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Sôseki ou le cœur
poétique
«
Quand on malaxe la farine pour pétrir de la pâte, elle
est au départ trop fine et les baguettes ne rencontrent aucune
résistance pour leur mouvement ; mais si l’on est patient,
elle prend peu à peu de la consistance, et la main qui pétrit
s’alourdit.. Si l’on continue à malaxer, il arrive
un moment où l’on ne peut plus tourner. C’est,
à la fin, la pâte, qui sans qu’on le demande, colle
à vos baguettes. Faire de la poésie, c’est justement
cela. » (Oreiller d’herbes
de Sôseki)
Kinosuke Natsume (1867-1916) plus communément appelé
Sôseki naquit à Edo et mourut à Tokyo, même
ville dont seul le nom a changé. En effet, Edo est devenue
Tokyo le 23 octobre 1868, et ce, huit mois seulement après
la naissance de Sôseki, né un 9 février 1867.
Le Japon entrait en effet dans l’ère Meiji, bondissant
d’un système moyenâgeux à l’état
de nation moderne.
Pour découvrir la biographie de Sôseki, je vous dépose
ce lien
http://nezumi.dumousseau.free.fr/japon/soseki.htm
Sôseki est le nom de plume qu’il s’est choisi dont
les kanji japonais signifient « obstiné ».
En haïku, en effet, comme en poésie ou en littérature,
on a pour habitude de se choisir un nom de plume aidant à prendre
son envol et qui reflète un miroir intérieur en son
jardin secret nous donnant la clé pour le partager au jardin
public qu’est l’écriture.
Deux façons différentes existent pour nommer les haïkistes
japonais, la première en ne donnant que le nom de plume, ici
Sôseki, la seconde en mettant le nom de famille avant le nom
de plume, soit, Natsume Sôseki.
Mais le plus souvent, seul le nom de plume reste et c’est ce
choix que je suivrai dorénavant au fil de cette rencontre.
Comme Edo devenue Tokyo à cause de l’histoire du Japon,
Kinosuke Natsume devient Sôseki grâce aux rituels de la
littérature !
Pour ceux qui sont attentifs, vous noterez que j’ai commis
un léger écart au départ en vous donnant son
vrai prénom, Kinosuke, mais logiquement, ces prénoms
restent aux oubliettes, remplacés par le nom de plume, et j’avoue
ne l’avoir découvert, ce prénom, que dans le but
de ce billet pour « Une vie, un poète »
Le point qui m’intéresse principalement dans l’histoire
de Sôseki est sa rencontre avec Shiki qui lui a ouvert le chemin
du haïku
J’aimerais en effet vous faire découvrir la naissance
du haïku et un choix des haïkus de Sôseki, un de ses
côtés les plus obscurs, les plus intimes et qui pourtant
éclaircit son visage intérieur et coule dans tous ses
romans tout en vous parlant de deux autres romans qui m’ont
particulièrement touchée Oreiller d’herbes
et Je suis un chat.
Kinosuke Natsume rencontra donc Shiki (à l’origine du
terme « haïku ») durant leurs études communes
en 1887.
En 1888, il prit pour nom de plume Sôseki, très influencé
par l’aura de Shiki (1867-1902) qui oeuvra à l’envol
du haïku contemporain et lui enseigna cet art si subtil.
Shiki reconnaît en Sôseki un poète moderne et dit
de lui :
« Sôseki a écrit ses premiers haïkus
en 1895. Dès le début, j’ai décelé
une originalité dans l’invention. Parmi ceux qui font
preuve d’innovation, nombreux sont les poèmes qui n’appartiennent
qu’à lui. »
Pour Shiki - et là je cite Akiyama Yutaka, l’éditeur
des œuvres complètes de Sôseki au Japon - l’originalité
des haïkus Sôseki réside également dans «
le sens du comique, l’utilisation de mots chinois, le recours
à des termes de la langue vulgaire, l’insertion d’expressions
inhabituelles, et le fait qu’en même temps les haïkus
de Sôseki ne sont en aucun cas seulement humoristiques ou singuliers,
ceux qui sont puissants le sont infiniment, ceux qui sont graves le
sont jusqu’à la limite. (…) Les appréciations
de Shiki concernent les haïkus composés avant 1896 (Meiji
29), mais les caractéristiques évoquées imprègnent
l’ensemble de la production de Sôseki. »
Aux lecteurs intéressés, je conseille l’intéressante
préface d’Akiyama Yutaka, accompagnant le recueil Haïkus
de Sôseki, aux éditions Philippe Picquier, avec une traduction
d’Elisabeth Suetsugu.
Sôseki a écrit plus de 2500 haïkus.
Son recueil Haïkus mêle un choix
de 135 haïkus illustrés de peintures et de calligraphies
en un ensemble offrant une meilleure connaissance de la sensibilité
de Sôseki.
Ces quelques fleurs, lecteur, les voici déposées au
creux de tes mains en un bouquet choisi. J’espère que
ton cœur les adoptera.
1
Remplissez son cercueil
De tous les chrysanthèmes du monde
Autant que la terre peut en fleurir
2
Le cœur offert au ciel
Les fleurs de la mort
Au bord du chemin
3
Humble village
Sans avenir sans passé
Histoire de fleurs
4
Une maison
Perce dans le silence
Le secret de la neige
5
Aux feuille mortes
Que je voudrais brûler
Déjà la grêle se mêle
6
Mon amour a la couleur de la nuit
Couleur des ténèbres
Que vient visiter la lune
7
Les fleurs sont tombées
Des pétales déchirés le courant a emporté
Jusqu’à l’ombre
8
J’aimerais renaître
Si c’était possible aussi modeste
Qu’une violette
9
Sous mes yeux près de mon pinceau
Une libellule s’est posée
Quelle âme accompagnait-elle ?
10
L’ami s’en est allé
En rêve
La Voie Lactée
11
Nostalgie m’enveloppe
Pour le temps poétique
Robe de papier
12
J’ai froid au cœur
Trois notes de shamisen
Inexplicablement mon cœur se glace
13
Lumière éteinte
Du ciel limpide une étoile se détache
Et entre par la fenêtre
14
Entre les feuilles du volubilis
Un reflet
Les prunelles du chat
15
Ombre sur l’herbe douce
Le rêve du chien endormi s’élève
Comme brume légère
16
Sur mes entrailles
Le bouillon de riz
Verse trois gouttes de printemps
17
Vent d’automne colore les feuilles
Est-ce lui qui a posé sur ma tête
Le premier cheveu blanc
18
Les hommes meurent
Les hommes vivent
Passent les oies sauvages
19
L’automne s’en va coule le temps
Seuls demeurent
Les nuages
20
L’année s’en va
Le chat demeure
Sur mes genoux blotti
La traductrice Elisabeth Tsuetsugu s’est basée sur l’édition
la plus récente des Œuvres complètes
de Sôseki publiées par Akiyama Yutakata et plus particulièrement
sur le Volume 17 contenant sa poésie.
Elisabeth Tsuetsugu tenait à donner quelques pécisons
quant au parti pris de la traduction :
« L’absence (ou presque) de ponctuation est intentionnelle,
de même que le non recours aux interjections, pour éviter
de figer la lecture et tenter plutôt d’infléchir
la sensibilité vers une impression, un paysage, une interprétation.
Il est en effet extrêmement délicat de chercher
à traduire cet autre élément fondamental que
sont les kireji, littéralement « signes de coupe »,
qui ne sont ni des pauses ni des césures, et dont les plus
fréquemment utilisés sont ya, kana, ker et bien d’autres
encore, car ils sont susceptibles, ya tout particulièrement,
de servir à évoquer les nuances les plus diverses :
intensité, doute, souhait, émotion, ordre, antiphrase…
toujours placé en fin de haïku, kana est une sorte de
« point d’orgue », permettant à l’émotion
de vibrer au cœur de celui qui a composé le poème,
ainsi que de résonner dans le cœur de celui qui les lit.
Un mot enfin à propos de la contrainte métrique.
Le haïku obéit à des normes strictes, le rythme
5- 7- 5, qui puise son véritable sens dans le génie
de la langue japonaise. Force nous est d’avouer que le respect
de ces normes n’a pas été notre souci majeur.
»
La première fleur cueillie pour vous :
Remplissez son cercueil
De tous les chrysanthèmes du monde
Autant que la terre peut en fleurir
fait écho à Bashô
Que la tombe aussi remue
N’entends-tu pas mes pleurs
Que porte le vent d’automne
Cet haîku de Bashô s’est lové dans l’âme
de Sôseki. Lorsque la femme de ce dernier mourut, un pétale
comme tombé des pleurs de la tombe de Bashô glissa des
doigts de Sôseki pour naître ainsi se déposant
en bouquet, en miroir de cœur sur la tombe de son aimée.
Tombe comme un arbre qui toujours fleurira tant que la terre fleurira,
tant que la terre respirera.
Chaque haïku de Sôseki porte ainsi un cœur intime
dont nous recevons le reflet, la couleur, dont le secret vient se
nicher en notre histoire, résonner en notre pays intérieur.
Sôseki
lui-même livre ses émotions, sa pensée autant
dans les haïkus qu’il écrit, que dans des œuvres
comme Oreiller d’herbes (paru en 1906
au Japon sous le titre Kusamakura et plus
tard, pour les lecteurs français, aux éditions Rivages
poche dans la collection « bibliothèque étrangère
», traduit par René de Ceccaty et Ryu Nakamura) où
il tourne autour de ses haïkus, devient fleuve poétique.
Ecoutons son flux :
« Le poète a le devoir de disséquer lui-même
son propre cadavre et de rendre publics les résultats de son
autopsie. Il y a, pour cela, divers moyens. Mais le plus simple est
de résumer en dix-sept syllabes tout ce qu’on trouve
à portée de sa main. Les dix-sept syllabes constituent
la structure poétique la plus commode à maîtriser
: on peut l’appliquer aisément en se lavant le visage,
en allant aux toilettes, en prenant le train. La facilité de
l’usage des ces dix-sept syllabes implique celle de devenir
poète : il ne faut pas mépriser cette activité
sous prétexte qu’elle est trop accessible et que la poésie
exige une sorte d’initiation. Je pense que la commodité
est au contraire une vertu qu’il convient de respecter. Supposons
que l’on soit en colère : la colère prend aussitôt
la forme de dix-sept syllabes. Sa transmutation en dix-sept syllabes
en fait la colère d’un autre. Une même personne
ne peut pas en même temps se mettre en colère et composer
un haïku. On verse des larmes. On métamorphose ces larmes
en dix-sept syllabes. On en ressent un bonheur immédiat. Une
fois réduites en dix-sept syllabes, les larmes de douleur vous
ont déjà quitté et l’on se réjouit
de savoir qu’on a été capable de pleurer. »
Oreiller d’herbes
Oreiller d’herbes est très personnel dans son approche
poétique des sensations mais aussi son sens de l’humour,
de l’auto dérision mettant en retrait son auteur tout
en l’encerclant, un peu comme un immense haïku. En effet,
dans le haïku l’auteur reste en dehors de son poème,
et pourtant se cache dans l’intériorité de son
poème, dévoilant l’originalité de son regard
en créant un « instantané poétique »
reflété, rebondissant dans tous les autres regards…
Si je compare Oreiller d’herbes à un haïku, c’est
que Sôseki l’a lui-même comparé à
un « roman haïku »
Le titre même de ce roman vient d’un expression couramment
utilisée dans la poésie japonaise classique.
Oreiller d’herbes en japonais s’écrit Kusamakura,
il est lié aux mots « voyage », « rosée
», « lier », c’est un terme rattaché
à d’autres, ce qui est très courant dans la poésie
japonaise car « «l'oreiller de certaines herbes (liées)»
possédait, selon la croyance, le pouvoir d'exorciser le mauvais
esprit dans une auberge. »
Et l’histoire commence en effet dans une auberge, et l’esprit
de l’auteur vagabonde dans des sortes d’espaces brumeux,
de clair obscur d’où jaillissent rêves ou ombres
fantômatiques puis, revenant à lui, l’esprit se
dégage des ombres, du mouvement fleuve de l’imaginaire
et poétise sa pensée, tel ce passage livré à
vos esprits :
« Le coin du toit près de ma chambre m’empêcha
de suivre des yeux cette silhouette de femme grande qui disparaissait
lentement. Avec pour tout vêtement la robe de chambre de l’auberge,
je m’agrippai à la porte coulissante, hébété,
et lorsque je repris mes sens, je constatai que le printemps était
frais au cœur des montagnes. En tout cas, j’ai regagné
la tanière de mon lit que j’avais délaissée
et je me suis mis à ruminer. Je sortis ma montre à gousset
de sa cachette, sous l’oreiller. Je la remis sous l’oreiller
et repris le cours de mes réflexions. Ce ne peut être
un monstre : c’est un être humain, et si c’est un
être humain, c’est une femme.(…) Quoiqu’il
en soit j’ai du mal à trouver le sommeil. Même
ma montre à gousset sous l’oreiller commence à
bavarder. Jamais le tic-tac ne m’a gêné, mais cette
nuit justement, elle me parle, comme si elle me sommait de réfléchir
et me dissuadait de m’endormir. Intolérable.
Si l’on voit des choses effrayantes sous leur aspect de choses
effrayantes, elles deviennent poèmes. Si l’on considère
des événements terribles séparément de
soi-même, simplement en eux-mêmes, en tant qu’événements
terribles, ils deviennent tableaux.. Si les cœurs brisés
ont le statut de sujets artistiques, c’est pour cette raison
; Ils deviennent une matière pour la littérature et
pour l’art à partir du moment où l’on oublie
la douleur même et où l’on imagine devant soi objectivement
ce qui peut loger la tendresse., la nostalgie, la mélancolie,
en d’autres termes, l’épanchement des cœurs
brisés. Il y a des gens qui s’inventent un mal d’amour
inexistant, qui se forcent à souffrir et s’en délectent.
Les êtres ordinaires les prennent pour des imbéciles
ou des fous. Mais tracer soi-même le contour du malheur et s’y
complaire, cela équivaut exactement - du point de vue artistique
- à peindre des paysages de montagnes et de rivières
qui n’existent pas et à se divertir d’un monde
fantastique.(…) On peut alors définir l’artiste
comme celui qui supprime, parmi les quatre angles du monde, celui
qui s’appelle le bon sens et ne vit qu’entre trois angles.
» Oreiller d’herbes
Pour mieux saisir encore le fin humour de Sôseki et son passage
fluide de la prose poétique au poème, tout en gardant
à son habitude cette sorte de détachement de soi voici
cet autre morceau de choix :
« Je repose la tête sur le rebord de la baignoire
et je laisse flotter mon corps dans l’eau transparente où
la résistance est la moindre. Mon âme commence à
ondoyer mollement comme une méduse. Si telle était la
vie, comme elle serait agréable ! Je débloque le verrou
du discernement et je tire le loquet de l’attachement. Advienne
que pourra, me dis-je en me confondant toute entier avec le bain.
En flottant, on échappe aux souffrances de la vie. Abandonner
son âme flottante au flux, n’est-ce pas plus précieux
que de devenir un disciple du Christ ? Selon ce raisonnement, le noyé
est un homme de goût. (…) L’Ophélie de Millais
est peut-être une réussite, mais je doute que son esprit
soit situé au même endroit que le mien. Millais est Millais,
et moi je suis moi. J’aimerais donc peindre un noyé raffiné,
conformément à mon goût personnel. Le visage qu’il
me faudrait ne me vient pas aisément à l’esprit.
En laissant flotter mes membres, j’essaie de composer une ode
au noyé :
S’il peut, tu te mouilleras
S’il givre, tu auras froid
Sous terre, il doit faire sombre
Si tu flottes, sur les vagues
Si tu plonges, sous les vagues
Si c’est l’eau du printemps, tu ne souffriras pas
Je me le récitais à voix basse, en flottant distraitement,
et j’entendis alors, venu d’on ne sait où, le son
du shamisen (…) A l’époque, j’avais coutume
de trouver une place dans ces herbes, juste pour y glisser mes genoux,
et m’y tenir immobile. Mon emploi du temps, à l’époque,
me permettait de contempler ces trois pins et de respirer le parfum
de ces herbes, en écoutant le chant de Mademoiselle Okura,
au loin. (…)
Est-ce que ces trois pins conservent toujours cette gracieuse apparence
? La lanterne a dû s’écrouler. Ces herbes de printemps
se souviennent-elles de l’homme qui était assis ici autrefois
? Même à l’époque, nous ne nous sommes rien
dit, alors comment pourraient-elles maintenant me reconnaître
? La chanson que Mademoiselle Okura chantait chaque jour, elles ne
doivent pas s’en souvenir.
A mesure que le son du shamisen déployait à mes yeux
un paysage inattendu, je me trouvais devant le bon vieux temps et
je finissais par redevenir un enfant immature vivant dans un autrefois
d’il y a vingt ans.
La porte de la salle de bain s’ouvrit soudain discrètement.
» Oreiller d’herbes
***
Je
suis un chat est publié au Japon en 1905 sous
le titre Wagahai ha neko de aru. Pour la
France il paraît aux éditions Gallimard dans la collection
Connaissance de l’Orient avec une traduction de Jean Cholley
Il fit connaître Sôseki au grand public et lui donna le
loisir de ne plus enseigner et de ne vivre enfin que de sa passion,
la littérature et la poésie.
Ce roman avait été publié en feuilleton dans
la revue Hototogisu (Le Coucou) fondée
en 1897 organe officiel de l’université où Sôseki
et Shiki étudiaient avec le journal Nihon
(créé en 1893) où fleurissait une rubrique de
haïku au sein du mouvement littéraire du « croquis
pris sur le vif » De 1900 à 1903 Sôseki dû
partir en Angleterre pour enseigner la littérature anglaise.
Il a notamment traduit un roman de Laurence Sterne qui inspira beaucoup
Je suis un chat et goûta fort à
l’humour nonsensique anglais des auteurs comme Swift, De Foe.
Hofmann. On pense aussi au Chat Murr d’Hoffmann, et plus tard,
Claude Roy écrira dans un tout autre genre « Le chat
qui parlait malgré lui ».
En lisant l’humour nonsensique de Sôseki je ne peux m’empêcher,
grande adoratrice que je suis, de faire un lien avec Lewis Carroll
(1832-1898) que Sôseki a sûrement lu et apprécié.
Dans ce roman, Kushami, un professeur de littérature anglaise
ressemblant à Sôseki, adopte un chat qui n’a pas
de nom puisque le roman s’ouvre sur cette phrase
« Je suis un chat. Je n’ai pas encore de nom »
C’est le chat qui parle et devient le témoin de la vie,
de la pensée de son maître et de son entourage, mais
aussi de la vie des lettrés et de la société
japonaise.
« Si vous voulez comprendre le Japon, identifiez-vous au
chat de Sôseki. » (Extrait de la présentation
de l’éditeur du roman)
Je vous livre quelques passages de la préface de Jean Cholley
:
« Il manquait à la littérature japonaise un
livre d’humour véritable (…) Je suis un chat comble
à lui seule cette lacune avec un rare bonheur et suffit amplement
à démentir l'opinion si répandue selon laquelle
les Japonais manquent d'humour». (Jean Chollley, traducteur
et préfaceur du roman)
« Tous ces personnages s’agitent sous l’œil
froid et amusé d’un chat qui fait preuve d’une
étonnante maturité dès son arrivé chez
le professeur Kushami. Sôseki, mis en nourrice peu après
sa naissance par ses parents qu’il retrouve seulement huit ans
plus tard sans même savoir qu’ils constituaient sa vraie
famille, était lui aussi un chat errant qui se sentait plus
ou moins adulte à sa naissance, entré un peu par hasard
dans un monde dont la frivolité le faisait souffrir. »
« Le ton général de l’ouvrage est celui
du haïkaï, poème de contenu comique particulièrement
en l’honneur à l’époque de l’Edo (…)
il suit avec bonehur la veine d’un genre de poésie populaire
dérivé du haïku. »
Ah, nous retrouvons le haïku et un écho de ce fameux rappel
de Sôseki sur sa volonté d’écrire un «
roman-haïku »
Chat et haïku ont en commun cet art de la contemplation, ce jaillissement
impromptu et l’écoute du silence qui fourmille de petites
notes ne demandant qu’à être perçues.
Dans le haïku, palpitent les notes du rêve, le pouls de
l’âme, le paysage du cœur. Ainsi que le chat, hop,
d’un bond il attrape sa proie pour la réduire en quelques
mots avec lesquels on jouera longtemps, en un met savoureux dont la
corde nous livrera encore les accords. Miettes d’un rêve
ouvert…
Petits passages puisés dans les premières pages de Je
suis un chat
« Ce fut probablement mon premier regard sur ce qu’on
appelle « l’homme ». J’eus à ce moment-là
le sentiment que c’était une chose bien étrange,
sentiment que je garde encore maintenant. D’abord le visage
qui aurait dû être couvert de poils était lisse
comme une bouilloire. J’ai rencontré beaucoup de chats
par la suite mais je n’ai jamais revu pareil estropié.»
« Mon maître et moi nous trouvons rarement face à
face. Il paraît qu’il est professeur. Quand il revient
de l’école, il s’enferme dans son bureau pour le
reste de la journée et n’en sort presque pas. Sa famille
le prend pour un homme très studieux. Lui fait semblant de
l’être, mais en réalité ce n’est pas
le travailleur que l’on croit ici. De temps en temps je me glisse
à pattes de chat dans son bureau pour jeter un coup d’œil
et je le trouve souvent entrain de faire un petit somme. Parfois il
bave sur un livre qu’il a commencé à lire. Il
a l’estomac malade ce qui lui donne un teint couleur jaune clair,
et son attitude est faite de raideur et de lourdeur. Quand il a avalé
son copieux repas il prend de la Taka-diatase , puis il ouvre un livre.
Au bout de deux ou troid pages, il s’endort et bave sur le livre.
Programme habituel qui se répète chaque soir. Tout chat
que je sois, il m’arrive de penser : un professeur a vraiment
une vie heureuse. Si je renaissais en homme, je voudrais n’être
que professeur. Si on peut occuper un emploi en dormant autant, un
chat aussi en est capable. Et malgré cela, d’après
mon maître, il n’y a rien de plus pénible que ce
métier de professeur, et chaque fois que ses amis viennent
chez lui, il grogne sur une chose ou une autre.
Quand je suis etré dans cette maison, personne ne m’appréciait,
à part mon maître. J’essuyais des rebuffades de
partout où j’allais, et personne ne voulait de ma compagnie.
Le fait qu’on ne m’apas encore donné de nom montre
à quel point j’ai été négligé.
Je m’y suis résigné et j’ai fait mon possible
pour rester près de mon maître., car c’est lui
qui m’a laissé entrer dans sa maison. Le matin quand
il lit le journal, je monte toujours sur ses genoux. Quand il fait
un somme, je grimpe sur son dos. Cela ne veut pas dire que j’aie
de l’affection pour lui, mais comme je n’ai personne pour
s’occuper de moi, vers qui puis-je me réfugier ? »
Sôseki Je suis un chat
Pour finir, une petite bibliographie portative de ses livres parus
en France :
- Le pauvre cœur des hommes, tr. H. Daigaku & G. Bonneau,
Gallimard, 1957 (1987).
- Je suis un chat, tr. J. Cholley, Gallimard, 1978.
- Oreiller d’herbes, tr. R. de Ceccaty & R. Nakamura, Rivages,
1987.
- La Porte, tr. C. Atlan, Picquier, 1987.
- Dix rêves, tr. A.Rocher, in Anthologie de nouvelles japonaises
contemporaines II, Gallimard, 1989.
- Le 210e jour, tr. R. de Ceccaty & R.Nakamura, Rivages, 1990.
- Sanshiro, tr. J.-P. Liogier, Picquier, 1990.
- Le Voyageur, tr. R. de Ceccaty & R. Nakamura, Rivages, 1991.
- Les Herbes du chemin, tr. E. Suetsugu, Picquier, 1992.
- Botchan, tr. H. Morita, Le Serpent à plumes, 1993.
- A travers la vitre (récits), tr. R. de Ceccaty & R.Nakamura,
Rivages, 1993.
- Clair-Obscur, tr. R. de Ceccaty & R. Nakamura, Rivages, 1993.
- A l’équinoxe et au-delà, tr. H. Morita, Le Serpent
à plumes, 1995.
- Haltes en Mandchourie et en Corée , précédés
de textes londoniens, tr. E. Suetsugu & O. Jamet, La Quinzaine
Louis Vuitton, 1997.
- Petits contes de printemps, tr. E. Suetsugu, Picquier, 1999.
- Le Mineur, tr. H. Morita, Le Serpent à plumes, 2000.
- Choses dont je me souviens, tr. E. Suetsugu, Picquier, 2000.
- Haikus, tr. E. Suetsugu, Picquier, 2001.
- Et puis, tr. H.Morita, Le Serpent à plumes, 2003.
Je ne peux vous quitter sans vous offrir le partage d’une dernière
pépite d’un poème de Sôseki, sortie de son
écrin de mots pour devenir haïku (et flash du titre de
cet article)
Je ne suis pas mort
Mon cœur est poétique
Je me repose
Sôseki (cueilli dans Choses dont je me souviens)
Pour continuer la promenade lisez son reflet "Fenêtre
ouverte sur le haïku"
Juliette Clochelune
pour Francopolis
février 2007
Vous
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à sitefrancopolis@yahoo.fr
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