Il y a le clavier, la fenêtre tout
près des yeux, le jardin cerné de murs dans les carreaux, la présence qui
va et vient du clavier à la fenêtre, la fenêtre peut-être tympan de ce
jardin aux rares taches de couleur sur fond d’un enchevêtrement de lignes,
qui nous écoute du plus loin de l’enfance, le clavier peut-être réceptacle
de notre sourire, dont il fait musique, part silencieuse de la main,
sourire que par la pratique musicale assidue on adresse à l’être, tout à la
fois simple et pluriel, car la musique est avant tout partage, joie partagée
de se reconnaitre en l’autre, s’écouter en lui qui nous écoute.
La part silencieuse est né d’une
période d’osmose entre écriture poétique et travail du piano, pratiqué sous
la conduite de Maria Perrotta. Une part de la
sensibilité et du jeu de la pianiste affleure dans ces poèmes, et c’est
cette résonance de la musique du piano dans celle des mots que nous tentons
ici de faire entendre.
J’ai demandé à la pianiste, pour compléter cette créaphonie, des photographies de lieux traversés durant
sa vie, lieux aimés dans lesquels s’inscrit sa sensibilité musicale, que
j’ai disposées tout au long de ce montage.
Éric Chassefière

LE JARDIN DE MUSIQUE
Voir ces murs cette
forêt de tiges
les
taches blanches des trois roses
nées
de la dernière nuit
ce
léger balancement de feuilles
sentir
ce vent comme il touche la pensée
comme
le jardin fait corps avec les mots
entendre
le feuillage bruisser
de
la musique même des mots
prendre
voix du feuillage
entendre
comme la musique résonne
comme
elle est en nous jardin
se
remettre au clavier
faire
chanter le jardin à l’intérieur
sa
présence silencieuse
le
rêve qu’il éveille en nous
*

Écouter : Bach, Variations Goldberg, Aria (4:53)
*
Musique au creux des paumes
sentir comme le corps résonne
comme longtemps la corde vibre
comme il faut de temps au silence
pour qu’en naisse la première fleur
ce silence le porter en soi
comme la nuit porte le jardin
sentir comme il nait du souffle
du désir premier d’embrasser
musique tout entière dans l’instant d’éveil
*

La mer, vue de la maison d’enfance
calabraise, une image inscrite pour la vie dans l’âme de la pianiste.
*
Chant d’un merle entre des murs
le silence sous le chant
le rouge sculpté d’une rose
né du calice de la voix
calme présence d’un jardin
son tracé délicat sur le haut mur
la lente oscillation de la rose
le battement léger d’une aile dans les feuilles
peut-être le merle qu’on n’entend plus chanter
la solitude dans la fenêtre de ce jardin
devenu comme l’écho de lui-même
toujours absence de l’instant qui n’est plus
*

Écouter : Chopin, Nocturne n°1 en si bémol
mineur, op. 9, n°1 (5:46)
*
Des lampes là dans une
solitude
paraissant
creuser le jour
là-haut
à l’invisible du ciel
la
pénombre du premier chant
qui
dit plus que les mots
la
fraicheur du matin
entrant
par la fenêtre ouverte
qui
étreint le corps
les
mots sur le papier comme nés des doigts
le
temps déjà repris à l’instant
*

Écouter : Schubert, Fantaisie en do majeur,
D.605a – « Grazer » (13:25)
*
Joie de laisser les mots monter du corps
se laisser mémoire et corps nommer
par eux
faire poème du seul désir des mots
qui est musique part offerte de la voix
sentir comme le poème nait du corps
comme dire les mots est acte du corps
ne vivre la journée que pour cela
enlacer de la seule force du poème
*

Cosenza et son église, lieu
d’écoute de nombreux concerts durant l’enfance.
Écouter : Tosti,
A Vucchella, baryton : Lucio Prete (2:39)
*
Voir dans la lumière de midi
s’éclairer quelques fleurs solitaires
la couleur s’en faire pur éclat
sentir comme cela nous touche de
profond
comme la lumière est lointaine
comme c’est de distance que la fleur
se colore
pareillement colorer d’un lointain
chaque note de la fugue délicate
prendre musique à l’été de mémoire
faire silence de sa mélancolie
sentir comme ce silence nous touche
comme le chant vient résonner en lui
*

Forêt calabraise.
Écouter : Bach, Le clavier bien tempéré,
Prélude et fugue n°1, 2 et 3 (11:59)
*
Égrener la fugue d’un pas résolu
bouleversante profondeur
de ce chant offert à l’éternité
à faire résonner au plus entier de soi
jouer fenêtre grande ouverte
sur le silence d’un jardin
la nuée d’oiseaux d’un crépuscule
une voix d’enfant levée dans le matin
*

Il Mugello, près de Florence, où
Maria Perrotta passa trois années de sa vie lorsque
son époux, le baryton-basse Lucio Prete,
travaillait à Florence.
Écouter : Bach, Variations Goldberg, Var. 16 (3:06)
*
Cette musique de Bach
la jouer dans la présence d’un jardin
la légèreté de son mouvement
l’ancrage profond de sa couleur
laisser la musique rêver
les notes s’alléger jusqu’au silence
ne toucher que par l’envers
lumière dessinant la transparence
sentir comme le silence répond
façonne le mouvement des doigts
entendre comme la musique s’élève
doucement laisser naître le sourire
*

Venise, ville où Maria Perrotta enseigne actuellement le piano.
Écouter : Scriabine, Étude en si bémol mineur, op.8, n°11 (2:25)
*
La musique est là sous les doigts
toujours à l’instant de naître
elle chante au fond des mains
comme l’oiseau libéré de sa nuit
s’élevant au rêve de la mémoire
partager ce regard qui est en nous
sentir comme la musique regarde loin
comme est profonde son étreinte
lumineux le paysage d’enfance
qu’elle vient éclairer de son silence
se laisser couler dans sa temporalité
faire nôtre le temps de la musique
sentir comme cela respire en nous
comme dans l’herbe d’été est ample la foulée
puissant le chant des arbres bercés de vent
savoir que la musique nait de l’arbre
que l’arbre est en nous
que de nos mains posées sur le clavier
c’est notre mémoire que nous faisons chanter
éveillons au souffle de la vie qui nous traverse
*

Venise, vue depuis la fenêtre de
la salle d’enseignement du conservatoire.
Écouter : Finzi,
Fantaisie Toccata pour piano à 4 mains, M. P. & Xenia Maliarevitch
(5:57)
*
Présence de ces murs
ce jardin qui les écrit
ces voix dans les fenêtres
à la fois lointaines et proches
présence du jardin d’absence
invisible lisière des nuits
de tous les horizons possibles
tout ce qui du désir fait seuil
le chemin commence où il s’achève
la page ne se termine pas
on voudrait humer chaque fleur
que chaque instant soit le premier
*

L’anniversaire (Marc Chagall).
Écouter :
Chostakovitch,
Quintette pour piano en sol mineur op. 57 – 1. Lento (4 :30)
*
Sentir cette musique
ces notes rares
retenant le silence
comme elle emporte les rêves
comme entrant dans la musique
on devient musique
comme écoute et parole se joignent
combien au partage il nait de tendresse
comme peu à peu le jeu s’approfondit
les cordes se font plus lointaines
le piano se porte vers les graves
chaque note qui meurt est un silence
se retirer de la musique
comme lèvres d’autres lèvres
savoir que le silence est en nous
que l’amour ne meurt pas
*

Écouter :
Beethoven, Sonate pour
piano n° 30 en mi majeur, op. 109 - 1. Vivace, ma non troppo
- Adagio... (3:42)
*
à Maria Perrotta
Silence et nuit
l’ombre flambe
la main émerveille le temps
le chemin est caresse
la mémoire souffle
faire musique dans la distance du corps
doucement chanter
accompagner l’oiseau de l’œil
écouter murmurer la source
savoir que la source est en l’autre
que le chemin ne s’arrête pas
qu’éveil est partage
bientôt la présence s’ouvre
la musique se déploie
se fait cœur silencieux d’un jardin
l’éclat sombre du regard
dévoile l’écrit intérieur
accorde la page à son silence
*

La mer à Belle-Île, lieu de
l’école d’été Plage Musicale en Bangor dans laquelle la pianiste enseigne
depuis de nombreuses années.
Écouter : Beethoven, Sonate pour piano n°31 en la bémol majeur, op. 110, Adagio (4:05)
*
Bientôt l’absence
inépuisable
la
certitude du souvenir
l’instant
pure métamorphose
le
jardin est à l’intérieur
il
faut entrer en soi-même
longuement
écouter la source
mourir
de se rejoindre
laisser
venir la nuit
savoir faire
silence du dernier mot
sourire
du dernier baiser
*

Concert Beethoven et Schubert à
la salle Cortot à Paris.
*
Vérité de ce jardin
de
ces tiges fines inscrivant le mur
de
ces fleurs accrochant l’espace
de
la subtile délicatesse de leurs tracés
vérité
qu’y vient prendre la musique
son
chemin pierreux
ses
crêtes éloignées
sa
nostalgie toute de pas joyeux
la
musique toujours s’évade
trace
le cercle d’un envol
le
jardin aussi est d’instants
de
seuils à tracer dans la lumière
faire
musique de ce jardin
y
prendre légèreté de vent
profondeur
de souffle d’une présence
sentir
comme ici s’y rêve dans l’ailleurs
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