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jml
| Envoyé mercredi 23 novembre 2005 - 16h10: | |
PREMIÈRE NEIGE Le collier de l’automne vient de perdre ses perles. Je m’enfonce peu à peu dans l’hiver. Je garde pour écrire les traces d’un écureuil qui ferme sa tanière, les poils de l’été dans les minous de poussière, les sauts de puce dans la neige des écrans, les pas de souris dans la danse des icônes, le rêve de la sève dans les arbres en dormance. Je ne lis pas toujours l’écriture des chats. Je parle avec un loup. Les plantes s’accroupissent pour supporter la neige. Leurs racines s’agrippent à la sève. Le ventre de la terre doit se nourrir lui-même. Le ciel dégoutte sur la peau. Il ne laisse plus de mots mais des blancs de mémoire. Les lignes de la main se transforment en rivières. On entre de plein pied dans un monde de lenteur. Quelques pas sur la neige, l’odeur d’un oiseau, une source caché, rien d’autre pour retrouver la route. La vie s’accroche aux caresses pour supporter le froid. J’arrose l’alphabet pour contrer l’illisible. Je colore les marges. L’œil n’a plus rien à broyer. Il faut parler des feuilles pour réveiller les arbres, faire chanter les oiseaux, dessiner le soleil dans la buée des vitres. Il faut marcher pour ranimer la route. Je n’attends plus la nuit pour écrire. Chaque flocon mouille ma plume. Je dois écrire du plus creux de moi-même, recroquevillé dans la phrase, fourmi dans son cocon. Les mots sont rares sur la neige. Je dois écrire comme un oiseau cherchant des miettes du bout du bec. Je veille vaille que vaille et souffle sur les braises. Je réveille le feu endormi sous la cendre. Je surveille la nuit qui voudrait s’échapper. Il y a toujours à apprendre des étoiles. Il y a toujours l’invisible à nommer. Au moindre bruit dans une armoire, on dirait la vaisselle qui rêve. Au moindre accroc sur le tissu des pages, on dirait le silence. Sans son odeur, on ne sait plus trop bien la bonté d’une fleur. Le miel devient givre où pleuraient des abeilles. Trop d’images vides remplissent le décor. Quand le gel survient, mes rêves cordent du bois. C’est l’été quelque part mais on ne le voit pas. Le soleil dort à l’intérieur des arbres. Sur les cheveux du vent, les stress ont remplacé les tresses. La poésie est nue au milieu de la neige. Elle se demande où est passé le feu. Ses mots réchauffent l’horizon. Je cherche un autre pied dans mes pas sur la neige. Des mots se cachent dans le fond de mes poches entre l’espoir et les sous noirs. J’habite la blancheur. Je brûle des nuages pour réchauffer le ciel. J’accroche mes images aux doigts noirs des arbres. Nos pas sur la neige sont comme des notes en bas de page. À défaut de les voir, on porte en soi les feuilles, les racines, les fruits. On porte dans les yeux la danse des lucioles. On porte dans les rides la maladresse des enfants, le parfum des images dans le chant des mésanges, l’odeur des érables dans le craquement des bûches. On n’entend plus qu’à peine le commérage des ruisseaux. Les oies blanches déjà ont regagné le Sud. Les joies attendent encore la laine des mitaines. Elles préparent des rires pour les bonhommes de neige et la guerre des tuques. Le froid tranche dans l’épaisseur du souffle. Autour de la galerie, on ne sait quels fantômes laissent craquer leurs pas. Le silence des images hiberne sur la page comme l’ammonite au milieu des fossiles. Des robes de cristal font tinter les écorces. Les pinceaux se nourrissent du vert des sapins, des cernes du bouleau, de la pâleur du ciel. Le temps se superpose en lamelles de givre où les chevreuils s’enlisent sous l’œil des coyotes. Tout semble en attente ou sur le point d’éclore. Dans ce vide sonore, c’est la noirceur qui sert de clarté. On n’entend plus les loups. Le bruit des skidoos à déchirer la neige. Seuls quelques vieux Indiens reconnaissent les pistes, connaissent la banique et tressent la babiche. Il ne faudrait pas que leurs rides se perdent dans les fichiers d’état. Le vent apprend la neige, voyelle par voyelle, dans le prunier sans feuilles, la prière des mésanges dans la chapelle du cèdre. Un crayon Caran D’ache dessine l’horizon et la couleur cachée derrière les flocons. Les lignes de vie s’étirent sous les mitaines de laine et retroussent le temps. Toutes les fenêtres guettent le moindre bruit de plumes. J’avance dans la neige, la mèche du regard tournée vers l’intérieur, pour préserver du froid l’étincelle du cœur. 23 novembre 2005
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mohand
| Envoyé jeudi 24 novembre 2005 - 01h09: | |
Ne serait ce que ce texte et l'étincelle du coeur est préservée du froid. Bravo JML, vraiment un régal. Une aubaine pour nourrir de poésie les affamés de la rime,de l'image,du mouvement, de la couleur, de la musique. Un paradis d'avant la chosification, la réification est ton texte. Merci pour ce plaisir de nous faire vibrer au rythme du temps. |
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