Un vêtement d'illusion Log Out | Thèmes | Recherche
Modérateurs | Fiche Personnelle

66 zone franche - Le forum de Francopolis » Textes » A R C H I V E S » Les textes du 01.09.2005 au 28.02.2006 » Un vêtement d'illusion « précédent Suivant »

Auteur Message
Top of pagePrevious messageNext messageBottom of page Link to this message

jml
Envoyé samedi 26 novembre 2005 - 02h01:   

UN VÊTEMENT D’ILLUSION


Un vêtement d’illusion habille le réel. On ne distingue plus les clowns des banquiers, les funambules des comptables. On entrevoit la peur par le trou des serrures. Chaque réponse comporte sa part de trahison. La couleur des affiches ne déplace qu’un vide. Les routes ont nivelé les bosses, les ornières, les trous. La vitesse éclabousse les bas-côtés du cœur. On coule du béton sur les arbres ventrus, du bitume sur la vie. On ne sait plus parler aux arbres. On enchaîne le fleuve au cours de la Bourse. Les lucioles s’éteignent dans les appels de phares. Derrière les ordres, les slogans, les menaces tapissant l’autoroute, les cimetières forment des oasis. D’une courbe à l’autre, on accélère jusqu’au fond de la haine, sans voir les chevreuils qui cherchent la forêt, la détresse des vaches attendant l’abattoir.

Deux pommiers côte à côte se tiennent par la main, leurs paupières gonflées de pommes d’insomnie. Ils attendent la pluie qui les réveillera. J’aime leur tronc bancal et leurs nœuds de caboche, leurs bras qui s’ouvrent pour donner. J’aime aussi les nuages avec une tête de chat sur le divan du ciel, les ronces qui protègent l’amertume des mûres, le rouge des framboises au milieu du silence. J’oppose la langueur des rides aux mots à cran d’arrêt, le hamac au salaire, la tendresse à la vente, l’eau douce de la terre au soleil en fer-blanc, une tige de trèfle au bonheur en page trente, les soldats d’opérette aux vendeurs d’assurances, le cœur à cœur au tête à tête, le cœur à ça au cœur à rien.

On installe des montres au poignet des poupées et un guichet de banque dans le cheval de Troyes. Dès la petite école, les enfants se perdent dans un corps trop grand et disparaissent en adultes. C’est la fin des vacances. Le temps prend la relève du vent sur les ailes des moulins. Les notes en bas de page remplacent la marelle. Je traverse la vie sur des patins à glace, un bécique balloune, une berçante en bois blond. Je glisse sur la neige dans une boîte en carton, du soleil dans les yeux, la fleur, la rivière et la truite tatouées sur la peau. Je n’ai plus que des mots dans mon coffre à outils, du vieux linge de rechange, du sarrasin, du foin et des bêtes à patates, une bouchée de pain pour nourrir les oiseaux. Le bonheur a des seins pour apaiser la vie, des mains pour frotter l’allumette, des yeux pour corriger le ciel, des bras pour soutenir le reste. J’ai mis de la bonté dans mon sac à malices, de la beauté, peut-être, des phrases inachevées, des rêves flambant neufs. Sous la neige trop grise, j’ai les pieds dans le beau temps et les oreilles dans le crin comme un cheval de feu.

La main sur la poignée de la porte, il y a des hommes qui ne partent jamais. Leur voix s’éteint avec le temps dans une maison vide. Les petits suisses, les écureuils, les tamias n’attendent jamais. Ils courent sur la neige, sur les pentes des toits, les fils téléphoniques où ils mangent les mots, les tubulures sucrées dans les érablières. Les os des arbres craquent quand ils tendent la main. Il faut faire vite pour s’aimer. La ville pousse au bout du champ, écrasant le plantain, l’espérance et l’abeille. J’écris au son dans la grammaire des cigales. C’est plus dur en hiver quand le vent sile sous les portes et que la vie se terre sous les planches des galeries. J’écris comme une flanelle sur un landau fripé, une chandelle tenant tête aux néons, un galet sur la page.

Il y a des hommes qui ne partent jamais. L’enfance déjà raquée, les rêves tout craqués, la voix courbaturée, ils remettent des piles dans la baudruche d’un salaire. Ils remettent à demain. L’eau chante sous la glace mais ils n’entendent plus que les pistons qui sautent dans le bruit des moteurs, la télé qui grésille et les radios qui bêlent. Ils finiront en peau de chagrin comme le cuir des portefeuilles. « Tu tournes mal », qu’ils me disent. En effet, comme une toupie d’enfant, je tourne mal sur les chiffres et le coma des numéros. En plein hiver ou en automne, l’été sur un banc mange une pomme avec moi.

Le temps tombe dans les pommes et la maison cogne des clous. J’écris le mot « crayon » pour le rayon de soleil, le mot « mirabelle » ou « gadelle » pour la musique des voyelles. Il y a des mots qui sautent sur la page, grimacent dans la marge, effacent le silence sur la petite ardoise, des mots qu’il faut caler pour retenir la phrase, des mots qu’il cracher comme des noyaux de cerise, des mots qu’il faut cacher avec une feuille de vigne. Il faut ouvrir les mots comme des amandes et savoir les goûter.

Quand je trace un oiseau sur la page, je veux qu’il s’envole. Quand je dessine un arbre, je m’accroche aux racines, je grimpe dans les branches. Mes bonhommes de neige font des pieds et des mains pour retenir l’hiver. Mes dessins laissent des miettes au bas du paysage, des gouttes de sang, des écopeaux d’espoir, des rognures d’efface, des brindilles de chant sur le plancher des vaches. Il faut passer le balai dans les recoins du cœur, faire fondre la glace et pelleter les nuages. Les yeux du bois ont des sourires de sève. Les bras du vent ont de grandes mains d’herbe. Le soleil brille encore sur les champs de bataille, sur les crocus en boule, entre les branches, entre les planches, le même silence entre les bruits. Je pédale en rêvant sur le même vieux vélo, avec une seule vitesse, la bonne, et un panier de broche pour recueillir les mots que les autres délaissent.

25 novembre 2005

Le postage de nouveaux messages est actuellement désactivé dans cette catégorie. Contactez votre modérateur pour plus d'informations.

Thèmes | Depuis hier | La semaine dernière | Vue d'ensemble | Recherche | Aide - Guide | Crédits programme Administration