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jml
| Envoyé mardi 13 décembre 2005 - 19h21: | |
L’HIVER EST ARRIVÉ L’hiver est arrivé. La terre est comme une force endormie pour un temps. Les ruisseaux presque chauves ont des sources cachées. Tous les arbres s’arriment à leurs racines de vie. Je me terre un peu plus dans la chaleur des mots, ce sol remué depuis des millénaires. La terre me colle aux doigts et vient tacher la page. Le noir reste muet sur le blanc des bouleaux. Le désarroi n’est plus qu’un frisson d’herbes folles et je compte les heures au nombre des épines. Les pierres tremblent de fatigue à soutenir la neige. Le givre peu à peu se dentelle de rêve. Il fait froid. Le feu se perd à chaque mot. Il neige. La route s’efface à chaque pas. Les yeux sondent le froid et les images attendent sous le toit des paupières. Les fleurs se replient sous le cocon du rêve. On entend mieux qu’avant le cri de la chouette. Je garde dans ma poche l’odeur de la sauge comme un petit jardin. Sur le visage des forêts, on ne voit que les rides. La mémoire a rejoint les labyrinthes des insectes. Les rafales dévorent les enseignes du ciel. Les mots s’embuent sur les fenêtres et se lisent en images. Il y a des ailes d’ange à toutes les gouttières. Le corps se serre contre le cœur. On n’ose pas encore traverser la rivière. Il faut baisser les yeux pour regarder le ciel, attendre le pont de glace. Ni odeur ni parfum, ni écho de voix d’homme ni crissement de cigale. C’est l’attente partout, les graines en dormance, les herbes à genoux, les érables en prière, le craquement des pierres, l’éclatement des clous dans les planches mal jointes. Les outils rouillent sous la neige. Les chaises oubliées sont comme des statues. Nous sortirons bientôt du sommeil des choses comme le bois qui flambe. La neige déroule devant nous un fil à peine visible. On s’y accroche comme on peut pour ne pas perdre pied. La peau s’appuie un peu plus sur les os. On entend ce qui ne s’entend pas, moins qu’une ombre, moins que l’air. On ne pense plus on rêve tant le réel est flou. On cherche simplement le jour dans la lenteur des flocons, une maille dans le filet. Il faut laisser la vie monter jusqu’à la bouche, laisser le sang faire sa route jusqu’aux lignes des mains. Le cadavre des plantes s’efface dans le jardin comme des mots sur la page. Rien ne bouge dans l’immensité. Même le vent semble immobile. Avec leurs bras gelés et leurs cheveux de paille, les épouvantails servent de phare aux oiseaux. La lune veut parler mais les lampes restent sourdes. Mêmes les flammes s’accrochent à la braise. La terre est seule jusqu’à l’invisible. Il suffit de peu pour prendre espoir, une plume tombée du nid qui effleure la neige, une goutte de sang sur les épis du sel. Parfois des animaux nous croisent, un écureuil crie dans le silence d’un chêne. Le grésil dessine une fleur inconnue, une rose des neiges. On tend l’oreille au pas des fées, au flanc noir des arbres. On ne cherche plus la source mais des montagnes d’eau. Des souris veillent au grain dans les tunnels de neige. Nous rêvons de fourmis dans le sommeil des lichens. À l’absence de douceur s’ajoute la distance entre chaque parole. Le froid mange les mots. La vie se racotille dans les bras de l’enfance, l’odeur animale des cavernes. Les oies n’arrêtent plus sur les étangs gelés. Il suffirait de l’archet d’un insecte, du morse des lucioles pour oublier le froid. La souche reverdit sous les pierres du temps sans que rien ne paraisse. Il faut attendre le dégel pour deviner la vie. On s’accroche à l’espoir comme les bonzaïs aux cimes. On s’approche du ciel sans pouvoir y toucher. Tout est calme ce matin. Les mésanges reviennent en sentinelles du frisson. Elles gardent la chaleur sous leur manteau d’hiver. Le temps marche sur nous dans la neige qui tombe, comme le bleu du ciel, le vert des sapins, l’instant que pèse l’œil, la paix de l’air au milieu des cristaux. Les pas voyagent en carapace. On cherche par le souffle à boire l’infini. Tout est calme soudain. J’écoute au ralenti la valse des flocons. Les mots venus de l’herbe réchauffent l’espérance. 13 décembre 2005
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ali
| Envoyé mardi 13 décembre 2005 - 20h14: | |
crime parfait des mots rien ne reste !une merveille!! merci JML |
   
Hulotte
| Envoyé mardi 13 décembre 2005 - 21h08: | |
Une beauté, une justesse et une maîtrise à couper le souffle. Magistral ! Merci Jml |
   
Jean-Marc
| Envoyé mercredi 14 décembre 2005 - 00h06: | |
Très bon texte Jean-Marc, un des meilleurs, si ce n'est le meilleur que j'ai lu de toi. Dans un long poème en prose, il est souvent difficile de tenir la distance, de ne pas s'essouffler en cours de route, et là je n'ai pas décroché un instant. et de belles trouvailles "les épouvantails servent de phare aux oiseaux " |
   
Rob
| Envoyé mercredi 14 décembre 2005 - 01h46: | |
Magnifique, je l'ai bu, ce texte. |
   
Coralie.D
| Envoyé mercredi 14 décembre 2005 - 15h19: | |
très très bien décrit, en effet, ce texte est une perle! |
   
tamos
| Envoyé mercredi 14 décembre 2005 - 18h48: | |
Oui, de très loin le meilleur poème de jml que j'ai lu . Il est hors pair. Y a quelque chose de nouveau, que j'ai mis un moment à discerner, mais maintenant ça y est. |
   
jean-marc
| Envoyé jeudi 15 décembre 2005 - 01h02: | |
J'ai le même sentiment que toi Thomas. Il y a effectivemment quelque chose de nouveau dans l'écriture JML |
   
nao
| Envoyé jeudi 15 décembre 2005 - 09h42: | |
merci pour ce moment de poésie et de rêve JML |
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