On aurait presque envie de lire ce tout dernier recueil
de Monique W. Labidoire à rebours, en commençant pas la fin, tant la
structure du livre incite à passer directement à Échappées : Être
des fleurs, comme si on avait déjà parcouru Être du monde, Être
mémoire, Être du poème, Être du temps, Être du fraternel, et enfin, Être
de la mort… En fait c’est bien
ce que j’ai fait, poussée par un élan inconscient de « remonter le
temps » – celui du livre, bien entendu…
Cette lecture inversée m’a vraiment donné l’impression
d’une nage à contre-courant, qui vous amène à refaire, derrière, le
parcours dans le sens du fleuve – mais avec la perspective du point de
chute, celui d’un horizon d’apaisement comme au-delà (ou en-deçà) du
parcours de sa vie (les fleurs…), qui renvoie directement vers le
point d’origine, celui de l’avant-vie, d’une jetée au monde par la
naissance ; que reconstitue ensuite la mémoire… pour arriver
à cette seconde naissance, la naissance au poème, qui elle nous
ouvre à et vers nos semblables (le fraternel) ; pour nous
faire camper enfin (ou un instant…) sur le rivage ontologique de la
mort… En revisitant ce parcours je me rends compte qu’il s’agit d’une
boucle temporelle et que le livre peut se commencer avec n’importe
laquelle de ses sept sections, il s’enroule et se déroule de la même
manière, sur et hors lui-même, tel l’embryon d’une Parole en éclosion,
qui, après s’être étalée, revient en elle-même, tout passage de niveau
étant en même temps un début et une fin.
Avec une maîtrise des mots et du phrasé de plus en plus
subtile, harmonieuse, plastique, précise, la poétesse nous fait vivre son
univers intérieur fait de fulgurances venues des poètes fondateurs (sont
évoqués entre autres Villon, Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, Guillevic,
Marie-Claire Bancquart, Andrée Chedid), de pensées sur l’histoire et les
misères des hommes, d’une énorme empathie pour le vivant en général – et
surtout, d’un permanent dialogue entre être et poème – où
l’un engendre l’autre – car on est tant qu’on parle en poésie et on
devient ce qu’on écrit… alors même que tout cela ne laisse derrière que
de l’éphémère immortalisé dans l’art.
Quelques « versets » mémorables, pour
partager avec nos lecteurs le plaisir exquis de cette lecture (cette
fois, dans le bon ordre…) :
« Chaque jour guide la main du poète à dessiner
les courbes de son cœur et chaque poème s’interroge et interroge le
paysage, le lieu, l’éprouvé des choses s’agréant de revivre le poème
selon la couleur du temps afin que se prolonge son inextinguible soif
d’être du monde et d’être du poème. » (Être du monde, p.
12)
« Regardant l’enfant prendre du cornet en
papier une châtaigne brûlante à la cosse légèrement noircie, il n’y a
plus d’autrefois, plus d’hier, plus de naguère mais seulement cet instant
arrêté où l’éternité frôle une existence passée si particulière. »
(Être mémoire, p. 28)
« À chaque heure le poème a puisé dans sa
source et veillé à sa fraîcheur jusqu’au recommencement du jour. Il a
trouvé refuge au sein d’un champ de lin bleu, sur le quai d’une gare,
dans une île ouverte aux tempêtes et son cœur ne renonce pas aux chocs
puissants du hasard. » (Le livre d’heures du poème, dans Être
du poème, p. 43)
« Au-delà des mots en sempiternelle récurrence,
les gestes prennent poids sur les plateaux de la balance et ceux qui
ensemble ont marqué par leur présence au monde l’espace et la durée
franchissent sans se retourner les portes sacramentelles, laissant à
Eurydice et Orphée le choix d’autres séjours. » (Être du
temps, p. 57)
« Il est temps d’affronter le temps et la
matière, temps d’espérer et de disparaître. Ce serait comme si de nouveau
le temps s’absentait pour faire place à l’aventure d’un autre monde. »
(Être du temps, p. 62)
« L’odeur du poireau n’a pas sa pareille.
Chaleureuse, familiale, fraternelle, elle conduit aux mots peints sur de
vastes paysages et ouvre le chaudron à poèmes. » (Élégie du
poireau pour une soupe fraternelle, dans Être fraternel, p.
67)
« Il n’y a pas d’au revoir seulement un
« à dieu » troublant dans son chant capital et son extrême
indécence à accepter l’irrévocable destinée humaine comme un dernier
bienfait d’une existence vibrant d’amour et de beauté, qui en cette
seconde finale oublierait tous malheurs, toutes cruautés. » (Être
de la mort, p. 72)
Pour la section Échappées : Être des fleurs,
je n’arrive pas à choisir un fragment car ce serait donner la préférence
à une seule, alors qu’elles exhalent toutes leurs fragrances littéraires
à la seule évocation de leur nom… qu’elles soient donc rappelées ici,
dans le désordre : pensées, chrysanthèmes, violettes, la rose
« habillée de tous les émois », muguet, pâquerettes, mimosa,
lilas, marguerite, coquelicot, bleuet, hortensia, glycine… sans oublier
le houx de Noël.
Un appel fort se dégage entre tous de ce livre puissant
où poète et poème s’entrevivent :
« Trop de bruits.
Trop de mots.
Pas assez d’amour. » (p. 52)
Merci, Monique, ta voix nous porte, elle est
nourricière, elle nourrit d’amour pour la poésie et d’amour tout court.
L’humain en a tant besoin dans ces temps d’oublis et de perte de repères
de soi.
©Dana
Shishmanian

Aquarelle
de Léa Labidoire (p. 85)
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