Trilogue de Michel Ostertag
Sisyphe ou le pull trop
court
GEORGES. C’est drôle, quand j’achète un pull-over,
invariablement, je repense à ma mère. Je la revois pendant les années de
guerre, une époque où tout manquait, la laine comme le reste et comme je
grandissais à vue d’œil, elle passait son temps à détricoter les pulls de mes
frères plus âgés que moi pour les tricoter à nouveau à ma taille…
MARCEL. Toutes les mères faisaient cela !
GEORGES. C’était devenu un rituel chez elle, cette
façon de faire a ponctué toute mon adolescence et l’opération «
détricotage-retricotage » pouvait durer deux ans…
MARCEL. Et quand les manches…
GEORGES. Et quand les manches étaient finies,
entre-temps, j’avais de nouveau grandi…et la longueur des manches aurait dû
être ajustée de quelques mailles…
GEORGES. Mais la fatigue venant, d’un commun accord,
on abandonnait la poursuite entre pull et croissance…
PAUL. Le mythe de Sisyphe modernisé, à la place d’une
pierre, une pelote de laine, une mère, un fils…
GEORGES. Je me revois les deux bras tendus devant moi,
à la hauteur des yeux, les poings serrés pendant que la mère mettait en
écheveau toute cette laine défaite du vieux pull, lavée, retissée par endroits…
Quel travail ! Si on racontait cela aux jeunes d’aujourd’hui, ils nous prendraient
pour des hommes de Cro-Magnon…
PAUL. Assurément !
MARCEL. Et pourtant ce n’est pas si lointain que cela
!
PAUL. On passait notre temps à rafistoler les choses,
toutes ces choses qui vieillissaient, qui tombaient en panne, qui se cassaient,
s’effritaient. Alors, les gens prenaient tout leur temps, déployaient des
trésors d’ingéniosité pour trouver un bout de ferraille, une pointe de soudure,
un vieux pneu, un pot de graisse, de colle, de peinture antirouille, de 500
grammes de plâtre, que sais-je encore. Et, à force de manipulation, d’astuces,
on pouvait remplacer la pièce cassée, raccommoder la fissure, boucher le trou,
changer le joint du robinet avec le morceau du pneu crevé acheté au prix fort,
calfeutrer le carreau cassé, recoller une vieille faïence brisée. À défaut
d’être ingénieur, le monde entier était ingénieux !
GEORGES. Il faut bien reconnaître que cet état
d’esprit nous ferait du bien en ce moment de vaches maigres…
MARCEL. Ah ! Le bon vieux temps des pneus avec chambre
à air ! Dont on bouchait les trous avec des rustines, une râpe et un tube de
colle forte…
PAUL. Tout un art de vivre et de voyager, mais ce n’est
pas un truc que je regrette.
MARCEL. Je me demande si, à l‘époque, le mot
gaspillage existait…
GEORGES. Sûrement pas ! Il suffit de regarder vivre,
aujourd’hui, les vieilles personnes, les femmes surtout – un peu moins les
hommes – et vous aurez tôt fait de voir que pour ces dames respectables il ne
s’agit pas de gaspiller, de jeter quelque chose qui n’aurait pas totalement fait
son temps, n’est pas usé jusqu’à la corde, qui réponde au critère de sélection
: « Peut-on encore le prolonger, le réparer, encore une fois ? »
PAUL. Oui, je vois le genre. Les maisons de retraite
sont pleines de dames de style-là…
GEORGES. Que faut-il en retenir ?
PAUL. La façon de vivre qui nous est imposée par une
époque difficile nous marque à jamais…
MARCEL. On peut dire à l‘inverse que ce qui nous est
imposé par une époque facile, comme la nôtre en ce moment, marquera nos jeunes.
PAUL. On peut le dire sans se tromper.
GEORGES. Quoi qu’il arrive, victimes, nous serons
victimes de notre époque, mes bons amis.
PAUL. C’est bête à pleurer !
MARCEL. Bête assurément, mais pourquoi pleurer ?
PAUL. Finalement, si j’ai bien compris, de toute votre
adolescence, vous n’avez jamais eu un pull à la bonne longueur de vos bras !
GEORGES. Jamais !
MARCEL. Et c’est pourquoi, aujourd’hui, vous achetez
toutes les saisons un ou deux pulls que vous collectionnez scrupuleusement !
GEORGES. Comment avez-vous deviné ?
MARCEL. L’évidence même, mon cher Watson !
GEORGES. C’est vrai, j’en ai une sacrée collection !
MARCEL. Votre mère et son entêtement ont eu raison de
l’adversité…
PAUL. Un pull qu’on défait et refait sans cesse, quel
symbole de la vie… Chaque jour reprend ton fardeau, remet le travail sur le
métier…
MARCEL. Cela donnerait presque envie de pleurer…
Sisyphe ou le pull trop
court par Michel Ostertag
pour francopolis octobre 2010
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