–
Monsieur Alexandre, Monsieur Alexandre !
La
voix de Frusinica semble venir maintenant de plus
loin encore que la première fois. Alexandre ouvre la
fenêtre et le brouillard
pénètre comme un être vivant dans la maison, sans
pour autant que la voix
mystérieuse de la femme n’en devienne plus claire ou moins
lointaine. (…)
–
On vous demande, répète-t-elle, d’un ton conspiratif,
comme si elle voulait que lui seul entende, tandis que derrière
elle, comme de
grandes ailes déformées, disproportionnées, se
découpent du brouillard trois
silhouettes.
En
fait ce sont d’abord des halètements exagérément
bruyants, dus à l’effort pour monter la pente, qui se font
entendre, mêlés à une
sorte de grognements, sanglots, et fragments indéchiffrables
d’injures, tout
ceci précédant, sur le registre sonore, les masses de
chair dont l’apparition en
elle-même semble finalement moins inquiétante que
l’ouverture annonciatrice.
Lorsqu’ils
ont fini de monter, et qu’Alexandre peut,
pendant les quelques instants où ils passent par devant la
fenêtre, les
soupeser du regard, il découvre trois personnages
insolites : un monticule
de graisse roux, énorme et mou, transpiré et
brûlant, un trapu au corps rond et
aux traits angulaires que soulignaient une pipe et des verrues, et un
troisième, basané et maigre, aux lunettes noires et
à la moustache peinte,
sorte de personnage raté de série policière.
Alexandre
les regarde une minute avec étonnement et
curiosité, ensuite il quitte la fenêtre pour passer ouvrir
la porte. Il arrive
pourtant trop tard, le verrou a déjà sauté sous
les secousses du colosse ou
peut-être, tout simplement, il avait oublié de le mettre,
car les trois individus sont
déjà dans la véranda, se
pressant joyeusement, secouant leurs bottes pleines de boue sur le
plancher,
promenant leurs regards sur les murs, touchant de leurs mains les
cadres de la
verrière. Le géant emplit ses poches de pommes et
commence à en manger deux à
la fois, les tenant dans le même poing et y mordant
successivement.
–
Est-ce que nous sommes les bienvenus ? demande-t-il
d’un ton enjoué, la bouche pleine, tandis qu’il repousse
Alexandre de toute sa
masse, en l’écartant de son chemin, et s’avance dans la
pièce sans attendre la
réponse.
–
Eh comment ! Là n’est pas la question – on ne le
leur demande pas ! répond d’autorité l’homme
à la pipe et aux verrues, en
prenant la tête de la procession et en entrant dans la chambre,
inhabitée,
d’Irina, pendant que le basané soulève un par un les
objets sur le bureau, les
rapproche de ses yeux et les examine avec une minutie de myope, comme
s’il se
demandait s’ils n’allaient pas exploser la minute suivante, pour les
reposer
ensuite chacun à sa place.
Dans
la véranda, Alexandre reste seul, les yeux tournés
vers Frusinica, qui, immobile sur les marches de l’escalier, le fixe,
entourée
des lambeaux et des vapeurs du brouillard, comme saisie dans une
posture
désarmée, qui la rend méconnaissable, non
semblable à elle-même.
–
Tu ne rentres pas ? demande-t-il, avec une douceur
qui voudrait contrecarrer la situation, et comme elle ne répond
pas, il fait
deux pas, la prend par la main, la fait entrer et ferme la porte
derrière elle.
–
Tu les connais ? demande-t-elle plutôt des yeux
que de la voix, et lui la regarde
brusquement intéressé par la question.
–
Si je les connais ? répète-t-il sans s’en rendre
compte. Et il répond immédiatement, comme
étonné de sa propre réponse : Je
ne sais pas.
En
fait, il ne peut pas répondre à cette question,
parce que, malgré qu’il n’ait, de toute évidence, jamais
rencontré les trois
lascars, ils ne lui semblent pas complètement inconnus. Il les
connaît de
quelque part, sans pouvoir se rappeler d’où ni surtout comment.
(…)
–
Vous, vous me connaissez, moi ? s’entend-il dire,
et il se rend tout de suite compte de la stupidité de sa
question, mais cela
n’a plus de sens de s’interrompre maintenant – parce que moi, je ne
vous
connais pas, vous…
–
Chef, chef, est-ce que j’entends bien ce que
j’entends ?... dit en minaudant le gros, tout en continuant de
mâcher. Qu’en
faisons-nous ?
–
Garde ton sang froid, Ilie, répond le patron, d’une
voix pédante, tandis qu’il s’approche pour regarder plus
attentivement un
volume tombé par terre qu’il retourne distraitement avec le bout
de sa
chaussure, comme s’il hésitait pour ne pas se salir. Ne nous
connaissons-nous
pas, nous-mêmes, ne savons-nous pas de quoi nous sommes
capables ? rajoute-t-il
d’un air en quelque sorte mystérieux, et se retourne vers
Alexandre, en lui
souriant, ou plutôt en faisant glisser sa pipe de dent en dent
vers l’extrémité
de la bouche.
Alexandre
le regarde n’en croyant pas ses yeux. Il est
effrayé, sans doute, mais la peur n’est pas plus forte que la
fascination. Il
le regarde comme s’il voyait un fantôme qu’il voudrait avant tout
toucher, pour
vérifier qu’il est bien réel.
–
D’ailleurs, rajoute le patron qui le regarde à son
tour, amusé, je crois que Monsieur Serban s’est enfin rendu
compte de la situation.
–
Vous êtes… vous êtes…. bégaie Alexandre, tournant la
tête de l’un à l’autre. Ensuite, comme si cela
était plus facile à
articuler : Comment êtes-vous arrivés ici ? Et, comme s’il était curieux de savoir
comment il allait se débrouiller ensuite, il fait un pas en
avant et attrape
par le bras le gros roux qui vient de casser bruyamment une autre noix.
Mais à
la seconde suivante il retire la main comme sous l’effet d’une
brûlure :
–
Comment êtes-vous arrivés ici ? crie-t-il
beaucoup plus décidé tout à coup. Vous êtes
mes personnages !
–
Enfin, fit le basané, qui avait fini de ravager les
manuscrits, de sorte que toute la chambre était couverte de
papiers blancs,
comme après une chute de neige. Enfin,
répète-t-il, se mettant sur le ventre
pour attraper quelque chose derrière un tas de livres. (…)
Alexandre éclate de
rire en le voyant retirer son bras, tenant victorieux entre les doigts
non pas
la queue de quelque souris, mais une poignée de minuscules
microphones… Tout en
riant il arrive à se demander comment il peut savoir qu’il y a
des microphones
dans la maison, mais il ne réussit pas à trouver la
réponse (et pourtant il
sait quelle est la profession du jeune homme aux lunettes, et ce, parce
qu’il
l’a écrit lui-même dans son livre…)
(…)
–
Vous êtes mes personnages ! Vous êtes des
fictions, des compositions, des créations à moi ! Il
semble de plus en
plus sûr de lui et de son droit d’intervenir. Votre place est
dans mon
livre ! Qui vous a donné le droit d’en sortir ? Et il
attrape, cette
fois, avec détermination, le gros roux par le bras,
tâchant de l’arracher, de
le pousser vers la sortie. Mais il ne réussit même pas
à le bouger d’un
millimètre, la chair est amorphe et lourde comme si elle
était sans vie, et
alors qu’Alexandre s’entête maintenant à vouloir le
secouer de ses deux mains,
le colosse rit légèrement, comme chatouillé, et
laisse l’autre paume glisser
sur son bras d’un geste apparemment mou comme pour se défendre,
mais qui
réussit à déprendre, en les détachant d’un
seul coup, les mains entenaillées de
l’écrivain. Alexandre se tourne vers Frusinica,
éberlué, furieux, comme pour
savoir ce qu’elle pense de tout cela.
–
Ce sont mes personnages, lui dit-il. Et, comme il
voit qu’elle ne le comprend pas : C’est moi qui les ai
écrits. Ils
n’existent que dans ma tête. Ils ne sont pas d’ici, de ce monde…
–
C’est une impression ou il a cité la Bible ?
demande d’un ton rhétorique le patron, en s’allongeant tout
chaussé, avec ses
bottes pleines de boue, sur le lit d’Irina. Réveillez-moi quand
il revient à
lui, dit-il encore et se retourne, le visage contre le mur.
Dans
la chambre d’à côté, les deux autres
piétinent de
leurs bottes boueuses, comme s’ils s’appliquaient à maculer
chaque page, les
papiers éparpillés partout. Alexandre les regarde et sent
la peur l’envahir.
Ensuite il regarde Frusinica, restée près de la porte
depuis qu’elle est
entrée, avec une expression et dans une attitude qui ne lui
ressemblent pas,
réticente, prête à se retirer, sur la
défensive. Elle paraît beaucoup plus
jeune, mais étrangement, moins séduisante, moins
mystérieuse.
–
Tu comprends ce que je dis ? demande-t-il,
et elle approuve du chef
d’abord, ensuite, comme si elle s’était ravisé, nie,
secouant la tête, plus
déterminée que lorsqu’elle avait affirmé.
–
Ils n’existent pas en réalité, murmure-t-il d’un ton
encourageant. Ce sont mes personnages. C’est moi qui les ai
créés.
–
Pourquoi ? demande-t-elle, chuchotant à son tour,
et il ne saisit pas au début. Pourquoi les as-tu
créés ? Et comme il semble
toujours ne pas comprendre, elle reprend : Pourquoi les as-tu
créés
ainsi ? Si méchants ?
Alexandre
ne sait pas quoi répondre. Il y aurait trop à
dire et surtout cela n’éclaircirait en rien les choses.
–
Tâche de me croire, lui dit-il en suppliant, comme s’il
s’adressait à quelqu’un d’autre, ils ne peuvent pas nous faire
du mal. Ils
n’existent que dans la mesure où nous les reconnaissons et les
acceptons. En
réalité, ils n’existent pas. Mais il sait qu’il ment et
sa voix perd de sa
consistance, devient poreuse et la femme perçoit son manque
d’assurance.
–
S’ils n’existaient pas dans la réalité, tu n’aurais
pas d’où les sortir pour les mettre dans ton livre, dit-elle et
s’assoit,
fatiguée tout d’un coup, sur le seuil, comme font les paysannes.
(…)
Lorsqu’Alexandre
ouvre les yeux il se découvre par
terre, le dos appuyé contre le mur. Ilie – il s’étonne de
connaître son nom,
qu’il n’a pas oublié, mais se rappelle tout de suite que c’est
lui qui l’a
baptisé ainsi, il n’y a donc pas de raison de s’étonner –
Ilie, donc, a réussi
enfin à mettre le feu au tas de manuscrits. La chambre semble
maintenant remise
en ordre, et les trois hommes se tiennent tranquilles autour du feu qui
brûle vaillamment,
à haute flamme, au-dessus d’un âtre brillant et rond qui
s’enfonce dans le
plancher.
(…)
(Seigneur !
tout s’emmêle en effet. Comment ai-je pu laisser
pénétrer ici, dans ce lieu destiné
justement à les fuir, ces personnages de mon personnage, et
comment puis-je
rester regarder, sans intervenir et sans me révolter, toute
cette folie, toute
cette dissolution en humiliation et vulgarité ? C’est de
moi seule que
dépend d’arrêter la marche des choses et de la retourner,
de mettre ces brutes
à la merci d’Alexandre, et la femme, à ses pieds. C’est
de moi seule que dépend
de ne pas permettre à l’incendie de s’étendre. Ou du
moins, c’est ainsi que les
choses devraient se passer, puisque je suis l’auteur du livre où
tout cela se
passe. Mais certes, pas de la réalité, il est vrai,
devant laquelle je place,
avec d’infinies précautions, mon miroir. C’est de moi que
dépendent l’angle sous
lequel les choses seront vues, comment elles devront être, et
surtout, le sens
qu’elles pourront avoir. De moi dépend que le miroir soit
placé de telle
manière, qu’il puisse mettre le feu à la
réalité. C’est vrai, Archimède, le
manipulateur de miroirs, ne pouvait pas en même temps
refléter les navires dans
le miroir avec lequel il les incendiait. On est toujours obligé
de choisir
entre détruire un monde, ou le décrire. Tu dois toujours
décider tout seul de
ce qui est le plus important : fixer dans la mémoire des
gens l’image d’un
crime, pour qu’elle ne se perde pas dans l’oubli qui permettrait en
toute
naïveté que ce crime se reproduise, ou employer toutes tes
forces à l’empêcher
de se produire ? Mais s’il s’est déjà produit ?
J’oublie toujours que
je ne suis que l’auteur de ce miroir…
Tout
s’emmêle,
effectivement. Je me tiens dans la chambre même où se
trouvent, à cet instant précis,
à la fois mon personnage Alexandre, et ses personnages à
lui. Je regarde l’âtre
de braises qui s’enfonce toujours plus profondément dans le
plancher, tout
comme le regarde Alexandre. Et je me demande s’il sait quelque chose
à mon
sujet ; par exemple, le fait que je sois ici…)
Alexandre
perd son regard dans les braises qui
augmentent leur diamètre au fur et à mesure qu’elles
s’étendent sur le
plancher. Il contemple la manière dont les deux hommes s’amusent
en déposant
les feuillets par dessus, un par un. (…)
–
Je peux en écrire d’autres, s’entend-il dire, comme
s’il s’excusait tout seul pour la passivité avec laquelle il
assiste à ce
dénouement. Ensuite il rajoute plus fermement, presque comme un
défi : Je
peux les écrire encore une fois. Personne ne lui répond,
bien qu’il soit
impossible qu’ils ne l’aient pas entendu. Ceci l’irrite : Vous
vous donnez
de la peine pour rien, vous dis-je, je peux à tout moment les
refaire, je peux
les reprendre au tout début, et encore avoir la chance de les
écrire mieux, par
exemple, en utilisant uniquement ce que je ressens en ce moment
même.
Mais
personne ne lui répond. Le colosse Ilie continue à
casser et manger des noix, en jetant les coquilles dans les braises au
milieu
de la pièce. De l’autre, on entend le rire de Frusinica, montant
comme sur une
échelle les marches de la gamme, et la voix grossière,
d’une manière par trop
explicite pour être authentique, du mâle. En les
écoutant, Alexandre a
l’impression que, mécontent de la quantité de
vulgarité que sa voix contient
naturellement, le patron fait des efforts pour l’agrandir, l’enrichir,
comme
s’il se donnait la peine d’augmenter les dimensions du cloaque dans
lequel il
se vautre, pour le rendre encore plus confortable.
– C’est moi qui
les ai inventés, se dit Alexandre avec une voix non
dépourvue d’orgueil. C’est
moi le père de ces monstres. Il se rappelle le début du
livre et se fait la
réflexion que celui-ci n’a pas encore été
brûlé, puisque ses personnages
continuent d’exister. (…)
Il
sourit et se lève enfin, en se
dirigeant vers la porte. Il a le sentiment qu’il s’enfuit et se
souvient qu’en
fait, c’est comme cela même que le livre débute. Il songe,
avec ironie, qu’il
est devenu entre temps plus courageux, ou plutôt, ajoute-t-il
avec gravité,
seulement plus dépourvu d’espérance. Tandis qu’il sort,
il entend Frusinica fredonner,
comme si c’était une mélodie bien connue :
« La vie est un livre, la
vie est un livre »… ensuite, éclatant de son rire
excitant, si
spécifique :
–
Si vous saviez ce qu’il peut avoir
dans la tête ! Si vous saviez… Que vous n’existeriez pas en
réalité… Que
vous seriez seulement…
Et
elle entoure de son bras le cou
épais du colosse, et lui termine la phrase à l’oreille,
parmi des cascades de
rire. Avec cette image accrochée au coin du regard, Alexandre
réussit enfin à
fermer la porte derrière lui.
Traduit du roumain par Dana
Shishmanian
(relecture par Aum Shishmanian)
***
Voir aussi :