Ce récit est magnifique. Je ne sais comment dire
autrement. Il y a quelque chose d'absolument unique dans l'entreprise
de cette auteure. Elle a réussi à restituer - et avec
quel talent - la vie d'un jeune homme dans un camp de travail en Russie
soviétique de 1945 à 1950.
Ce qui rend sa vision exceptionnelle c'est qu'elle n'a
pas vécu elle-même cette expérience mais qu'elle
s'est servie du témoignage d'un ami poète mort avant
d'avoir pu le faire personnellement, et ce qu'elle réussit
à transmettre est d'une force évocatrice rare.
Je crois que je n'ai jamais rien lu sur la faim d'une
telle envergure. Aucune complaisance : de la rudesse et pourtant de la
beauté, une illumination poétique qui transcende, sans
les annuler (tout au contraire) les horreurs de la captivité.
C'est un hommage rendu à ces hommes, à ces femmes qui ont
tant souffert et dont le reste de l'existence - quand la mort n'a pas
eu le dernier mot dans le camp même - n'a plus été
que mutilation, traumatisme, survie.
L'expression « la bascule du souffle »
revient plusieurs fois dans le texte. Elle suggère une asphyxie
liée à la faim et à l'effort du travail
forcé. La première occurrence se trouve page 36 : «
La bascule du souffle est chamboulée, je
suis hors d'haleine. » Et plus loin, page 89 par exemple :
« L'ange de la faim me presse les joues contre son menton. Il
bouscule mon souffle. La bascule du souffle est un délire, et
quel délire. » Mais en dehors de cette expression qui
synthétise tout le drame qui va se jouer pendant ces cinq
années, il y a au détour d'un paragraphe des formules qui
ouvrent des champs de réflexion comme page 82 :
« Parfois les choses se mettent à avoir une
délicatesse monstrueuse à laquelle on ne s'attendait pas.
» Ou comme un peu plus loin page 86, où l'ange de la faim
« sait aussi que la faim engloutit presque tout l'art.
»
Le roman se divise en chapitres assez courts et
contenant chacun un titre. La vie (principalement) au camp est ainsi
constituée par de petits faits formant une ample mosaïque
relatant la vie déchiquetée des prisonniers.
La poésie, d'une sobriété
bouleversante, accentue la tragédie du quotidien, la
désolation de ces vies sacrifiées. La faim, surtout, est
obsessionnelle à travers tout le livre et la mort, son
corollaire (bascule du souffle accomplie) étend sa puissance
dans le froid ou la chaleur, sur les traits des visages avec ce «
lièvre blanc » dessiné sur la joue du moribond et
dans les « coups d'grisou »: dans tous ces frôlements
où le mourir s'insinue, ces leitmotivs angoissants rythment le
récit et permettent de saisir la lancinante et constante menace
pesant sur les femmes et les hommes livrés à l'arbitraire
des gardiens et à celui, aléatoire, de l'endurance
personnelle.
Le personnage de Léopold - portrait
transposé du poète-ami-témoin grâce auquel
ce livre de Herta Müller a pu naître - traverse ces
années de douleur, de supplices, d'absolue inhumanité
comme un visionnaire dont la vie ne tient qu'à un fil et qui ne
semble se maintenir en vie que par la force de son regard, que par sa
capacité à transformer le réel à partir de
sa cruauté même, sans l'affaiblir, sans le masquer mais en
y ajoutant cette pointe insaisissable de beauté protectrice et
d'ironie tranquille (presque candide) qui laissent entendre que,
malgré tout, les ressources spirituelles de certains êtres
les protègent d'un total anéantissement. Les
tortionnaires ont « presque » réussi à
engloutir tout à fait l'art. Et si Oskar Pastior est bel et bien
mort du fait des conséquences de ce qu'on lui a fait subir,
l'art et l'amitié ont transcendé cette mort, recueillant
avec finesse et subtilité toute l'expérience humaine et
le souffle de vie du poète.

réf. Wikipedia
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Herta Müller,
née le 17 août 1953 à Niţchidorf, est une
romancière allemande d'origine roumaine, douzième femme
lauréate du prix Nobel de littérature en 2009.
La prose de Herta Müller,
poétique et maîtrisée, sèche et puissante,
toujours surprenante, lui rend hommage de la plus belle manière
qui soit. Certes, La bascule du souffle aborde un tabou
historique, mais s'impose surtout comme une oeuvre de portée
universelle. Un événement bouleversant. (France culture)
« Sous sa plume, le camp
devient un conte cruel, une fable sur la condition humaine. Ici les
arbres parlent, le ciment boit, la pendule a mal à son ressort
cassé, la faim voyage dans le corps d'un ange, et le coeur, dans
une pelle. » (tiré du site Babelio)
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