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Marie Mélisou sélection avril 2005
Elle
marche comme une danseuse
glisse sur scène. Légère, silencieuse et
déterminée. La bibliothèque ferme
dans un quart d’heure, je ne dois pas traîner. Traîner ? Daaya ne
traîne
jamais. Pas l’envie. Pas le loisir. Pas la permission. Parce qu’il
existe trop
peu d’écart entre « traîner » et
« traînée ». Un seul
témoignage dans ce sens livré en pâture à sa
famille et sa vie basculerait
irrémédiablement. A la cité, la réputation,
on ne plaisante pas avec. Sac en bandoulière sur
l’épaule, mains dans les poches, elle progresse. Pas la
peine de lever la
tête, les blocs de ce coin de mon quartier Nord sont tristes. Elle les connaît par
cœur, ces
blocs. Elle y vit depuis vingt-trois années. Peintures murales
écaillées,
bennes à ordures qui puent, carcasses de voitures
brûlées, chiens maigres qui
errent, balcons miteux
qui débordent de
meubles récupérés, linge qui sèche à
toutes les fenêtres, terrains à vague à
l’âme où poussent les cailloux, où quelques minots
poursuivent un ballon. Une
poussière tenace les suit à la trace. L’endroit est ensoleillé
mais
glauque. Depuis l’origine du monde le soleil n’a pas honte de chauffer
la
misère. Il sait qu’il l’anime d’une espérance possible.
Visible au loin, la
méditerranée est d’huile. Ceux de la cité
descendent s’y baigner le dimanche,
en famille ou entre copains. Ceux qui ont réussi à y
échapper appellent les
locataires restants « les minables »,
« les mal bronzés ». Un pas en avant de la botte droite. Grâce. Apesanteur. Un pas de la botte gauche. Bottes neuves magnifiques payées après trois mois d’économies. Envolée de cheveux. Elan. Avancée. Lac des cygnes. Sûrement pas
« lac des
signes ». Je voudrais être invisible, qu’ils ne me
voient pas, qu’ils
m’ignorent. La paix, ce serait tellement
bien. C’est souvent l’inverse. Ah, les regards de la cité. Ils
dépassent
souvent les bornes. Regards d’hommes. De garçons. Des petits
mâles en puissance
qui jouent aux grands frères. Qui réclament le respect.
Protecteurs, hautains
ou condescendants. Pas arrangeants, pas prévenants, pas
souriants. Orgueilleux
et dédaigneux. Pour bien montrer qui ils sont, des mecs, des
chefs, des caïds,
qui respectent leur mère et fliquent leurs sœurs. Ils font ceux
qui ne
s’intéressent pas aux filles. S’intéresser serait
pactiser. Et pactiser c’est
interdit. Par tous. Les pères, les mères, le Coran,
l’imam et surtout par la
loi silencieuse qui se transmet d’une génération à
la suivante. Toute une
philosophie de vie. Ils zonent au bas des
immeubles en vêtements de marque et chaînes en or. Ils
crachent souvent, comme
le font les vedettes de foot à la télé, leurs
modèles. Ils les examinent,
chaque pas de fille est scruté, observé, commenté,
ricané. Daaya avance. Elle ne pense
qu’à ses livres de bibliothèque. Ceux qu’elle rend, ceux
qu’elle a commandés.
Sans la fenêtre ouverte sur les mots qui racontent le monde, elle
sait que son
quotidien serait moins doux, moins clair, moins intelligent. Soudain, Idir est là,
devant
elle. La mèche passée au gel effet mouillé, le
jogging Lacoste d’un
blanc immaculé et des tennis Puma neuves. Il lui coupe le chemin. Elle
s’immobilise. Ironique, il la provoque : ― T’es encore dehors,
toi ? Tu me cherches ou quoi ? Il joue au coq. Ne pas répondre. Perte de temps, perte d’énergie, perte… en pure perte. ― Idir, pousse-toi, je
suis en retard. ― Tu as rendez-vous ou
quoi ? ― Ça te regarde ?
Tu te prends pour qui ? Tu n’es pas mon frère. ― Encore heureux .
Qu’est-ce que j’aurais honte ! Méchanceté
gratuite. La peau
très mate de Daaya ne rougit jamais. A la place, elle fronce les
sourcils. Elle
sait qu’elle ne côtoie personne. Rentre à l’heure. Pas de
fréquentation. Sa
conduite est irréprochable. Maintenant il est
agressif : ― Hein, tu veux que
j’aille lui dire, à ton père, que tu
traînes ou quoi ? Il fait chaud, elle frissonne. Ne surtout pas répondre. Afficher une attitude sereine, sûre. Idir est jeune, je l’ai vu grandir, je connais sa bêtise quand il a la rage. Elle vient de
déjà rester trop
longtemps seule avec lui. Si on les aperçoit, ça va faire
jaser. Elle doit s’en
dépêtrer, le laisser. Il la retient, biaise : ― J’ai des cailloux… Pas
chers, qualité extra. J’ai aussi un coin tranquille, une cave
que les autres ne
connaissent pas… ― … Ils ont la même taille,
alors
elle le toise. Elle rime à quoi, sa proposition ridicule ?
La drogue, elle
n’y touche pas. Les filles ne peuvent pas y toucher. Il le sait. ― Trip assuré ou pas
remboursé, hé, hé ! ― Non. ― Compris, crache-t-il. Rien t’intéresse dans la vie, alors ! ― Si. Si,
murmure-t-elle, des tas de choses. Mais pas ça. Crâne, ma vieille. Ce
n’est
qu’un minot. ― Des tas de
choses, wahou… Même une ou deux, je suis preneur ! Ses meilleurs
copains les rejoignent, Paulo et Tayeb. Ils leurs jettent des regards
en
dessous. Daaya et Idir, ensemble ? Scoop ! Pas
possible ! Maintenant
qu’ils sont là, il va me laisser partir. Daaya en est bêtement soulagée. Juste un instant. Lui se disculpe
immédiatement aux yeux de ses potes : ― C’est elle
qui m’a demandé l’heure, elle me cherche la sournoise. Une
salope, ma
parole ! Elle voudrait le
gifler. Elle n’a aucun pouvoir. ― Sûr qu’elle
doit aimer ça, approuve Paulo. Elle a pas le voile. C’est un
signe. Daaya les
connaît.
Paulo est un gros lard, un pourri de première avec ses sœurs qui
ont intérêt à
filer doux. Tayeb a toujours détesté l’école
où il s’y faisait remarquer par
ses bagarres, il ne faut pas se fier à sa mine de beau gosse ni
à son air
d’angelot, c’est un prédateur. Je dois
résister à l’envie de les planter là en faisant
demi-tour, ça pourrait les
rendre méchants. ― Fais-lui
le coup de la calculette, propose Tayeb. Qu’on s’amuse ! ― La
calculette… Ouais ! C’est
quoi ? Idir la surveille,
il fait durer le plaisir de l’attente. Ils rigolent.
L’entourent. Savent si bien la serrer que d’un pas entraînant un
autre, ils la
déplacent en crabe. Elle est obligée de se mouvoir avec
eux, à leur rythme.
Impossible de résister sans les bousculer. Si elle s’y risquait,
ce serait le
clash qu’ils recherchent. Qu’ils me
laissent, je veux juste aller tranquillement à la
bibliothèque. Idir respire plus vite : ― Toi qu’es savante,
t’as une calculette dans ton sac ? Que cherchent-il ? Elle
hausse les épaules imperceptiblement. ― Oui, dans ma trousse. Ils seraient assez stupides
pour la lui piquer ? Pourquoi faire ? Depuis le temps qu’ils ne
fréquentent plus le collège, ils en ont sûrement
oublié son usage. Elle plonge la main dans son
sac. Elle voudrait s’ordonner de ne plus trembler. Ils passent
leur temps à fouiner dans la cité. Plusieurs fois je les
ai vus qui me
lorgnaient. Ils se la jouent. Je ne dois pas avoir peur. ― On va tout savoir, souffle
Paulo aux autres, l’œil égrillard. Idir sort un couteau de sa
poche. La lame jaillit. Son œil luit. Daaya frémit.
S’inquiète. Il sourit, jubile et se met
à
se curer les ongles. Ils continuent de
l’entourer, comme une vague la porterait. Ils ne sont plus sur le
chemin
principal, mais plus loin, sur un sentier moins
fréquenté. Tous les trois
virent et pirouettent autour d’elle. Prisonnière d’un ballet
précis, elle ne
sait plus très bien où elle est, ni où elle en est. Le ton dur, Idir
réclame : ― Combien de fois tu
aimes… manger du chocolat par semaine ? Les deux autres s’esclaffent.
Daaya reconnaît les rires vulgaires des conversations pleines de
sous-entendus
égrillards. Idir s’empresse
d’ajouter : ― Tu nous dis rien, tu
tapes le chiffre sur ta machine ! Obéissante, elle note 5. ― Tu multiplies par
cinquante, ordonne-t-il. Tu ajoutes quarante-quatre, tu multiplies par
deux
cent. 250. 294. 58800. ― Tu ajoutes cent quatre
et tu enlèves deux mille. 58904… Où veut-il en
venir ? ― La
réponse, ordonne Idir. Elle lit son
résultat : ―
Cinquante-six mille neuf cent quatre. Il s’énerve. ― Oh,
t’arrête de nous écraser de ton mépris ! Tu me
fais voir. Ils se bousculent
pour apercevoir les chiffres sur
l’écran minuscule. Idir ricane : ― 5. 69. 04.
Qu’est-ce que je disais ? Une vraie salope ! Paulo
éructe : ― 5, elle
est chaude ! Elle voudrait faire 5 fois l’amour par semaine. ― Mais elle
le fait que 4 fois ! constate Tayeb. ― Vous êtes
vraiment des gamins stupides. Ça lui a
échappé.
L’affolement la gagne. Leurs regards sont noirs. Pourtant Idir glousse
et
magnanime, répond à Tayeb : ― On peut
réparer ça. La fois qui lui manque… Tiens, je me
dévoue ! ― Sa
position préférée est le 69, forcément. Tu
vas pas t’emmerder, Idir. La frayeur la
submerge. Ils sont fous. Je dois partir
maintenant. Tout de suite... Tandis qu'ils la cernaient de
près, ils ont continué de cheminer. Ils sont à
l’entrée de la carrière. En
contrebas, se trouve l’Estaque. La mer. Le port. Les badauds. Les
vendeurs de
chichis. La vie. Autour d’eux, personne. Daaya serre les
poings. ― J’ai la trique, ma
parole ! lance Idir. Il crache crânement, puis
gonfle ses pectoraux. ― T’as de la chance,
Daaya, ajoute Paulo. Le gâté qu’il va te faire, je te dis
pas ! Les trois garçons,
excités,
respirent fort. Daaya panique, il est urgent
de fuir. Elle esquisse un pas de côté. Ils la cernent au
plus près. ― La laissez pas filer,
on lui fait son compte ici, halète Tayeb. Elle crie à l’aide. Idir s’en affole. Il veut
masquer sa bouche d’une main. Elle se débat vigoureusement. La fille qui faisait attention
à ses bottes neuves n’existe plus. Il n’y a plus qu’une fille
terrorisée et un
exterminateur. L’échange est devenu un
combat. Sans qu’il y ait concertation, les garçons la poussent,
la
tirent, l’attrapent
par les bras, l’écartèlent, lui font plier les genoux.
Dans
la colline, ses cris
résonnent pour personne. Ils la secouent plus fort pour
qu’elle se taise. Elle se débat de toutes ses forces. Elle
grelotte, pense
vaguement : « La
bibliothèque… fermer… ses portes… » Avec facilité, tel un
colis
qu’on balance, ils arrivent à l’allonger à terre. Leurs
gestes sont violents,
tout en démesure. La tête de Daaya cogne durement le sol. Elle ne pense plus.
Abasourdie, sa bouche crispée laisse encore échapper des
cris désarticulés de
plus en plus éraillés. Dépassé,
excédé, Idir se
penche, ramasse une pierre, la brandit et frappe Daaya au visage.
Personne
n’entend le bruit de l’os du nez qui cède, écrasé, détruit. Le
garçon recommence déjà à frapper. Plus
vite, plus
fort. Elle tombe dans l’inconscience. Il cogne, la corrige. Encore. A
nouveau. Il pense qu’elle est en train
de comprendre sa raclée. De comprendre qu’il est un homme et
quel homme il est. Ses copains n’ont plus besoin
de maintenir la fille. Elle a arrêté de se
débattre. Elle a aussi arrêté de
gémir. Sans la regarder, tout à
sa
rage, Idir tape, assène encore un coup, encore un autre, encore
un suivant. Ses
bras s’élèvent, prennent leur élan, et retombent
remplis d’une force nouvelle.
La pierre est lourde, mais ça ne fait rien, au contraire,
l’effort est payant. Le sang s’écoule, se
répand,
tache le sol clair. Coup après coup, le visage n’est
même plus une plaie
sanguinolente. Il n’a plus forme humaine. Le front, les pommettes, le
menton,
endroits normalement bombés, se sont creusés, se sont
minés. La pierre, chaque
fois qu’elle retombe, excave des lambeaux de chairs qui pendouillent. Paulo ou Tayeb, Idir ne sait
pas, ne voit rien, esquisse un geste, crie qu’il doit arrêter. Il heurte encore, une
dernière
fois. Puis, épuisé, la lèvre inférieure
écumante, il décide : ― T’as raison,
maintenant elle se taira, la salope, les prochaines fois qu’on la
croisera,
elle nous fera plus chier. Oui, elle se taira. Comme se
taisent les occupants de ces petits lits de pierre ordonnés,
alignés sagement
pour l’éternité dans ces prairies qui accueillent les
morts. ― Merde, merde, les
potes ! Regardez… Idir vient de s’apercevoir du
gâchis. Une minuscule tâche rouge qui a giclé sur
une jambe de son jogging d’un
blanc parfait.
Marie Mélisou ____________________________________________________________________________ ->
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Créé le 1 mars 2002
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