MARS-AVRIL 2020

 

 

 

 

Une ombre sur le visage...

nouvelle de J. Fleuret

 

 

Un soir où je me trouvais assis sur la banquette d’une brasserie, à Paris, sur les Grands boulevards, à boire une bière, à me reposer d’une journée tendue, je remarquai, assis en face de moi, décalé de quatre chaises, un jeune homme, aux traits fins, aux cheveux un peu longs de qui émanait une allure romantique, allure accentuée par la tête qu’il avait légèrement penchée en avant, absorbé qu’il était à lire le journal du soir, journal qu’il avait replié en quatre, ce qui donnait une forte épaisseur de papier, comme un gros cahier, qu’il tenait fermement des deux mains de peur qu’un voleur le lui prenne. L’atmosphère autour de moi était baignée dans une sorte de quiétude enfumée, j’étais un peu retirée de la foule du bar où régnait une animation habituelle à cette heure de la journée : brouhaha et cliquetis des sous-coupes dans les mains des serveurs. J’aimais cet endroit, de plus, il était sur mon trajet de retour, à mi-chemin entre chez moi et le bureau. Et depuis quelque temps, était-ce le poids de la solitude de plus en plus lourde à supporter, j’avoue venir ici plus souvent que par le passé. Une chose, un détail m’intriguait sur la personne de ce jeune homme, un détail que je ne remarquai pas, dès l’abord : sa joue droite, celle que je ne pouvais voir directement, car me trouvant décalé par rapport à lui de telle sorte que ce n’était que sa joue gauche qui m’était visible, cette joue, dis-je, que je ne voyais que par intermittence, seulement quand ce jeune homme bougeait légèrement la tête, il me semblait que cette joue n’avait pas été rasée depuis fort longtemps quand son autre joue était parfaitement lisse et rasée de près…

Était-ce possible qu’un jeune homme si bien de sa personne, vêtu avec cette sorte d’élégance raffinée que l’on ne trouve que dans une certaine classe sociale ait pu se laisser aller à ce point qu’il ait omis de se raser complètement et qu’il ait laissé en "friche" la moitié de son visage ? Cette curiosité ne fit qu’aiguiser l’intérêt que j’avais commencé à porter à ce garçon. Sa position sous la boule blanche qui faisait office de lampadaire dans ce décor de brasserie qui se voulait être des années vingt ne faisait qu’accentuer l’effet d’ombre et de lumière sur cette joue droite. C’était comme un théâtre d’ombres où il jouait le principal rôle, sans se rendre compte de rien, bien sûr, à chacun des plus petits déplacements de la tête l’ombre s’accentuait ou régressait en un instant. Pour ne pas paraître trop donner d’intérêt à mon voisin, je fis semblant d’écrire sur une feuille de papier que moi aussi j’avais repliée en un petit carré, ce qui ne m’empêchait pas de jeter de temps en temps un regard oblique vers le jeune homme et de constater que le jeu de lumière variait si peu que l’énigme que je m’étais forgée restait tout entière. Quand il eut fini de lire le petit carré de son journal plié, il fut dans l’obligation d’ouvrir l’épais papier pour continuer sa lecture, je comptais sur ce moment pour que le mystère s’éclaircisse d’un coup, mais rien ne se passa, je vis qu’il avait une grande habitude de cette manière de lire et c’est avec un minimum de geste qu’il déplia le journal, le replia et continua sa lecture.

  La situation semblait bloquée à jamais quand, surgissant du dos d’un serveur qui passait devant moi avec son plateau chargé de bière porté à bout de bras, une jeune femme vêtue d’un large manteau aux plis grands ouverts, à l’écharpe en bataille comme si elle finissait devant nous une course rapide, se bloqua derrière le jeune homme en faisant une légère rotation sur elle-même, se pencha en avant vers lui pour lui passer un bras autour des épaules et lui murmurer quelques paroles que je ne pus entendre. Ce rebondissement me plut, car je pensais que cela m’aiderait à comprendre voire à résoudre mon énigme ! La jeune personne dans son élan sépara deux tables, se faufila entre elles, se laissa tomber sur la banquette tout en avançant ses lèvres vers celles du jeune homme tandis qu’elle jetait de la main droite son écharpe sur le siège en face d’elle. Ce mouvement long et gracieux se fit sans aucune pause, d’un seul élan, comme un mouvement de danse répété jusqu’à la perfection. J’en fus ébloui. Je cessai de faire semblant d’écrire, bu une petite gorgée de ma bière qui s’était réchauffée et me tournant légèrement sur ma gauche, je pris le parti de regarder au loin, mais dans leur direction, ainsi je ne perdrais rien de ce qui allait se passer…

  Elle avait maintenant pris les deux mains du jeune homme et les embrassait du bout des lèvres, lui se contentait de fermer les yeux par moments. Le serveur vint se mettre devant elle, elle lui commanda un café crème. Le jeune homme s’était rapproché de la jeune femme tout en gardant la tête du même côté, ce qui ne m’aidait en rien. Un moment après, elle lui passa la main sur sa joue gauche, en caresse, et rien dans son mouvement de main ne laissait supposer qu’elle avait ressenti une quelconque répulsion au contact de sa peau, ce qui aurait été le cas, s’il ne s’était pas rasé. D’autant plus que maintenant c’est lui qui avait pris les mains de la jeune femme pour y rouler son visage. Le serveur revint apportant le café demandé. Elle le but d’un trait comme pour s’en débarrasser. Visiblement elle était pressée. Encore quelques caresses, puis elle voulut reprendre son écharpe qu’elle avait abandonnée sur la chaise à côté de lui, devançant son mouvement il se tourna complètement pour la lui tendre et c’est à ce moment-là que je vis que sa joue était des plus lisses qui soient. L’ombre grise qui, jusqu’à maintenant l’avait teintée avait disparu ! La magie ne jouait plus. J’en restais médusé. Il se leva, tendit une main vers elle, l’aida à franchir le passage entre les deux tables, la prise par l’épaule et ils quittèrent l’allée. Je les suivis du regard jusqu’au moment où ils s’engagèrent dans le tourniquet de la porte et disparurent, absorbés par la nuit.

  Je restais solitaire devant mon bock de bière, je rangeais mon petit bout de papier plié sur lequel je n’avais presque pas écrit. Je n’avais plus rien à faire ici, je pouvais maintenant repartir et rentrer chez moi. Aussitôt, je me critiquais d’avoir été si futile, qu’est-ce qui m’avait poussé à m’intéresser à ces gens-là, ce n’était pas sérieux, moment de désœuvrement, d’accord, mais tout de même, n’aurait-il pas été plus intelligent de lire les journaux du soir remplis d’événements graves, la guerre en Irak approchait…

  Dans la soirée, une fois couché, je ne pus m’empêcher de penser à eux, qu’est-ce qu’ils avaient bien pu se dire à voix basses, des mots de tendresse, d’amour, assurément… Ils étaient partis s’aimer quelque part dans Paris… Je les enviais. Ils étaient jeunes, ils s’aimaient… La jeunesse… Oui, bien sûr… La jeunesse ! Quand on est jeune, on n’y pense guère à la jeunesse, on ne pense qu’au plaisir qu’elle procure et jamais à l’éphémère de l’instant… On croit la chose naturelle, allant de soi, éternelle et pourtant, un jour, on se découvre avec moins de jeunesse, et puis un peu plus tard avec beaucoup moins de jeunesse… On comprend enfin la règle du jeu… mais trop tard, la machine ne tourne que dans un sens, sans jamais faire marche arrière ! Alors, la jeunesse, on la regarde, en spectateur !

© J. Fleuret

 

 



J. Fleuret,

 

recherche : Michel Ostertag

 

Mars-avril 2020

 

 

 

Créé le 1 mars 2002

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