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LECTURES –CHRONIQUES

 

Note de lecture de Dominique Zinenberg :

Chair papier de Juliette Brevilliero

(éd. Galilée 2020, 12 €)

 

De l’art de la suffocation

 

Dès le titre la poète nous prévient : le signifiant travaille le signifié ; il faudra en passer par là pour avoir quelque chance d’apprivoiser le texte. On voit « chair » mais l’on entend « cher » qui à son tour signifie à la fois coûteux et aimé. Les cinquante-huit poèmes à lire ne démentiront pas ce que le titre indique. Et comme rien n’est fait de façon hasardeuse, nous trouverons bel et bien de la chair, le récit d’amours souvent contrariées et très érotisées ; où l’on comprend bien que ce qui est chéri (homme ou femme) coûte cher d’un point de vue affectif et que la traduction en mots sur le papier est un véritable don de soi, un sacrifice charnel, l’équivalent d’un don de vie. L’ardeur et la souffrance amoureuses n’ont d’égales que l’ardeur et la jouissance textuelles. Chercher dans les mots l’exacte place de l’extase, de l’exaltation, voire de la frénésie. Deux corps peuvent s’interpénétrer, deux esprits s’unir ou se désunir, se déchirer, se manquer (le poème l’évoque puissamment) mais c’est par l’intermédiaire de mots qui se côtoient, se caressent, s’entrechoquent, s’électrisent et par le moyen de toutes les figures de style possible, par des jeux incessants avec la langue, par des mises en scènes poétiques d’alliances audacieuses, risquées, parfois même de haute voltige que la décharge émotionnelle peut advenir.

La poète savoure les mots, se délecte de les triturer, de les associer, de les sortir de l’oubli. Elle aime les mots rares, le lexique des grammaires pour spécialistes littéraires. Elle les nomme et s’en sert concrètement tout au long des poèmes. C’est à la fois sérieux, presque mystique, et amusant, comme un enjeu ludique assumé, érigé en art poétique. Ce jeu maniaque avec les mots n’est-il pas là pour masquer l’angoisse de l’absence, de l’abandon ? N’est-il pas une forme d’ivresse grâce à laquelle, en lieu et place de l’effondrement psychique se dressent des poèmes sonores et trébuchants : des poèmes dont la beauté se nourrit d’artifices mais aussi de mélancolie et de dérision. Voici comme illustration le long poème en prose (le seul du recueil) situé presque au centre du volume et qui devrait pouvoir être considéré comme l’art poétique de Juliette Brevilliero :

 

Point de point, point d’apnée

 

Quand je te lis jusqu’à la lie dans l’écholalie mêlée de nos maux alliés, que je décrypte l’antonomase extase de ton ontologie, je me laisse emmener quelque part, sans savoir où mais le sachant et peu m’importe finalement, quand je te lis jusqu’à la lie, je te respire  - dans le sens où tout mon être inspire -  de toi, ma siamoise paronomase, je n’ai d’autre choix, de dessein, d’avenir que celui de te respirer, de t’inspirer, à poumons pleins, comme s’il fallait que j’inspire de toi toujours plus afin qu’il en reste encore après, encore , et encore, que cela me respire encore,  encore, après, encore et encore, après l’absence, encore et encore, et après l’absence étranglée, étranglante, suffoquant le sphinx pharyngé des trachées de Verdun, quelques virgules seulement pour reprendre mon vital souffle, mais point de point, point d’apnée, je ne peux pas, il n’y a que de toi dont je veux respirer quand je te lis jusqu’à la lie, folle à lier, dans un second souffle, portée, transportée par mes transports, je brûle de te lire encore jusqu’à la lie et d’écrire cette lie aux contours de mon avide ardeur, l’adoration qui me dévore, la dévoration qui m’adore, mon dernier souffle, mon ultime respiration, cette lie qui me lie, je n’avais plus autant écrit depuis si longtemps, merci mon inspiration, merci, je ne puis souffrir la litote d’une rétention, quel sarcasme asthmatique si je m’arrête ici, j’expire, pis, j’expie, je meurs dans ce vacarme anesthésiant, j’ai la tête qui halète en feu de rimes de toi, de toi en anaphores, en épiphores de toi, de toi dans toute ma textualité arythmique où l’asyndète suffit et ne suffit pas, et mon cœur vrombit d’alexandrins maladroits pour toi dans mon marasme sonore car j’exècre la moindre versification qui me limiterait de toi, et je maudis la moindre ponctuation modérant cette logorrhée délirante, tempérer cette diatribe dilatée serait insensé, notre référentiel demeure l’infini tandis que l’anacoluthe minaude en rut, dans un souffle, en phase de mon emphase et je ne peux plus cesser de t’écrire, mes doigts s’époumonent de ne plus te lire, et mes yeux étouffent de ne plus te respirer, je reste suspendue aux touches hoquetantes d’un sot clavier pour continuer de te toucher, ne surtout pas poser de point à la ligne, ce serait tricher, même si je fume, la plume ne me quitte pas pour un destin d’écriture éternelle et au-delà, et même si je fume, tu sais, toutes mes solitaires cigarettes solennelles te sont dédiées, je te dis jusqu’à la lie et je t’écris à perpétuité, jusqu’au dernier soupir et, si s’achève ce poème aux vers libres sans point ni loi, c’est que j’ai succombé

 

C’est un texte performatif. C’est un texte qui s’analyse en se faisant. Comme en pleine conscience. La poète ressasse, répète certains mots ou expressions (« jusqu’à la lie », « encore ») et elle se sait « hoquetante » ; on y sent l’emphase, elle la nomme. Elle utilise ici comme dans bien des poèmes du recueil la paronomase et dans le même mouvement le dit : « je te lis jusqu’à la lie dans l’écholalie mêlée de nos maux alliés ». Elle explique aussi ce qu’elle fait ou pas avec la ponctuation. Pas de points, quelques virgules pour reprendre souffle. On pense en la lisant à Ghérasim Luca ne serait-ce qu’à cause de l’intensité, la densité du propos.

 

Chair papier : deux mots mis côte à côte pour dire l’équivalence comme si l’un se déversait dans l’autre, comme si l’un était l’autre, l’acte d’écrire comme don de chair ou de sang. La poétesse revendique ce cri proche du slam ou du rap comme dans le poème qui porte le même titre que celui de tout le recueil :

 

Chair papier

 

Mon cœur veut des mots forts

des mots qui impriment le ciel

Que ferons-nous s’ils ont tort ?

Je suis l’adulescente sentinelle

J’ai soif d’effervescence sensorielle

J’invoque les lettres des prières chamanes

des rituels, des promesses profanes

pour en faire des poèmes mélomanes

Talismans de toutes ces peaux

de mots bleus tatoués

sur de la chair papier

qui flottent dans l’air comme des journaux

aux reflets oisifs et cyan

de l’indolent firmament

où je me suis perdue

Je suis la fougueuse ingénue

dont le cœur exalté d’indécence

veut des mots plus grands

Je suis l’insidieuse innocente

à l’incolore insolence

à l’indolore immanence

qui réclame de l’encre bleue à vers

Et du papier blanc et fier

 

Il est difficile de décider comment lire de tels poèmes. Soit s’y plonger à corps perdu et se laisser porter par ce tourbillon verbal, rythmique, d’assonances et allitérations, de jeux de mots, de folies formelles qui percutent le sens, font jaillir des étincelles étonnantes, barbares ou agaçantes ; soit ne lire qu’un poème à la fois, avec parcimonie, pour le goûter, s’en imprégner, le décortiquer peut-être ou s’en délester pour éviter de suffoquer !

Quelle que soit la méthode, je ne crois pas que l’on en sorte indemne !

 

©Dominique Zinenberg

 

 

Note de lecture de 

Dominique Zinenberg 

 

Francopolis, septembre-octobre 2021

 

 

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Créé le 1 mars 2002