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Coup de cœur : Archives

Une escale à la rubrique "Coup de cœur"
découvrir un poème qui nous a particulièrement touché
par sa qualité, son originalité, sa valeur

(un tableau de Bruno Aimetti)

 

Nous redonnons vie ici aux textes qui nous ont séduits,
que ce soit un texte en revue, en recueil ou sur le web.

***

Poèmes « Coup de Cœur » des membres du Comité

Printemps 2025

 

Jean Pichet, choix Dominique Zinenberg

Christophe Pineau-Thierry, choix Éliette Vialle

Patrick Quillier, choix François Minod

Gérard Macé, choix Mireille Diaz-Florian

Daniel Rivelchoix Dana Shishmanian

Catherine Bruneau, choix Éric Chassefière

 

 

choix Dominique Zinenberg :

Jean Pichet

Voix

 

Je ne sais pas au juste

vers où je marche.

Je ne sais vers qui, vers quoi,

ni pourquoi. En tout cas,

je ne fais pas de bruit.

Ou si peu.

 

On dirait que quelqu’un m’appelle.

Sa voix ressemble à la mienne,

quand je me tais.

 

Est-ce le chemin qui parle

tout seul, comme les chemins

ne passe plus personne.

Ou bien ces grands arbres

que l’on abattra tôt ou tard,

comme si c’était naturel.

 

 

Des fleurs secrètes

 

  – presque des larmes –

 

 

à peine ouvertes

meurent ; finissent

ici, finissent là ; partent

 

comme un envol

de petits soleils pâles.

 

Vivent toujours ?

 

Extrait de Ici infiniment, Éd. Illador 2024

 

 

choix Éliette Vialle :

Christophe Pineau-Thierry

 

dans la blancheur d’un été

et le neuf du couchant

 

quand la lumière de l’âme

devient l’unique flambeau

 

attendons le signe de l’aube

et la simplicité de nos mots

 

*

 

avec tes yeux pour hiver

et le ciel t’obligeant

 

face aux cailloux de l’intime

nos frontières finissantes

 

sur les nuits de l’océan

le décompte du temps

 

*

 

l’image blanche du bonheur

avec une pluie qui enveloppe

 

la naissance d’un visage

lumière d’une neige qui danse

 

les connaissances du vivant

l’air vif qui enserre ses bras

 

*

 

les monts et nos sursis

avec l’étoile oubliée

 

cette lampe des jours passés

l’oiseau comme étendard

 

quand l’aube de tes rêves

aveugle le temps

 

*

 

le réveil de nos pierres

et les corps maritimes

 

nager parmi les pages

dans l’épaisseur de nos rôles

 

avec le rien des routines

je traverse la hâte des cœurs

 

*

 

le passage de nos mots

dans ce repli de nuages

 

n’est que jardin de pierres

heureux sera l’homme

 

dans l’aube du couchant

avec nos cœurs pour étoiles

 

Extraits de Sentier débutant,

PhB éditions, 2024

 

choix François Minod :

Patrick Quiller

Contre le vivant ogre du vivant

(extrait, inédit)

 

« Mais fore donc, mec, fore, fore, fore ! »

 

Quand nous luttons contre le vivant ogre

Du vivant, en nos cœurs vit Beowulf.

 

Cela arrive dans les moments où

Il nous échoit de neutraliser

Les incommensurables appétits

Des créatures jamais rassasiées

D’une anthropophagie, universelle,

Nul lieu du monde ne leur échappant :

Le veau d’or s’est définitivement

Métamorphosé en hydre innombrable ;

On vient ici à bout d’une de ses

Têtes, là plusieurs autres se redressent.

 

Nous pensons alors au héros des Gètes

Lorsqu’il affronte le monstre Grendel.

Nous sommes tous lourdauds et maladroits

Tel qu’il l’avait été dans sa jeunesse.

Mais comme lui, la loyauté à nos

Principes généreux et fraternels

En faveur de l’éventail bien ouvert

Du vivant, nous guide et nous rend plus forts.

C’est du cœur des ténèbres que les monstres

Anthropophages lancent leurs ravages.

Tout à coup les radiations de leurs propres

Fêlures les fait refléter leurs faits

Et gestes, leurs forfaitures plutôt,

Leurs crimes, pour tout dire leur horreur.

Il s’agit d’être ferme face à eux.

Beowulf en son temps n’a pas failli.

En plein obscurantisme il a jailli,

A entraîné l’ogre et sa mère au fond

D’un lac que les anciens avaient nommé

Bassin des Commandements de l’Éthique,

Et là, la mère et l’ogre et tous les leurs

Furent saisis et soudain s’écroulèrent,

Une invisible voix les foudroyant

Tandis que Beowulf les immergeait.

Fort de sa victoire sur la violence

Beowulf nous soutient dans notre lutte

Quand nous défendons l’ensemble des droits

De l’humanité dans sa dignité.

 

 

Professeur émérite de littérature comparée, Patrick Quillier est poète, essayiste, traducteur, compositeur.  Traducteur et éditeur d’une anthologie de Fernando Pessoa à la bibliothèque de la Pléiade, il a organisé plusieurs colloques sur l’auteur réunionnais Auguste Lacaussade.

Il est l’auteur, entre autres, de Voix éclatées (de 14 à 18), Editions Fédérop, 2018 qui a obtenu le prix Kowalski de la ville de Lyon. Son dernier ouvrage D’une seule vague (chant des chants I) a été publié aux Editions La rumeur libre en 2023.

 

choix Mireille Diaz-Florian :

Gérard Macé

 

J’aime à partager avec vous ces textes extraits du recueil Silhouette parlante de Jean Macé. Gérard Macé est né à Paris en 1946. Il est poète, essayiste, critique, traducteur et photographe. Après avoir lu : Kyoto un monde qui ressemble au monde, j’ai choisi ce recueil publié en décembre 2024 aux éditions Gallimard.

 

 

Silhouette parlante

 

Je n’écris plus, mais je guette le moment propice, dans une

atmosphère mentale à la merci des sautes d’humeur et des

coups de vent.

Je fais des nœuds à des cordelettes, qui me servent

d’aide-mémoire et d’alphabet.

Je jette un filet sur les choses, pour les protéger de l’orage

et du néant.

J’amortis les choses avec le réel.

Je compare, et j’allume des lampes dans le grand bal des

métaphores.

 

Je finis par noter des phrases que je sais par cœur, pour

passer aux suivantes.

 

*

 

En forêt les proportions sont changées, c’est pourquoi on

trouve des nains, des géants, ainsi que des empreintes qui n’ont

pas la taille des pas humains.

Et par un grand écart que permet la poésie, je passe des

chênes en Île-de-France aux séquoias d’Amérique, de mes propres

souvenirs à ceux des Indiens dans la plaine. Des animaux qu’on

enferme aux animaux sauvages.

Plus loin encore, sortie du maquis des histoires, du buisson des

contes apparaît la renarde, qui chaparde et se métamorphose en femme. C’est au Japon qu’on la rencontre, et c’est à cause d’elle que les greniers sont construits sur pilotis.

 

Quand on honore la nourriture on rend hommage aux dieux, qui changent d’apparence et qu’on a tant de mal à reconnaître.

 

*


 

De notre vie avant la naissance, dans un lac plus ou moins tranquille

nous étions rattachés à la rive maternelle par un cordon, comme

les plongeurs, nous n’avons pas de souvenirs mais nous les inventons.

La littérature est née de la mer, comme Aphrodite.

Comme Ulysse cherchant une île au trésor, ou repartant avec Nemo

pour une nouvelle odyssée. Comme les histoires de pirates qui nous

faisaient si peur autrefois. Comme le vaisseau fantôme, comme la nef

des fous qui croiserait le bateau ivre.

 

Est-ce pour renouer avec ces vieux récits qu’on remet des voiles

aux cargos, qui pèsent des milliers de tonnes et transportent

nos marchandises autour de la terre ? Des voiles élégantes et immaculées, comme si le monde pouvait être sans taches.

 

*

 

Longtemps, j’ai vécu en compagnie

d’un enfant sauvage. Sorti de l’enfance

comme on sort de la forêt,

il n’avait pas besoin de parler.

La pluie sur son visage lui suffisait,

sa main au feu valait toutes les promesses.

 

Aujourd’hui c’est un enfant musicien

qui m’accompagne. Un enfant

qui ne joue d’aucun instrument,

mais qui écoute en silence une porte qui grince.

 

 

choix Dana Shishmanian :

Daniel Rivel

l’hiver s’éternise

dans le ventre des hommes

et noie le printemps dans le sang

coulant sur les ruines

le béton pulvérisé

neige asphyxiante

névé de gravats

s’égrènent des femmes

et leur somme de vie

en leur valise précaire

l’hiver revient par à-coups

et le temps se fige dans l’épouvante

des tempêtes de sirènes de bombes de fer et de feu

 

*

 

le ciel s’effondre

telle une ombre sinistre

sur l’acier froid

 

aux murs éventrés

descendent des mères en couches

parmi les bourrasques de neiges

et les balles sifflantes

elles serrent des nuages dans leurs bras

pour construire des abris

pour assourdir la guerre

les eaux qui se déchirent

m

laissent éclater un cri

aussi fragile qu’une éclaircie dans l’orage

aussi primordial qu’un premier perce-neige

 

 

Extraits de Solitudes des mondes rétrécis, suivi de Ukraine, mars 2022. Éditions L’Harmattan (collection Accent tonique), janvier 2025 (pp. 58-59).

 

choix Éric Chassefiere :

Catherine Bruneau

 

AVENTURE

 

J’irai chasser sur vos terres

Voulez-vous ?

Regardez ma douce ignorance

De tout ce devenir

 

La nature s’enfouit dans l’ombre de l’automne

Les oiseaux s’égaient dans le lointain

Leurs cris se perdent dans les nuées sans fond

La mer arrache rocs et troncs

 

Les vagues crachent leur violence dans les vapeurs de l’écume

Caressent innocemment le pied de l’enfant

Qui les provoque par jeu

Savoir qui l’emportera

 

Sur vos terres, on ne sait pas

Peut-on se mesurer là-bas aux forces

Vives de la nature

Dites-moi 

 

 

 

BATTEMENTS ET CHUCHOTEMENTS

 

La pierre a chuchoté

Elle en est sûre

Aux premières lueurs de l’aube

Un murmure a percé le cœur de la pierre

 

Une pierre ni petite ni monumentale

Juste une pierre de celles dont on faisait les murs

Il y a bien longtemps

Au temps des pères et de leurs pères

 

Ou bien serait-ce eux les ancêtres disparus

Qui voulaient enfin libérer les mots

De leurs gorges entravées

Pendant de longues années

 

Paroles arrachées à leurs bouches desséchées

Par la lumière du jour

Qui montait doucement et caressait le mur

En effleurait les pierres

 

Quelles étaient ces paroles emmurées trop longtemps

Murmurées en silence

Le chat s’est arrêté, a dressé les oreilles

Il les a entendues

 

Mais il a passé son chemin

Elle, elle ne peut pas

Il lui faut accrocher son oreille au mur, pour ne perdre rien

Du bruissement des lèvres qui font vibrer la pierre

 

Peur ou ravissement, elle n’en sait trop rien

Voudrait se reprendre

Mais n’y peut mais

La pierre chuchote en son oreille

 

Et le cœur bondit

Ses battements répondent aux chuchotements

Que disent-ils 

Tous ces bruits irrépressibles, chargés d’émotions étranges ?

 

 

 

BOGUE DE L’AMARYLLIS

 

Elle ferme ses mains en coque

Sur la bogue de l’Amaryllis

Qui attend, fermement dressé

Caresse la tige renflée par le bourgeon

 

Qui se retient de claquer

Image phallique bien sûr

Quelle sensation refoulée ?

Pour l’heure, le froid mord doigts et tige

 

Il faut attendre

Les plantes connaissent-elles des moments de jouissance

Dans ces sortes de paradis perdus

Que les hommes imaginent

 

Elle croit sentir une vibration

Au creux de sa main

Pure imagination

Pourtant elle ne renonce pas

 

 

Poèmes extraits du recueil Bords poétiques – Illuminations d’hiver à paraître chez Rafaël de Surtis au printemps 2025.

Catherine Bruneau a vécu et travaillé à Paris avant de s’installer, récemment, à Frontignan - La Peyrade. Tout en continuant ses activités d’enseignant-chercheur en Mathématiques appliquées aux Sciences Sociales, elle consacre une partie de son temps à la peinture ; elle a aussi édité un roman et des recueils de poésie et de voyages, imaginaires ou réels.  Elle contribue aux travaux de diffusion de la revue Encres Vives, en faisant notamment partie du comité de rédaction.

 

 

 

Coups de cœur des membres :

 

 

Jean Pichet, choix Dominique Zinenberg

Christophe Pineau-Thierry, choix Éliette Vialle

Patrick Quillier, choix François Minod

Gérard Macé, choix Mireille Diaz-Florian

Daniel Rivelchoix Dana Shishmanian

Catherine Bruneau, choix Éric Chassefière

 

 

 

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