Le club des uns
- Certains disent que l’autre est dans notre
intérieur, vous y croyez, vous ?
- On dit tellement de choses.
- Oui mais c’est quand même grave, si cet autre
s’immisce dans notre intimité.
- Ce n’est qu’une supputation ou pour le dire
autrement un fake new.
- Vous voyez, vous-même vous vous laissez gagner
par l’autre.
- Quel autre ?
- Celui qui vous enjoint à utiliser des
expressions de l’extérieur.
- Quel extérieur ?
- Vous ne vous en rendez même pas compte.
- Vous voulez dire fake new ?
- Entre autres, oui.
- Mais mon cher, fake news est une expression qui
fait partie du langage commun.
- C’est vous qui le dites.
- Ok, on ne va pas en faire une histoire.
- Vous persistez.
- Qu’est-ce que j’ai dit ?
- Ok.
- Là, vous chipotez.
- Non, je constate.
- En quoi ça vous gêne que j’emploie des mots qui
sont passés dans le langage commun ?
- Ils grignotent notre intérieur.
- Mais notre intérieur, comme vous dîtes est
façonné par des apports extérieurs qui nous enrichissent.
- Ok, pardon… d’accord.
- Vous voyez, vous aussi…
- Moi aussi, je suis contaminé par l’extérieur.
- Vous préfèreriez
qu’on reste les uns avec les uns ?
- Oui, on aurait moins peur
d’être envahi.
- Je vois, je vois, vous êtes, comment dire,
xénophobe.
- Encore un mot de l’extérieur.
- Eh oui, décidément, on est envahi.
- À qui le dites-vous ?
- À vous, cher ami. Bienvenue au club.
- Au club ?
- Oui au club des uns.
- Mais club est un mot de l’extérieur. Décidément,
ils s’insinuent partout à notre insu.
- Et même à notre su, ce qui est encore plus
pernicieux.
*
Aux confins de soi-même, il y a l’Autre en
embuscade qui attend
Aux confins de soi-même, c’est la nuit qui
s’invite dans sa robe moirée
Aux confins de soi-même, c’est l’écho de sa voix
qui appelle.
***
La frontière de l’autre
- Tu l’as vu, l’autre ?
- Quel autre ?
- Celui de l’extérieur.
- Non, pas vu.
- Et pourtant il était là, à portée de regard.
- Où ça là ?
- À la frontière.
- De quel côté ? À l’intérieur ou à
l’extérieur ?
- Non, juste à la frontière.
- Pas possible, il était soit à l’extérieur, soit
à l’intérieur de la frontière.
- Il était sur la ligne.
- Oui mais de quel côté de la ligne ?
- La zone, si tu veux, la zone d’attente.
- Il attendait quoi ?
- De passer la frontière.
- Pour venir chez nous ?
- Non, pas exactement. Il transporte sa frontière
pour aller chez nous.
- Donc, si j’ai bien compris, il n’est pas de
chez nous.
- C’est cela, il est chez nous mais il n’est pas
de chez nous.
- L’autre mais pas l’hôte. Personne ne l’a
invité, pas vrai ?
- Pour l’instant, il est dans la zone d’attente.
- Qu’il y reste, de toute manière, je ne l’ai pas
vu.
- Il était pourtant là, à portée de regard.
- Ça ne me regarde pas. J’ai beaucoup trop à
faire à l’intérieur pour m’intéresser à ceux de l’extérieur.
- C’est toi qui vois.
- C’est tout vu. Je ne l’ai pas vu. Point.
- Du coup, il a disparu.
- Tant mieux. Bon débarras.
© François Minod
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