(2010-2017) |
Une escale à la rubrique "Coup de
cœur"
découvrir un poème qui nous a particulièrement touché
par sa qualité, son originalité, sa valeur
À Francopolis,
la rubrique de vos textes personnels est une de nos fiertés.
Elle héberge un ensemble de très beaux textes,
d'un niveau d'écriture souvent excellent,
toujours intéressant et en mouvement.
Nous redonnons vie ici à vos textes qui nous ont séduit
que ce soit un texte en revue, en recueil ou sur le web.
***
Poèmes « Coup de
Cœur » des membres du Comité
Novembre-Décembre 2021
Aksinia Mihaylova, choix Dominique Zinenberg
Éric Costan,
choix Éliette Vialle
Pierre Seghers, choix François Minod
Andrée Chedid, choix Mireille Diaz-Florian
Éric Chassefière, choix
Dana Shishmanian
Geneviève Boudreau,
choix Gertrude Millaire
Éric Dubois, choix Michel
Ostertag
choix Dominique Zinenberg Cicatrices dans le ciel La mémoire est un nid de cigogne, embroussaillé de duvets, souvenirs, brindilles hirsutes, pensées
brouillées. Des vents d’automne l’emplissent de feuilles
colorées comme des enfants dans le
jeu. Comment discerner la peur de l’espoir dans la corbeille en osier
de l’attente : je ne connais que le
langage de la peur. Ce n’est pas difficile, me dis-tu, la ville, où je suis né,
depuis des siècles flirte avec les vents, elle les séduit dans ses
ruelles étroites, les cultive dans ses
vastes vitrines en leur jurant fidélité. Tu ne feras rien de mal si tu restes, je t’ai longtemps
cherchée après la pluie, l’arc-en-ciel au-dessus de
la mer est une plaie, une cicatrice dans le
bleu, papillon de nuit désespéré est
le désir que tu enfantes mon fils, l’amour crée et détruit, les fêtes de la chair
s’amincissent, oublie la peur, demain ce sera trop tard, dans la ville où je suis
né, les cigognes ne viennent
pas nicher. Extrait de Ciel
à perdre, suivi de Le jardin des
hommes. Poésie/ Gallimard 2021 (224 p., 10,40 €), traduit du bulgare
par l’auteur et par Dostena Lavergne. Préface de Guy Goffette. |
choix Éliette Vialle Visages en mai 1° La déesse a trois visages L’amour Le tien Et la colère 2° Je t’ai enfin rêvée Tu souhaites les baisers un peu humides sur la joue 3° Un la
brume de mer Deux le
poème de l'Amie Trois mon
étoile filante Tout verse au matin mon unique pensée 4° Que ce monde est floral Un visage au matin et la raison vacille 5° La colline est en flammes Il y a les yeux fermés des propositions
indécentes Je n’entrerai pas dans le rouge de ta maison 6° Te sais-tu instant et sa fuite Empêtrée dans mes textes Et quelle partie de toi ©Éric Costan, mai 2019 Dédale 1* J'ai rendez-vous Au milieu des robes Des chats et des places Avec un fantôme Celui de la fable étranglée Des chemins refusés Je me perds toujours dans les pages des cahiers
lacustres 2* Venise est vide Pleine de soleil et de canaux Mais les arches et les ruelles ne mènent à rien Si j'y pense trop J'inonde la ville 3* J'enlève son nom à la cité ébahie Je ne sais rien de sa genèse Rien de la foule L'eau salée n'est pas la mer La rue n'est pas la route L'eau est un pas Je pose un pas hermétique sur chaque quartier
de murs Un pas sur l'eau Un pas au-dessus de l'eau L'œil ne connaît que la façade Le voisin n'est pas l'habitant Le chat n'est plus Et l'herbe est morte J'invente l'absence de ce qui fait la ville Et nomme ce qui fait sa douceur Tout glisse entre les murs Les murs si beaux Et les façades fantômes 4* La ville posée là est miracles Les canaux drainent la poussière Son labyrinthe rompt les courses Marche et vogue à mes côtés mon
Soleil L'inflexion de la lumière sur
toi N'a pas de prise ©Éric Costan, juillet 2018 |
choix François Minod Dis-moi, ma vie Dis-moi, ma vie, t'aurais-je traversée en songe comme
un nuage survolé de haut, toujours trop
pressé pour te voir Ou bien toi-même aurais-tu dérivé comme ces îles imaginaires Ces Orénoques arrachées avec leurs arbres pleins
d'oiseaux ? Nous sommes-nous jamais rencontrés ?
Dis-moi, ma vie T'ai-je rêvée de temps en temps t'ai-je tenu dans mes mains d'homme à travers les saisons qui regardaient passer, toi
et moi T'ai-je blessée, éparpillée, ma propre poussière
impalpable Image au creux d'un miroir, inatteignable,
s'effaçant ? Où en serons-nous, toi et moi dans nos rencontres de mémoires Sous nos griffures dérisoires qui nous ont mangé
notre temps sous nos paroles chuchotées au creux d'une coupe qu'un rien renverse Où tout se boit, où tout se voit, notre univers
fut entrevu. Était-ce erreur monumentale Nous avions pourtant de beaux coffres Où brillaient nos noms. Ils furent remplis d'à
peu-près D'insaisissable poursuivi, de feux lointains dans
des villages D'éventaires sur des presqu'îles... N'oubliant rien, oubliant tout Nous avons pris des bacs des fjords Franchi des Rhônes, chanté la vie Mais toi, MA vie ? Mon émigrée loin, côte à
côte Que diras-tu quand, de ma main, le dernier vin se
répandra Seghers s'en est allé vivre avec sa fumée ? * Dis-moi ma vie, le long des corniches, sur les terrasses Quel somnambule allait vers toi ? Qui
t'appelait dans le grand noir des nuits solaires dans les étoiles chevauchées Dans les prisons du temps perdu ? Était-ce
toi, était-ce moi Ce « nous » éparpillé, ces poussières
éparses dans un rai de soleil, sur le cadran des jours renouvelés sans fin et pareils ?
T'ai-je vécue, ma vie Ou bien me suis-je plu à te voir fugitive rire et passer dans les miroirs, prise à tes robes et
tes voix ? Nous habitions dans les villages, sous des arbres de grand soleil, de fêtes votives et de sorgues où la folie se boit. Nous connaissions les aubes qui changeaient chaque jour pour nous plaire.
L'écume nous roulait dans un flot sans visages. Dis-moi, ma vie, retrouveras-tu les ormeaux et les platanes T'en iras-tu dans le delta, vers nos îles de
hauts flamants Tourneras-tu, les yeux bandés, la noria de ton
temps sans traces Et sous nos treilles de muscats Serons-nous Un, rien qu'un instant ou bien
perdus ? Extrait de Dis-moi,
ma vie de Pierre Seghers qu'on connait davantage en tant qu'éditeur et
qui fut aussi un grand poète. Une première parution de ce texte aux éditions
André de Rache, à Bruxelles, en 1972.
Les Éditions Bruno Doucey ont republié Dis-moi, ma vie
en 2019, augmenté de Qui sommes-nous. |
choix Mireille
Diaz-Florian Andrée
Chedid est née en 1920 au
Caire, où elle est éduquée en trois langues : l’arabe, l’anglais et le
français. Elle poursuit ses études à l’université américaine du Caire. En
1943, elle part avec son mari au Liban. La même année paraît un recueil en
anglais : On the Trails of my
Fanzy (Ed. Horus). C’est de ce recueil que Jean Pierre Siméon tire le
vers suivant « Dans l’espace
infini je me tiendrai debout » qui, placé au début de sa préface,
fait apparaître selon lui, « l’extraordinaire et rare continuité,
l’exceptionnelle cohérence d’enjeu et d’intentions que manifeste toute l’œuvre
d’Andrée Chedid ». Installée définitivement en France en
1946. Elle publiera en 1948, son premier recueil en Français, langue pour
laquelle elle opte définitivement : Textes
pour une figure. De 1950 à 1963 paraîtront huit recueils aux
éditions Guy Levis Mano. Son premier roman : Le sommeil délivré, paru chez Stock en 1952, « trouve son
site et son argument dans cet Orient arabe auquel elle restera attachée ».
Elle se revendique essentiellement poète
mais ce sont les œuvres en prose qui la feront accéder à la notoriété. Son
œuvre littéraire comporte plus d’une cinquantaine d’ouvrages : poésie,
théâtre, nouvelles, romans. De nombreux prix couronnent son œuvre, dont le
Goncourt de la Nouvelle (1979) et celui de la Poésie (2002). En 2009, est
créé, à l’initiative du Printemps des Poètes, le prix Andrée Chedid. Elle
meurt en 2011. Mireille Diaz-Florian *** Tout débuta Dans l’arythmie Le chaos Des vents erratiques S’emparaient de l’univers L’intempérie régna L’indéchiffrable détonation Fut notre prologue Tout fut Débâcle et dispersion Turbulences et gaspillage Avant que le rythme Ne prenne possession De l’espace Suivirent de vastes accords D’indéfectibles liaisons Des notes s’arrimèrent Au tissu du rien Des courroies invisibles Liaient astres et planètes Du fond des eaux Surgissaient Les remous de la vie Dans la pavane Des univers Se prenant pour le noyau La Vie Se rythma Se nuança De leitmotiv En parade De reprise En plain-chant La Vie devint ritournelle Fugue
Impromptu Refrain Se fit dissonance Mélodie
Brisure Se fit battement Cadence
Mesure Et se mira Dans le destin Impie et sacrilège L’oiseau s’affranchissait Des liens de la terre Libre d’allégeance Au-dessus des créatures Assujetties aux sols Et à leurs tyrannies S’unissant Aux jeux fondateurs Des nuages et du vent L’oiseau s’allia à l’espace S’accoupla l’étendue S’emboîta dans la distance Se relia à l’immensité Se noua à l’infini Tandis que lié au temps Et aux choses Enfanté sur un sol Aux racines multiples L’homme naquit tributaire D’un passé indélébile Le lieu prit possession De sa chair De son souffle Les stigmates de l’histoire Tatouèrent sa mémoire Et sa peau Venu on ne sait d’où Traversant les
millénaires L’homme se trouva captif Des vestiges d’un monde Aux masques étranges Et menaçants Il s’en arrachait parfois Grâce aux sons et aux mots Aux gestes et à l’image À leurs pistes éloquentes À leur sens continu Pour mieux tenir debout L’homme inventa la fable Se vêtit de légendes Peupla le ciel d’idoles Multiplia ses panthéons Cumula ses utopies Se voulant éternel Il fixa son oreille Sur la coquille du monde À l’écoute D’une voix souterraine Qui l’escorte
le guide Et l’agrandit Alors De nuits en nuits Et d’aubes en aubes Tantôt le jour s’éclaire Tantôt le jour moisit Faiseur d’images Le souffle veille De pesanteur Le corps fléchit Toute vie Amorça Le mystère Tout mystère Se voilà De ténèbres Toute ténèbre Se chargea D’espérance Toute espérance Fut soumise À
la Vie L’esprit cheminait Sans se tarir Le corps s’incarnait Pour mûrir L’esprit se libérait Sans périr Le corps se décharnait Pour mourir. Parfois l’existence
ravivait L’aiguillon du désir Ou bien l’enfouissait Au creux des eaux
stagnantes Parfois elle rameutait L’essor D’autres fois elle piétinait L’élan Souvent l’existence
patrouillait Sur les chemins du vide Ou bien se rachetait Par l’embrasement du cœur Face au rude Mais salutaire Affrontement De la mort unanime L’homme sacra Son séjour éphémère Pour y planter Le blé d’avenir. Extraits de Rythmes,
édition Poésie Gallimard, 2003 ; rééd. 2017, 2021. Préface de Jean
Pierre Siméon. |
choix Dana Shishmanian Ce qu'on n'entend pas Il
marche sur un mince cordon de sable entre mer et rochers. La mer entame le
reflux, le sable gorgé d'eau s'enfonce sous la semelle. Le froid est mordant,
la lumière vive. Le vent serré aux tempes, il ne sent pas battre son corps.
Rumeur, qui vient mourir sur du silence, de ceux-là croisés dans le matin,
qu'il sent passer dans la fraîcheur de sa peau, comme s'ils étaient ombres,
que quelque chose allait cesser de l'éclairer. Il ne perçoit pas les voix,
seulement le ciel à l'intérieur des mots, seulement, au partage des souffles,
l'aile sans trace, la vaine douleur, tout ce qu'on n'entend pas de la nuit,
la beauté d'un corps dans l'écume, les chemins de lèvres sur le sable, les
mains qui se nouent. Libre ronde de l'air parmi les pierres, la journée,
devant, est de mémoire, de présence à l'oubli caressant de ces flots déliés,
berçant la rugueuse langue d'éveil. Ce qui naît de voir Ondée
continue, il fait noir dans les murs, toutes lampes éteintes pour que la
lumière au dehors soit silence, faille du miroir. On écoute ce silence,
observe ces lents vitraux du mouvoir au profond des fenêtres. Ce qui bouge
là, au vif de la clarté du cadre, de cet inconnu de la lumière où jaillit ce
proche du lointain, ce jardin d'avant le temps, voir qui naît de voir, ce
n'est pas la matière des choses mais leur silence. Silence, pour ce vent,
cette pluie, de n'être nulle part, pour cet arbre, ces branches, de caresser
l'ailleurs, lui donner peu à peu visage. Parfois, l'éclair bref d'une feuille
détachée par le vent, l'accroche du regard, la lèvre qui s'éteint, toute
cette nuit, autour, de la pièce aux murs de pierre nue, cette immobilité
d'ici, ce silence de la pierre contre celui de l'arbre, cet en deçà du corps
qui fuit, chemin toujours, l'aube du seuil. Ouvrir le corps Le
voici dans l'immensité ouverte comme un fruit, ciel et mer d'un même bleu se mêlant
l'un à l'autre dans la profondeur, plage et son labyrinthe de varechs en un
délicat camaïeu de bruns sous le bleu uniforme de la mer fondue au ciel,
mince ligne d'écume toujours s'évanouissant où le matin d'échos lointains
s'est ouvert, dévoilant la limpide chair du fruit, ces deux immenses surfaces
étales dont on vient rechercher saveur. Assis sur son rocher devant la mer,
sentir comme ces infinis de la terre et du ciel prennent commune naissance de
la vague, comme tout vient se nouer là dans le sommeil caressé de la lisière,
l'immensité de murmure de cette présence prenant visage au vent et à la
lumière, ce ballet muet des promeneurs, non pas mouvement des corps, plutôt
pulsation de leur ensemble. Ouvrir le corps, sentir comme la vague nous
partage, comme en elle se lient le proche et le lointain, le plaisir de voir
et celui de toucher, sentir comme est léger le pas dans cet horizon du corps,
doucement se délient les chemins. Se mêler au va et vient silencieux des
corps, entendre battre le pouls de sa vie. Extraits de Sentir, éd. Raphaël de Surtis (Collection Pour un
ciel désert), septembre 2021 (86 p., 15 €, 200 ex. numérotés). |
choix Gertrude Millaire Loin du souffle du loup Je dégivre lentement nos tendresses Tandis que tu me récites Une histoire étrangère L’amour gronde Quand je le retiens Par la peau du cou D’un geste vif j’émiette Nos ombres enchevêtrées *** Le goût de l’arbre Au fond de la gorge J’effrite le bruit des pierres L’odeur de tes mots Le jour est court J’ai tissé tes absences De fils désordonnés Comme une fourrure de carcajou *** Je recolle Entêtée et légère Les pelures d’une saison morte Le paysage montre patte blanche C’est l’automne Tes baisers tombent Et les cimes incendiées Racontent notre disparition Nous fuyons derrière la pierre Loin du souffle du loup *** C’est pourtant à pas de loup que tu
t’éloignes Lorsque la lumière doucement Résonne contre les toits Seule J’entends la pulsation des arbres Je suis sève et chut Et grognement Originaire des
Îles-de-la-Madeleine, Geneviève Boudreau habite à Québec. Elle détient une maîtrise
en études littéraires, pour laquelle elle a obtenu la bourse Hector de
Saint-Denys Garneau, volet essai (2008). Elle enseigne la littérature au
collégial. Elle est l’auteure des recueils Acquiescer au désordre (L’Hexagone,
2012), qui a reçu le Prix du premier recueil de poèmes de la Fondation pour
la poésie, et Le regard est une longue montée (L’Hexagone,
2015). « La poésie est pour moi le seul véritable
moyen d’interroger et d’apprivoiser les êtres et les choses. "Ma poésie
chercheuse", disait Marie Uguay. » (Extraits su site québécois Tout à coup
la poésie.) |
choix Michel Ostertag Aliments de nos peines Chaque jour nous emporte dans sa nuit et nous nous
abritons dans des souvenirs Nous avons dans les mains des
poignées de saison dont on ne sait
que faire Des ruptures de ban des ruptures de
ton des odeurs à nos
pieds Des parfums dans nos cheveux des ombres à nos
pas Des caresses à nos oreilles des étés dans
nos yeux Des printemps à nos gencives aliments de nos
peines victuailles de nos
bonheurs J’aime les mouches J’aime la nuit et le jour J’aime le ciel et la terre J’aime l’océan et les fleuves J’aime les animaux et les étoiles J’aime les nuages les blés sur
l’horizon J’aime les temples et les églises les tabernacles
et les autels J’aime les ponts et les routes la sueur sur
les fronts J’aime les villes et les villages J’aime les rues et les squares les fenêtres et
les terrasses J’aime les peuples fiers et les seins
lourds de leurs femmes J’aime enfin les mouches le ballet aérien
des mouches J’aime les mouches J’aime les mouches Les mouches Les mouches Extraits de Robe de jour au
bout du pavé, Collection Encres
Blanches/Encres Vives, 2008. |
Aksinia Mihaylova, choix Dominique Zinenberg
Éric
Costan, choix Éliette
Vialle
Pierre
Seghers, choix François Minod
Andrée
Chedid, choix Mireille Diaz-Florian
Éric
Chassefière, choix Dana
Shishmanian
Geneviève
Boudreau, choix Gertrude Millaire
Éric
Dubois, choix Michel Ostertag
Coups de cœur des membres
Francopolis novembre-décembre 2021
Créé le 1 mars 2002