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Coup de cœur : Archives

(2010-2017)

Une escale à la rubrique "Coup de cœur"
découvrir un poème qui nous a particulièrement touché
par sa qualité, son originalité, sa valeur

 

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(un tableau de Bruno Aimetti)

 

À Francopolis,
la rubrique de vos textes personnels est une de nos fiertés.
Elle héberge un ensemble de très beaux textes,
d'un niveau d'écriture souvent excellent,
toujours intéressant et en mouvement.

Nous redonnons vie ici à vos textes qui nous ont séduit
que ce soit un texte en revue, en recueil ou sur le web.

***

Poème Coup de Cœur du Comité

SEPTEMBRE 2017

 

Claude Ber, choix François Minod

Naomi Fontaine, choix Gertrude Millaire

Agota Kristof, choix Dominique Zinenberg

Jean Giono, choix Mireille Diaz-Florian

CeeJay, choix Dana Shishmanian

Danielle Labranche, choix Éliette Vialle

 

 

 

 

Claude BER

choix  François Minod

En haut

 

en haut                           pas à côté                           en haut
au bas et haut d'en haut
pas dans le ciel
- ou imaginairement le ciel comme pour dire par image
et à l'image naïve de l'imagerie pieuse d'un ciel bleu ciel -
en haut dans la conscience                           pas à côté
plus à côté
pas à mes côtés plus à mes
pas comme                                 si la mort restait en vie
mais de l'autre côté
de l'autre côté de tout côté
du côté d'en haut
comme on dit par image et dans l’image d’un haut dans

ce qui n’a pas dans haut

comme une boussole désignant le nord la mort désignant

le haut
et en même temps le bas
pareillement ce haut disant le bas et le dehors creusé du

dedans de la terre

toi disant - je dis disant comme le poème dit au liseré
de la parole - à son évent -
tu dis - je dis - en haut en bas de l'autre côté mais
plus à côté
en haut là partout de tous côtés où se fait séparation
tandis que tournant la tête pour chercher la tienne de

tous côtés je la tourne et retourne comme si
muscles, nerfs, os, tendons - la meute entière de la chair
aboyant au gibier de la vie - espéraient au mépris de la

conscience continuant obstinément de se tourner vers
et tu as dit-car qui parle à l'entame comptée de la
parole? -
en haut tu as - j'ai - dit en haut
comme pour dire en repères accessibles à nos corps
situés
comme on pourrait dire en bas - mais en bas on se laisse
facilement glisser et de l'autre côté il suffit de traverser -
tandis qu'en haut
c'est toujours loin en haut
en haut il faut encore
s'efforcer encore

en haut en bas au difficile du creusement
là au dressé du poème désavoué
sur l'eau morte de la parole tombée
la verticale de la parole

 

 

Extrait du recueil de Claude Ber La mort n’est jamais comme,  Amandier Poésie, 2014

 

***

« Un texte dense et dur, qui est aussi une incroyable recherche formelle, avec des bribes de pur poème, des empreintes de prose narrative et  ses découpes numérotées… un parfait manifeste de ce que nous avons à chercher, si l’écriture d’aujourd’hui, lorsqu’elle se confronte comme ici à une charge aussi vitale, le deuil impossible d’un proche, devient rétive à toute appartenance de genre »

                                                                                                                                                   F.Bon, Remue net

 

« Un de ces livres importants qui mettent à mal l’objet verbal qu’ils sont pourtant puisqu’ils proviennent d’un effondrement de la langue dans la langue… Claude Ber dit juste. Et dans ce suspens du sens, c’est la vie qui  se rue. »

                                                                                                                                                 A.Freix, L’humanité

 

« Une poésie organique, cosmique… Un hymne puissant à la vie. »

                                                                                                                                     A.Paoli, Terres des femmes

 

 

 

Naomi FONTAINE

choix Gertrude Millaire

 

      À ceux qui restent

Je mourrai demain, dans une semaine, dans un an, très vieille,

Je mourrai de peur, d’une maladie ancienne, d'un accident

Dans un hospice ou dans un parc

En plein centre-ville, en regardant mes arrières petits-enfants grimper sur les cordes raides

Les regarder se balancer, le sourire dans les yeux et se lancer des blagues

Je mourrai un matin, en plein midi ou à minuit,

Dans un sommeil de chair qui ne m’appartiendra plus, tellement j’aurai vécu

Je mourrai

mais pas parce que je l’aurai voulu

 

Je mourrai loin de mon pays, en voyage tout inclus, au soleil

Le clair de lune dans mon paysage et la nuit noire dans mes vagues

Je mourrai dans  mon p’tit 4 et demi, allongée sur mon divan,

Avec ma série fétiche et des popcorn au beurre

Je mourrai parce que le beurre aura bouché mes artères,

Et que la solitude m’aura fait peur

Je mourrai assise sur un banc de brasserie à boire mon dernier porto

Ou en fumant une cigarette à neuf mètres de ma maison

Je mourrai

Mais pas de mes propres mains

Je mourrai après mes histoires d'amour et les envers

Après les voyages au Portugal et les soupers tardifs

Après les feux au chalet et la pêche à la mouche

Après les diplômes de mon enfant et les dindes du jour de l'an

Après les couleurs, après la gaieté et en jouant à la fée des dents

Je mourrai

Mais pas par désespoir

 

Je mourrai avec mes peines, mes échecs, mes déboires

Je mourrai seule, affrontant l’adversité malgré ma misère

Enfouie sous un mètre de honte, je mourrai sans avoir accompli mes rêves,

Nue sous une marée de regards

Me jugeant, tentant de me faire perdre la foi

Ils me tueront goutte à goutte à cause de mon orgueil

Je mourrai

Mais pas de mes propres mains

Je te le jure

 

Je mourrai dans ses bras, forts et vigoureux

Quand j’aurai fait un homme de lui, de ses grands yeux bruns et doux

Quand une femme l’aimera, que ses enfants l’admireront

Je mourrai en laissant, une parcelle de moi

Dans ses gestes et dans sa voix

Je mourrai en silence, sans reproches et sans conseils,

Je serai très faible, une enfant ridée que l’on doit endormir

Je mourrai bientôt ou très tard

Mais pas de mes propres mains

C’est ma promesse

Ma seule victoire sur ta mort

 

1.   Naomi Fontaine

2.   Pour tous ceux qui ont perdu un être proche à cause du suicide

(Publié dans Paroles indiennes sur le site de J.M Lafrenière)

 

 

 

Agota KRISTOF

choix Dominique Zinenberg

 

Pour mieux connaître l’auteure des poèmes coups de cœur choisis par Dominique, nous vous proposons de les découvrir plutôt dans la rubrique D’une langue à l’autre.

 

 

Jean GIONO

choix Mireille Diaz-Florian

 

Ce que je veux vous apporter, c’et de l’eau claire. A peine ça. Mon ami le fontainier m’a dit : « la vie, c’est de l’eau. Mollis le creux de ta main, tu la gardes. Serre le poing, tu la perds. » Je le vois. Il était devant moi avec sa pauvre main d’homme des fontaines, sa main usée d’eau, une main déjà toute lyrique rien que dans cet affûtage de l’eau, une main pointue, aimable, molle et de peau fine comme une main d’amoureux. Il la dressait devant moi. Il l’ouvrait, creuse comme un petit bassin de pierre taillé goutte à goutte par la source. Il l’ouvrait : « tu la gardes… Et puis soudain il la serrait en nœud de rocher : tu la perds…

         Si je vous parle de mon ami le fontainier, c’est que lui m’a ouvert la porte au triple gond. Ce bosquet, m’a-t-il dit, c’était une cervelle d’arbre. L’eau en coulait comme le raisonnement. Et tant d’autres choses, si bien qu’à la fin je poussais un gros soupir creux.

«  Tu es malade ? » il m’a demandé.

J’ai dit :

 « Non, je ne suis pas malade, jusqu’à ce jour, je croyais être poète.

- et qui t’a changé depuis ? a-t-il dit.

- Ah ! je n’ai pas changé, mon vieil ami, non, mais tu viens d’ouvrir une porte rudement dure à pousser, et voilà que moi tout petit, je suis maintenant au plein milieu de la prairie des poètes avec de l’herbe jusqu’au ras des yeux, et si j’ouvre la bouche, elle est tout de suite pleine de la poussière des reines-des-prés, et tu es là, toi, à me battre les joues avec des touffes de bleuets. D’où te vient ce flux poétique qui coule de toi sans arrêt ? Prépares-tu ce que tu me dis, calcules-tu ? Fais-tu des raies d’encre sur les lignes écrites ? Tu n’inventes pas voyons, ça ne te vient pas dans la bouche comme de la salive, tes chansons, tes contes, tes histoires, et tout ce sel que tu mets dans les mots c’est une provision que tu prépares quand je ne suis pas là, et que tu apprends par cœur ? Dis-moi oui, pour que je sois consolé.

- Non » dit-il, il calcule un moment, et puis, au bout d’un soupir, il me dit : » Ca doit venir du cœur. »

Extrait de Complément à l’eau vive. La Rondeur des jours.

 

 

CeeJay

choix Dana Shishmanian

 

L’affût perpétuel

Comme un loup obstiné

Qui rôde toute la nuit

J’avance sur la vie

Sans relâche à l’affût

C’est une raison d’être.

 

Ceux que je croise sont comme des morts

Qui traversent ma vie.

Et c’est parce qu’elle est courte

L’échéance ignorée que sans limite

Devant moi est étendu le temps

 

Comme immortel

Je franchis l’impossible

Intrépide

Sans peur

J’erre dans l’inconnu

 

J’explore les mondes

Où nul n’ose se perdre

Dans cette traversée de comète

L’œil rivé sur l’horizon

Qui recule à jamais.

 

Narguant tous les dangers

J’insulte le néant

Et demeure esseulé

Transpercé par l’histoire

Pénétré de ce qui adviendra.

 

La vie d’homme est là

Je vais en animal

Comme un loup obstiné

Ma meute est clairsemée

Peu poursuivent la route.

 

J’y croise toujours un gîte

Une pitance de fortune

Une couche précaire

Un ami éphémère

Une halte provisoire.

 

Je trouve mon bien-être

Au cœur de l’inconfort

Où en vain je reste à l’affût

Car je ne chasse rien

D’autre que le temps.

 

 

Ce premier texte d’un volume qui renferme tout un art poétique, un art de vie, un chemin spirituel, un parcours initiatique complexe et imprévisible : Le prophète du néant, de l’inclassable poète qui est CeeJay (Jean-Claude Crommelynck), volume paru en mai cette année et qui attend – c’est promis ! – une chronique bien méritée dans les pages de Francopolis.

 

 

 

Danielle LABRANCHE

choix Éliette Vialle

 

La chanson des blés d'or

Souvenirs des étés sous de chaudes lumières,
L'or des blés qui s'étalent et que l'on vient fouler,
Et un ciel rouge sang qui vient se refléter,
Au creux de la rivière que l'on entend chanter.

Pas à pas gravissant des chemins empierrés,
Ils allaient vagabonds emportés par leurs rêves,
Par moment échangeant des baisers passionnés,
Qui pleins de volupté faisaient rougir leurs lèvres.

La pluie chaude d'orage qui parfois éclatait,
Se collait à leur peau laissant imaginer,
Sous de simples oripeaux leurs formes dessinées,
Grande la tentation et l'envie d'y céder.

De grands éclats de rire, échanges malicieux,
Des instants de délire, du bonheur plein les yeux,
Puis un désir charnel qui peu à peu s'installe
Les blés deviennent lit pour un dessein fatal.

L'éden décline alors ses couleurs éclatantes
Puis sur la fin du jour ouvre son ciel de lit
Deux formes endormies à l'allure apaisante
Ont clos leur tendre amour aux portes de la nuit.

Bien du temps a passé, ils s'en souviennent encore,
Et n'ont plus qu'un désir, quelque part retrouver,
Cet endroit plein d'attrait, qui les a fait s'aimer,
Et entendre à nouveau la chanson des blés d'or.

 

 

Quelque part sous les toits

La pluie me rend songeuse, emportant mes pensées,
Elle vont voltigeuses, vers des cieux éthérés.
Je revois la mansarde, que le soleil chauffait,
Qui dès qu'on s'y attarde, nous retient prisonniers.

Un bureau de guingois, une plume magique,
Des feuilles ici et là et sur le sol des disques.
Pour les soirées d'hiver, quelques rondins de bois,
C'était là nos hiers, je me souviens de toi.

Face à la baie vitrée, le lit de nos ivresses,
Aux draps toujours froissés, mais empreints de tendresse.
Et il y avait toi, qui balayais mes peurs,
Qui partageais mes joies, et m'offrais ta douceur.

Tu me lisais Rimbaud, Hugo et tous les autres,
Dans ce décor si chaud, blottis l'un contre l'autre,
On refaisait le monde, tel qu'on l'aurait aimé,
Mais pas une seconde ne nous séparerait.

On a fait des voyages dans notre imaginaire
Nul besoin de bagage, l'amour en bandoulière
On prenait des bateaux pour des terres lointaines,
Envoûtés sur les eaux par le chant des sirènes.

On revenait au port, des rêves plein les yeux,
Et nos corps en accord, s'abandonnaient heureux.
Tes doigts tel un pinceau redessinaient mes formes,
Pour qu'enfin au repos, tous les deux on s'endorme.

La chambre mansardée était notre royaume,
Je m'y suis attardée et je l'ai revue comme,
Elle est restée semblable aux souvenirs passés,
Aux instants ineffables que ma tête a gravés.

 

 

Tu as tout oublié

Si ta tête n'est plus qu'un lieu d'enfermement,
Où toi seul peux entrer comme en un sanctuaire,
Que plus jamais ta vie ne sera comme avant,
Je t'en supplie dis-moi, alors que faut-il faire ?

Je ne t'écrirai plus, pas plus de téléphone,
Ça ne sert plus à rien, tu ne comprendrais pas,
Pourtant j'ai dans la tête une voix qui résonne,
Qui me fait souvenir de quand tu étais là.

Je ne sentirai plus les odeurs de ta pipe,
Toi même a oublié, où donc l'as-tu posée ?
Et si je la retrouve et qu'un jour j'en hérite,
Je viendrai lui confier quelques uns des secrets.

De ceux que plus jamais tu ne viendras conter,
De ceux que ta mémoire a un jour effacés,
Lorsque, en s'éteignant, s'est creusé un fossé,
Entre un lointain passé et la réalité.

Encore un bel été qui passe sur nos vies,
Mais pour toi c'est l'hiver où s'installe l'ennui,
Tu as froid au soleil et tu n'as plus de nuit,
Qu'importe les étoiles, sur toi tu te replies.

Chaque jour est un fil qui s'arrache à la toile,
Comme un éphéméride qu'on pourrait effeuiller,
Le bleu de ton regard se recouvre d'un voile,
Qui bientôt fermera tes yeux à tout jamais.

Qu'y a-t-il dans ta tête ? J'aimerais le savoir,
Comment elle est ta vie ? En couleur ou en noir ?
Certains jours je voudrais soulager ta mémoire,
En espérer du mieux, garder un peu d'espoir.

Le temps file trop vite, quand ton pas ralentit,
Tu restes dans ton coin, éloigné de tout bruit,
Tu ne sais plus sourire, encore moins pleurer,
Nous on le fait pour toi, on ne peut que t'aimer.

 

Né en 1950, Danièle LABRANCHE vit à Bordeaux. Elle a publié un récit autobiographique en 2014 (OTAGE DE MES MANQUES) aux Editions LIBRE LABEL.

 


Coup de cœur

choix Éliette Vialle

choix François Minod

choix Gertrude Millaire

choix Dominique Zinenberg

choix Mireille Diaz-Florian

choix Dana Shishmanian

 

Francopolis septembre 2017