choix François Minod
En haut
en haut
pas
à côté en haut
au bas et haut d'en haut
pas dans le ciel
- ou imaginairement le ciel comme pour dire par image
et à l'image naïve de l'imagerie pieuse d'un ciel bleu ciel -
en haut dans la conscience pas à côté
plus à côté
pas à mes côtés plus à mes
pas comme si la mort restait en vie
mais de l'autre côté
de l'autre côté de tout côté
du côté d'en haut
comme on dit par image et dans l’image d’un haut dans
ce qui n’a pas dans haut
comme une boussole désignant le nord
la mort désignant
le haut
et en même temps le bas
pareillement ce haut disant le bas et le dehors creusé du
dedans de la terre
toi disant - je dis disant comme le poème dit au
liseré
de la parole - à son évent -
tu dis - je dis - en haut en bas de l'autre côté mais
plus à côté
en haut là partout de tous côtés où se fait séparation
tandis que tournant la tête pour chercher la tienne de
tous côtés je la tourne et retourne
comme si
muscles, nerfs, os, tendons - la meute entière de la chair
aboyant au gibier de la vie - espéraient au mépris de la
conscience continuant obstinément de
se tourner vers
et tu as dit-car qui parle à l'entame comptée de la
parole? -
en haut tu as - j'ai - dit en haut
comme pour dire en repères accessibles à nos corps
situés
comme on pourrait dire en bas - mais en bas on se laisse
facilement glisser et de l'autre côté il suffit de traverser -
tandis qu'en haut
c'est toujours loin en haut
en haut il faut encore
s'efforcer encore
en haut en bas au difficile du creusement
là au dressé du poème désavoué
sur l'eau morte de la parole tombée
la verticale de la parole
Extrait du
recueil de Claude Ber La mort n’est
jamais comme, Amandier Poésie,
2014
***
« Un
texte dense et dur, qui est aussi une incroyable recherche formelle, avec
des bribes de pur poème, des empreintes de prose narrative et ses
découpes numérotées… un parfait manifeste de ce que nous avons à chercher,
si l’écriture d’aujourd’hui, lorsqu’elle se confronte comme ici à une
charge aussi vitale, le deuil impossible d’un proche, devient rétive à
toute appartenance de genre »
F.Bon, Remue net
« Un
de ces livres importants qui mettent à mal l’objet verbal qu’ils sont
pourtant puisqu’ils proviennent d’un effondrement de la langue dans la
langue… Claude Ber dit juste. Et dans ce suspens du sens, c’est la vie
qui se rue. »
A.Freix, L’humanité
« Une
poésie organique, cosmique… Un hymne puissant à la vie. »
A.Paoli, Terres des femmes
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choix Gertrude Millaire
À ceux qui restent
Je mourrai demain, dans une semaine, dans un an,
très vieille,
Je mourrai de peur, d’une maladie ancienne, d'un
accident
Dans un hospice ou dans un parc
En plein centre-ville, en regardant mes
arrières petits-enfants grimper sur les cordes raides
Les regarder se balancer, le sourire dans
les yeux et se lancer des blagues
Je mourrai un matin, en plein midi ou à
minuit,
Dans un sommeil de chair qui ne
m’appartiendra plus, tellement j’aurai vécu
Je mourrai
mais pas parce que je l’aurai voulu
Je mourrai loin de mon pays, en voyage tout inclus, au
soleil
Le clair de lune dans mon paysage et la
nuit noire dans mes vagues
Je mourrai dans mon p’tit 4 et demi,
allongée sur mon divan,
Avec ma série fétiche et des popcorn au beurre
Je mourrai parce que le beurre aura bouché
mes artères,
Et que la solitude m’aura fait peur
Je mourrai assise sur un banc de brasserie
à boire mon dernier porto
Ou en fumant une cigarette à neuf mètres de
ma maison
Je mourrai
Mais pas de mes propres mains
Je mourrai après mes histoires d'amour et les envers
Après les voyages au Portugal et les soupers
tardifs
Après les feux au chalet et la pêche à la mouche
Après les diplômes de mon enfant et les dindes du
jour de l'an
Après les couleurs, après la gaieté et en jouant à
la fée des dents
Je mourrai
Mais pas par désespoir
Je mourrai avec mes peines, mes échecs, mes déboires
Je mourrai seule, affrontant l’adversité
malgré ma misère
Enfouie sous un mètre de honte, je mourrai
sans avoir accompli mes rêves,
Nue sous une marée de regards
Me jugeant, tentant de me faire perdre la
foi
Ils me tueront goutte à goutte à cause de
mon orgueil
Je mourrai
Mais pas de mes propres mains
Je te le jure
Je mourrai dans ses bras, forts et vigoureux
Quand j’aurai fait un homme de lui, de ses
grands yeux bruns et doux
Quand une femme l’aimera, que ses enfants
l’admireront
Je mourrai en laissant, une parcelle de moi
Dans ses gestes et dans sa voix
Je mourrai en silence, sans reproches et
sans conseils,
Je serai très faible, une enfant ridée que
l’on doit endormir
Je mourrai bientôt ou très tard
Mais pas de mes propres mains
C’est ma promesse
Ma seule victoire sur ta mort
1.
Naomi Fontaine
2.
Pour tous ceux
qui ont perdu un être proche à cause du suicide
(Publié
dans Paroles
indiennes sur le site de J.M Lafrenière)
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choix Dominique Zinenberg
Pour mieux connaître
l’auteure des poèmes coups de cœur choisis par Dominique, nous vous
proposons de les découvrir plutôt dans la rubrique D’une langue à l’autre.
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choix Mireille Diaz-Florian
Ce que je veux vous apporter, c’et de l’eau
claire. A peine ça. Mon ami le fontainier m’a dit : « la vie,
c’est de l’eau. Mollis le creux de ta main, tu la gardes. Serre le poing,
tu la perds. » Je le vois. Il était devant moi avec sa pauvre main
d’homme des fontaines, sa main usée d’eau, une main déjà toute lyrique rien
que dans cet affûtage de l’eau, une main pointue, aimable, molle et de peau
fine comme une main d’amoureux. Il la dressait devant moi. Il l’ouvrait,
creuse comme un petit bassin de pierre taillé goutte à goutte par la
source. Il l’ouvrait : « tu la gardes… Et puis soudain il la
serrait en nœud de rocher : tu la perds…
Si
je vous parle de mon ami le fontainier, c’est que lui m’a ouvert la porte
au triple gond. Ce bosquet, m’a-t-il dit, c’était une cervelle d’arbre.
L’eau en coulait comme le raisonnement. Et tant d’autres choses, si bien
qu’à la fin je poussais un gros soupir creux.
« Tu es malade ? » il
m’a demandé.
J’ai dit :
« Non, je ne suis pas malade, jusqu’à
ce jour, je croyais être poète.
- et qui t’a changé depuis ? a-t-il
dit.
- Ah ! je n’ai pas changé, mon
vieil ami, non, mais tu viens d’ouvrir une porte rudement dure à pousser,
et voilà que moi tout petit, je suis maintenant au plein milieu de la
prairie des poètes avec de l’herbe jusqu’au ras des yeux, et si j’ouvre la
bouche, elle est tout de suite pleine de la poussière des reines-des-prés,
et tu es là, toi, à me battre les joues avec des touffes de bleuets. D’où
te vient ce flux poétique qui coule de toi sans arrêt ? Prépares-tu ce
que tu me dis, calcules-tu ? Fais-tu des raies d’encre sur les lignes
écrites ? Tu n’inventes pas voyons, ça ne te vient pas dans la bouche
comme de la salive, tes chansons, tes contes, tes histoires, et tout ce sel
que tu mets dans les mots c’est une provision que tu prépares quand je ne
suis pas là, et que tu apprends par cœur ? Dis-moi oui, pour que je
sois consolé.
- Non » dit-il, il calcule un
moment, et puis, au bout d’un soupir, il me dit : » Ca doit venir
du cœur. »
Extrait de Complément à l’eau vive. La Rondeur des jours.
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choix Dana Shishmanian
L’affût perpétuel
Comme un loup obstiné
Qui rôde toute la nuit
J’avance sur la vie
Sans relâche à l’affût
C’est une raison d’être.
Ceux que je croise sont
comme des morts
Qui traversent ma vie.
Et c’est parce qu’elle est
courte
L’échéance ignorée que
sans limite
Devant moi est étendu le
temps
Comme immortel
Je franchis l’impossible
Intrépide
Sans peur
J’erre dans l’inconnu
J’explore les mondes
Où nul n’ose se perdre
Dans cette traversée de
comète
L’œil rivé sur l’horizon
Qui recule à jamais.
Narguant tous les dangers
J’insulte le néant
Et demeure esseulé
Transpercé par l’histoire
Pénétré de ce qui
adviendra.
La vie d’homme est là
Je vais en animal
Comme un loup obstiné
Ma meute est clairsemée
Peu poursuivent la route.
J’y croise toujours un
gîte
Une pitance de fortune
Une couche précaire
Un ami éphémère
Une halte provisoire.
Je trouve mon bien-être
Au cœur de l’inconfort
Où en vain je reste à
l’affût
Car je ne chasse rien
D’autre
que le temps.
Ce premier texte d’un
volume qui renferme tout un art poétique, un art de vie, un chemin
spirituel, un parcours initiatique complexe et imprévisible : Le prophète du néant, de l’inclassable
poète qui est CeeJay (Jean-Claude Crommelynck),
volume paru en mai cette année et qui attend – c’est promis ! – une chronique
bien méritée dans les pages de Francopolis.
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choix Éliette Vialle
La chanson des blés d'or
Souvenirs des étés sous de chaudes lumières,
L'or des blés qui s'étalent et que l'on vient fouler,
Et un ciel rouge sang qui vient se refléter,
Au creux de la rivière que l'on entend chanter.
Pas à pas gravissant des chemins empierrés,
Ils allaient vagabonds emportés par leurs rêves,
Par moment échangeant des baisers passionnés,
Qui pleins de volupté faisaient rougir leurs lèvres.
La pluie chaude d'orage qui parfois éclatait,
Se collait à leur peau laissant imaginer,
Sous de simples oripeaux leurs formes dessinées,
Grande la tentation et l'envie d'y céder.
De grands éclats de rire, échanges malicieux,
Des instants de délire, du bonheur plein les yeux,
Puis un désir charnel qui peu à peu s'installe
Les blés deviennent lit pour un dessein fatal.
L'éden décline alors ses couleurs éclatantes
Puis sur la fin du jour ouvre son ciel de lit
Deux formes endormies à l'allure apaisante
Ont clos leur tendre amour aux portes de la nuit.
Bien du temps a passé, ils s'en souviennent encore,
Et n'ont plus qu'un désir, quelque part retrouver,
Cet endroit plein d'attrait, qui les a fait s'aimer,
Et entendre à nouveau la chanson des blés d'or.
Quelque part sous les toits
La pluie me rend songeuse, emportant mes pensées,
Elle vont voltigeuses, vers des cieux éthérés.
Je revois la mansarde, que le soleil chauffait,
Qui dès qu'on s'y attarde, nous retient prisonniers.
Un bureau de guingois, une plume magique,
Des feuilles ici et là et sur le sol des disques.
Pour les soirées d'hiver, quelques rondins de bois,
C'était là nos hiers, je me souviens de toi.
Face à la baie vitrée, le lit de nos ivresses,
Aux draps toujours froissés, mais empreints de tendresse.
Et il y avait toi, qui balayais mes peurs,
Qui partageais mes joies, et m'offrais ta douceur.
Tu me lisais Rimbaud, Hugo et tous les autres,
Dans ce décor si chaud, blottis l'un contre l'autre,
On refaisait le monde, tel qu'on l'aurait aimé,
Mais pas une seconde ne nous séparerait.
On a fait des voyages dans notre imaginaire
Nul besoin de bagage, l'amour en bandoulière
On prenait des bateaux pour des terres lointaines,
Envoûtés sur les eaux par le chant des sirènes.
On revenait au port, des rêves plein les yeux,
Et nos corps en accord, s'abandonnaient heureux.
Tes doigts tel un pinceau redessinaient mes formes,
Pour qu'enfin au repos, tous les deux on s'endorme.
La chambre mansardée était notre royaume,
Je m'y suis attardée et je l'ai revue comme,
Elle est restée semblable aux souvenirs passés,
Aux instants ineffables que ma tête a gravés.
Tu as tout oublié
Si ta tête n'est plus qu'un lieu d'enfermement,
Où toi seul peux entrer comme en un sanctuaire,
Que plus jamais ta vie ne sera comme avant,
Je t'en supplie dis-moi, alors que faut-il faire ?
Je ne t'écrirai plus, pas plus de téléphone,
Ça ne sert plus à rien, tu ne comprendrais pas,
Pourtant j'ai dans la tête une voix qui résonne,
Qui me fait souvenir de quand tu étais là.
Je ne sentirai plus les odeurs de ta pipe,
Toi même a oublié, où donc l'as-tu posée ?
Et si je la retrouve et qu'un jour j'en hérite,
Je viendrai lui confier quelques uns des secrets.
De ceux que plus jamais tu ne viendras conter,
De ceux que ta mémoire a un jour effacés,
Lorsque, en s'éteignant, s'est creusé un fossé,
Entre un lointain passé et la réalité.
Encore un bel été qui passe sur nos vies,
Mais pour toi c'est l'hiver où s'installe l'ennui,
Tu as froid au soleil et tu n'as plus de nuit,
Qu'importe les étoiles, sur toi tu te replies.
Chaque jour est un fil qui s'arrache à la toile,
Comme un éphéméride qu'on pourrait effeuiller,
Le bleu de ton regard se recouvre d'un voile,
Qui bientôt fermera tes yeux à tout jamais.
Qu'y a-t-il dans ta tête ? J'aimerais le savoir,
Comment elle est ta vie ? En couleur ou en noir ?
Certains jours je voudrais soulager ta mémoire,
En espérer du mieux, garder un peu d'espoir.
Le temps file trop vite, quand ton pas ralentit,
Tu restes dans ton coin, éloigné de tout bruit,
Tu ne sais plus sourire, encore moins pleurer,
Nous on le fait pour toi, on ne peut que t'aimer.
Né en 1950,
Danièle LABRANCHE vit à Bordeaux. Elle a publié un récit
autobiographique en 2014 (OTAGE DE MES MANQUES) aux Editions LIBRE LABEL.
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Coup
de cœur
choix Éliette
Vialle
choix
François Minod
choix
Gertrude Millaire
choix
Dominique Zinenberg
choix
Mireille Diaz-Florian
choix
Dana Shishmanian
Francopolis septembre 2017
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