« Equidem beatos puto, quibus deorum
munere datum est aut facere scribenda aut scribere legenda, beatissimos
vero quibus utrumque. »
«
Heureux sont, à mes yeux, ceux qui ont reçu des dieux
le don d’accomplir des actions dignes d’être écrites ou d’écrire des œuvres
dignes d’être lues, mais plus heureux encore sont ceux capables de faire
les deux »
Pline Le Jeune à Tacite

Je marche dans les rues de
Pompéi. La chaleur écrasante blanchit le ciel. C’est un mois d’août. La
date est restée inscrite sur la photo que je viens de retrouver : 5
août 2012. Je dois avoir pensé au 24 août de la datation de Pline, dans ses
lettres à son ami Tacite. Je sais avoir pensé que les Calendes de Septembre
seraient un joli titre. L’assonance conviendrait parfaitement à ce retour
dans le temps.
J’aurais aimé te le dire,
à mon retour.
Je regarde les ruines autour
de moi. On devine les contours du Vésuve, dissimulé dans la brume de
chaleur. J’aurai traversé les ruelles ombrées de Naples pour aller à la
gare centrale prendre la « Circumvesuviana » Rien ne me surprend tant que d’aller en train à
Pompéi. Curieusement sur le site archéologique, les touristes parlent
doucement. Pompéi exige une sorte de gravité.
Ils interrogent en eux le
passage du temps.
Je marche dans les rues de
Pompéi. Je pense que la chaleur a été aussi intense, le ciel parfaitement
bleu, juste avant le début de l’éruption. Quelques secousses ont précédé la
catastrophe. Dans les maisons effondrées, je peux deviner la trace des pas sur
les mosaïques. Sur le seuil de la maison de Vesonius
Primus, le chien veille. J’entends le chuintement du vent marin sous les
linteaux.
Je regarde la silhouette
du Vésuve. Au loin.
A Misène, le vieux Pline aura
déjeuné rapidement après avoir pris le soleil. Il travaille allongé sur son
lit. Le nuage volcanique s’est déployé dans le ciel. Il aura enfilé rapidement
ses sandales pour sortir l’observer. Il ressemble à un grand pin parasol. La
terre a grondé. Elle tremble souvent à la périphérie du golfe. De la
violence de l’éruption qui se déclenche le deuxième jour, nous ne pouvons
rien percevoir. Sur la plage, on
retrouvera le corps de Pline.
On dirait qu’il dort.
Je marche dans les rues de
Pompéi. Les lettres de Pline ont figé dans le temps, la beauté
incandescente des nuées, la fuite dans les ténèbres, les hurlements. Elles
partagent avec l’historien, le souci de laisser des traces, sinon la
reconnaissance et la gloire. La couche de cendres a obturé pour des
siècles, le moindre passage. Aujourd’hui, les ruines à ciel ouvert,
étanchent la lumière.
Le chien agonisant est un
moulage dans un musée.
Je pense à nos
conversations sur la puissance de la littérature, la postérité de
l’écriture. Nous avons débattu souvent des rapports de l’action et de
l’écriture. Tu as choisi l’action, juste, à taille humaine, sans jamais te
départir de l’exigence des mots. Dans les longues heures consacrées à
écrire, nous reconnaissons ce refus de l’entropie, ce désir de laisser
entendre nos voix dans le bruit cosmique. Nous en mesurons l’inanité.
Nous écrivons.
Je me suis arrêté devant
un mur en ruine. Dans la brèche, s’encadrent des arbres sur un fond de ciel
bleu. Ils tremblent légèrement dans la brise. On ne le voit pas sur la
photo. Mais lorsque je la regarde à nouveau, je vois le frémissement des
feuilles. Je veux sur la photo, comme dans l’écriture, sentir le souffle.
Celui de la vie.
Tu es assis à ton bureau. Tu
auras écrit le matin, tôt. Quelques rares promeneurs longe le château. Sur
la Seine, les péniches sont à quai. On les distingue à peine de la terrasse
de St Germain. On s’arrête seulement à la courbe du fleuve qu’estompe la
brume de chaleur. Je relis tes lettres. Je suis la ligne élégante de ton
écriture.
Les feuilles des arbres
tremblent dans la brèche du temps où tu vas disparaître.
©Mireille
Diaz-Florian
|