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Archives : Vue de Francophonie

Été 2024

 

 

Louis-Philippe Dalembert :

 

Prix Goncourt de la poésie 2024.

 

Une sélection du Cantique du balbutiement

 Éditions Bruno Doucey, 2020

(*)

 

Une image contenant Visage humain, personne, habits, mur

Description générée automatiquement

Louis-Philippe Dalembert, le 27 septembre 2019 ©JOEL SAGET / AFP

(photo reproduite du site franceinfotv.fr)

 

 

L'écrivain haïtien Louis-Philippe Dalembert – prix Goncourt de la poésie 2024

 

 

L'écrivain haïtien Louis-Philippe Dalembert a reçu mardi 14 mai 2024 le prix Goncourt de la poésie pour l'ensemble de son œuvre.

« Je suis très content, très heureux pour moi. Et je suis aussi très heureux pour Haïti qui est une terre de poètes – quelqu’un comme Anthony Phelps, par exemple, aurait mérité (ce prix), ou encore René Depestre, ou tant d’autres - Haïti est vraiment une terre de poésie, Haïti qui en plus aujourd’hui traverse des moments très, très difficiles » - a déclaré l’écrivain, au micro de RFI.

Né dans un quartier populaire de Port-au-Prince en 1962, enfant et adolescent passionné de livres, Louis-Philippe Dalembert est diplômé en journalisme et docteur en littérature comparée en France. Il a reçu le Prix de la langue française en 2019, remis par un jury qui mêle membres de l'Académie française et de l'Académie Goncourt. Son roman Milwaukee Blues a été Finaliste du Prix Goncourt 2021, et lauréat du Choix Goncourt de la Belgique et de l’Espagne.

Recueils de poèmes :

·  Évangile pour les miens, Port-au-Prince, Choucoune, 1982

·  Et le soleil se souvient (suivi de) Pages cendres et palmes d'aube, Paris, L'Harmattan, 1989

·  Du temps et d'autres nostalgies, Rome, Les Cahiers de la Villa Médicis, no 9.1 (24-38), 1995

·  Ces îles de plein sel, La Chaux-de-Fonds : Vwa no 24 (151-171), 1996

·  Ces îles de plein sel et autres poèmes, Paris, Silex/Nouvelles du Sud, 2000

·  Dieci poesie (Errance), Pordenone, Quaderni di via Montereale, 2000

·  Poème pour accompagner l'absence, Paris, Agotem, no 2, Obsidiane, 2005 ; réédition, MontréalMémoire d'Encrier, 2005

·  Transhumances, Paris, Riveneuve éditions, 2010

·  En marche sur la terre, Paris, Éditions Bruno Doucey, 2017

·  Cantique du balbutiement, Paris, Éditions Bruno Doucey, 2020

·  Ces îles de plein sel et autres recueils, Éditions Points Poésie, 2021

 

 

 

Trois poèmes du Cantique du balbutiement

 

souvenir

je me souviens d'une rue

étroite et longiligne

une venelle d'une cité

dont je n'ai plus mémoire

 

la rue donnait sur une petite place

ocre fermée d'un côté

ouverte de l'autre sur un port de pêche

ou de plaisance allez savoir

des bateaux arrimés à des pontons

dansaient au gré des flots

dans le bruissement lancinant des drisses

fouettant les vergues et les mâts

 

des hommes et des femmes

installés sur la place

autour de tables en bois carrées

recouvertes de nappes à carreaux rouge et blanc

bavardaient en sirotant des cocktails multicolores

à l'abri des bus à toit ouvert

qui rasaient les murs

et le rire insouciant des enfants

 

le temps était si sombre

qu'il ressemblait au crépuscule

ou à un matin d’automne

à l’heure où le ciel indécis

tarde à appareiller vers le grand jour

 

le temps passe si vite déormais

que je ne me souviens plus très bien

ni du nom de la ville

ni de celle qui m’accompagnait

peut-être n’y avait-il personne

 

le temps passe si vite

tellement vite que le soleil même

s’est perdu en chemin

 

Aix-en-Provence, 10 juin 2019

 

 

des enfants meurent

on tue dans ma ville

à bout portant

personne ne dit mot

 

partout on tue

à bout portant

ici ailleurs partout

avec les plages pour témoins

complices indifférentes

de nos silences nus

ces murs hautains sans nul écho

ni l’enchevêtrement des bidonvilles

 

partout on tue

et ce sont les enfants

qu’à bout de cris et de pleurs

on raccompagne à la poussière

c’est leur sang qui ensemence la terre

et la fait bourgeonner

de roses d’amertume

 

à flanc de jour et de nuit

les enfants meurent

dans ma ville partout

à fleur de neige et d’océan

 

les enfants meurent

personne ne dit mot

 

il en faudrait pourtant

des mots qui envahissent les rues

pleins d'exaspération et de colère

hormis la compassion

dont on ne sait que faire

 

des mots de rage en abondance

pour dire ça suffit les tripes

en mille petites tresses cordées

des mots qui sautent

à la gorge des prédateurs

et les laissent à bout de souffle

 

des mots sans larmes

si ce n'est armés

des foudres de nos yeux

des éclairs de nos poings

 

on tue des enfants

dans ma ville

partout on tue

personne ne dit mot personne

si ce n'est la plainte sourde des mères

et des pères les yeux secs

d'impuissance

 

on tue lamentablement

dans ma ville poète

et ce sont des enfants

qu’on enterre

même tes mots

se sont tus

 

dans ma ville

à bout portant

on tue des enfants

par toute la terre

et tous les flots

les enfants meurent

sous des mains assassines

 

et le soleil chaque matin

continue de briller

 

Paris, 23 janvier 2020

 

pérégrination

j’erre dans paris vide

de nos rires de notre frénésie

absent de notre absence

le soleil de printemps

rayonne inutile

déchu de nos flâneries

des baisers des amants

et de leurs mains complices

le long du canal saint-martin

 

j’erre dans paris

qui ne sait plus nos noms

silencieux de nos rires

et de nos pâles angoisses

le soleil noir et nu

a l’odeur délavée de la main

dans les yeux d’un enfant de mon île

 

borgne et sale

de silence

de morgue et de gouaille perdues

telle catin d’une fois

usée de syphilis et d’artificiels paradis

paris ultime refuge

 

paris a la cadence vide

de nos doutes planétaires

plus rien n’est certain

le diable ni même le bon dieu

hormis le carton-pâte

des jours lents

de silence

 

sur le balcon rabougri du bâtiment d’en face

une fillette à fleur de vie

invente ses premiers pas

suspendue dans le vide

 

toute à sa découverte

les yeux rivés à demain

qui s’ouvre sous ses pieds

elle brandit un sourire indifférent

aux applaudissements convenus

des voisins de l’immeuble d’à côté

 

tandis que les corneilles

de leurs ricanements insolents

déchirent à pleine gorge

le silence écrasant de la ville

 

la nuit comme les pas de la bambine

hésite en ce début de printemps

 

j’erre dans ma chambre

cloîtré(e)

sur le néant

 

Paris, 3 avril 2020

 

 

 

(*)

 

Louis-Philippe Dalembert, Cantique du balbutiement, Éditions Bruno Doucey, 2020 (112 p., 14 €)

 

Le mot de l’éditeur :

« Un jour j’ai poussé les portes de l’aube… » Dès les premières pages de Cantique du balbutiement, le poète haïtien affirme, avec des mots de grand vent, qu’il est du pays de son enfance. Les bégaiements du petit jour et le profond de la nuit, la saison des cyclones, les veillées de prières et les prophéties, le corbillard qui passe en fin d’après-midi, « l’eau boueuse du quotidien » et la « migraine carabinée des questionnements », cette grand-mère opiniâtre qui a le don de rafistoler la vie… Louis-Philippe Dalembert n’en finit pas de dérouler le film haut en couleurs d’une enfance haïtienne. Mais en creux, sur la ligne d’ombre du partage, le poème fait entendre ce que les mots ne disent pas : le départ, la perte, l’absence –, cette « grande muette défiant le monde entier des choses. »

Ce recueil a été récompensé par le Prix François-Coppée de l'Académie française 2021, et le Prix du Livre Insulaire 2021 – littérature générale.

 

 

 

Louis-Philippe Dalembert

Francopolis, Été 2024

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