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Sabine Peglion -
Marie-Claude Rousseau - Sylvie
Grégoire... et plus
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Alena MEAS
( partie II... suite)
V.
![]() Et lorsqu’elle arriva à la clairière, elle était forêt et il lui fut impossible de rebrousser chemin. VI. ![]() Une décharge électrique
parcourt le corps, lorsque ses
doigts lui touchent la peau si peu avertie de son désir. Chaud
et froid, douleur et jouissance à la fois, des pulsations.
Déchirante envie de devenir une partie de l’autre, de se fondre
en lui, fusionner. Sentir sa propre chair se chauffer jusqu’à
devenir blanche, tellement elle fut portée à
l’incandescence. Perdre la stabilité. Qui coule en qui ? Dans
quelle matière la force irradie, quand les membres s’effleurent
? Dans ses veines à elle ? Dans ses artères à lui
? Souffle solaire. Son visage ardent monte vers le zénith, se
renverse, retombe. Son or s’immobilise dans le sang ; transies, les
mains se desserrent, le cercle se divise. La sueur colle à
l’épiderme, froid et chaud, jouissance puis douleur. Tristesse.
Et si ce n’est pas une tristesse, c’est alors un sentiment du vide.
Elle cherche à le retrouver, mais il est déjà
parti, même si son corps, étendu à
côté d’elle, n’a pas bougé.
VII. ![]() Parfois, dans son sommeil, elle
rêvait qu’elle sautait par la
fenêtre de sa chambre située au cinquième
étage et que, à quelques mètres du sol, son corps
qui allait s’écraser sur le pavé prenait son envol,
remontait tous les étages et, toujours plus haut,
s’élançait par-dessus des toits, survolait les rues et
des places publiques peuplées de gens, qui se
dépêchaient pour ne pas arriver en retard. Personne ne
pensait à se sauver. Elle seule sillonnait le ciel, au-dessus
des tramways, des clochers, des palais ; elle échappait à
sa vie, piteusement insignifiante à côté d’un homme
envers qui depuis longtemps déjà elle ne ressentait rien.
Un dépit. Cela aurait pu se terminer sur le pavé, mais
quelque chose en elle se refusait de mourir. Ses membres, sans
résistance, s’abandonnaient au mouvement dans une nouvelle
jouissance. Progressivement, elle s’habituait au vide, et si elle
ressentait un peu de vertige, c’est qu’elle n’était pas encore
complètement détachée du poids de la terre. Un
étrange élan la propulsait en direction des zones de plus
en plus lumineuses et dans son ascension, elle oubliait ce que
c’était d’exister.
Mais où sont les anges ? Pourtant une seule étreinte aurait suffit pour combler l’ignorance. VIII. ![]() Cela faisait déjà
plusieurs printemps qu’elle ressentait
la douleur. La personne avec qui elle avait décidé de
vivre et pour qui elle avait quitté son pays, ses parents, sa
vie, l’avait trahi. Il s’était enfermé dans son monde,
hanté par le Livre, souffrance et sacrifice. Artiste, il exprime
cela avec beaucoup de dextérité et passion, rendant
visible le mal qui rode dans le monde. Pourtant il ne voit pas le mal
qu’elle porte en elle. Et si elle écrit encore, arrachée
aux siens et à sa langue, c’est qu’elle se sent mourir, et les
mots seuls arrivent encore à la retenir.
Pendant de longues heures, elle marche dans les champs de colza, dans les allées de bouleaux, sur les chemins bordés de marronniers. Elle traverse des bois, étonnée par leur fraîcheur, les arbres bourgeonnent, les nouvelles feuilles éclatent des branches, et elle a mal aux yeux, tant leur couleur irradie. La tête tourne, une odeur forte monte des fleurs jaunes de colza, se mêle à celle des lilas qui fleurissent en grappes au bord du sentier. Pas après pas, elle sent le mal se resserrer en elle, durcir, monter, pousser à travers la gorge, comme la tige d’une étrange fleur lorsqu’elle se tend vers la lumière. Au printemps, elle est toujours là ; elle se réveille, prend place, pousse dedans, entrelace les entrailles, dévore. A chaque fois qu’elle ouvre la bouche, elle a peur que la hideuse fleur ne sorte et que quelqu’un la voie. Non, elle ne supporterait pas cela probablement, et son mari a cessé de la protéger. Il ne pense qu’à ses Christ et Saintes Monique. Leurs deux fils grandissent, ils ont moins besoin d’elle, personne n’a plus vraiment besoin d’elle, pourquoi exister alors ? Même les fleurs de cerisier, floraison finie, s’en vont pour faire la place au fruit. Il y a une beauté un peu triste dans leur dépérissement. Elles quittent le monde pétale par pétale, le vent les arrache à la branche et les précipite vers l’inconnu de chute. Où meurent-ils, les pétales ? Elle croit qu’ils se transforment en rosée ou une autre chose aussi douce ; que les choses éphémères et fragiles succèdent les unes aux autres sans faire de bruit, ainsi la beauté se perpétue dans le silence de leur disparition. Elle regarde son ombre pendant un instant, elle lui semble trop épaisse et lourde pour qu’elle puisse la porter plus longtemps, elle se retourne alors pour la dernière fois en direction de la maison, essayant de distinguer les silhouettes de ses enfants, mais ne les voit pas, puis, après un temps, elle se décide enfin à laisser cette longue traînée sombre au pied d’un arbre. Elle s’en va légère, heureuse, souriante. Voir Partie 1(février 2015) |
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Alena
MEAS travaille depuis dix ans dans l’atelier de Dominique Chevaux
à la Miroiterie (Bastille).
Elle fait partie de l’ARPA, association des peintres parisiens, avec laquelle elle expose régulièrement à Paris. A part la peinture, elle se consacre depuis 2011 à la gravure – les techniques classiques de la pointe sèche, d’eau forte, de la manière noire et de l’aquatinte; parallèlement elle explore les possibilités visuelles du monotype. Depuis 2014, elle a installé son atelier à Bagnolet, dans le « 91, lieu improbable ». Alena Meas est également poète. Voir sa présentation et un groupage de ses poèmes commentés dans la sélection de décembre 2014 de Francopolis. |
Créé le 1 mars 2002
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