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ARCHIVES : CRÉAPHONIE

Sabine Peglion - Marie-Claude Rousseau - Sylvie Grégoire... et plus



 

Alena MEAS

( partie II... suite)

présentée par Dana Shishmanian


V.



Quand elle se réveilla, il dormait encore profondément à ses côtés. Son visage était détendu, la bouche relâchée, seules les narines s’élargissaient et se resserraient au rythme de sa respiration. Dans sa tranquillité, il n’avait plus besoin d’elle. Elle se releva et le regarda un moment avant de se décider à faire un petit tour dans le jardin. Il était très tôt le matin, et lorsqu’elle arriva à la limite de leur terrain, elle vit le soleil transparaître à travers les troncs d’arbres ; la forêt se tenait là, devant elle. Les rayons se diffractaient dans la brume - le reste opaque de la nuit. Elle entendait différentes voix. Les oiseaux, les uns après les autres, se joignaient à la forêt. Leurs voix s’unissaient à elle, puis se séparaient et s’unissaient à nouveau dans des harmonies de plus en plus intenses. Ce cri de lumière lui pénétrait le corps, la ravissait. Soudain, il lui était irrésistible de marcher. Les arbres s’alignaient devant elle. Était-ce cela le vieux chemin de la forêt ? Le coucou qu’elle entendit était moins un avertissement qu’un appel à se fourvoyer dans les bois. Elle sentit son corps lâcher prise. Il avançait lentement à travers l’herbe humide et les feuilles mortes, et comme si à chaque pas une nouvelle transformation s’accomplissait, elle devenait tremble, hêtre, orme. Les oiseaux venaient, bâtissaient des nids dans ses cheveux ; sur son épaule, un écureuil se dressa, ses mains se ramifiaient, la peau devenait écorce, la sève parcourait les veines et nourrissait les bourgeons qui éclataient soudainement en jeunes feuilles encore plissées.

Et lorsqu’elle arriva à la clairière, elle était forêt et il lui fut impossible de rebrousser chemin.

VI.



Une décharge électrique parcourt le corps, lorsque ses doigts lui touchent la peau si peu avertie de son désir. Chaud et froid, douleur et jouissance à la fois, des pulsations. Déchirante envie de devenir une partie de l’autre, de se fondre en lui, fusionner. Sentir sa propre chair se chauffer jusqu’à devenir blanche, tellement elle fut portée à l’incandescence. Perdre la stabilité. Qui coule en qui ? Dans quelle matière la force irradie, quand les membres s’effleurent ? Dans ses veines à elle ? Dans ses artères à lui ? Souffle solaire. Son visage ardent monte vers le zénith, se renverse, retombe. Son or s’immobilise dans le sang ; transies, les mains se desserrent, le cercle se divise. La sueur colle à l’épiderme, froid et chaud, jouissance puis douleur. Tristesse. Et si ce n’est pas une tristesse, c’est alors un sentiment du vide. Elle cherche à le retrouver, mais il est déjà parti, même si son corps, étendu à côté d’elle, n’a pas bougé.


VII.



Parfois, dans son sommeil, elle rêvait qu’elle sautait par la fenêtre de sa chambre située au cinquième étage et que, à quelques mètres du sol, son corps qui allait s’écraser sur le pavé prenait son envol, remontait tous les étages et, toujours plus haut, s’élançait par-dessus des toits, survolait les rues et des places publiques peuplées de gens, qui se dépêchaient pour ne pas arriver en retard. Personne ne pensait à se sauver. Elle seule sillonnait le ciel, au-dessus des tramways, des clochers, des palais ; elle échappait à sa vie, piteusement insignifiante à côté d’un homme envers qui depuis longtemps déjà elle ne ressentait rien. Un dépit. Cela aurait pu se terminer sur le pavé, mais quelque chose en elle se refusait de mourir. Ses membres, sans résistance, s’abandonnaient au mouvement dans une nouvelle jouissance. Progressivement, elle s’habituait au vide, et si elle ressentait un peu de vertige, c’est qu’elle n’était pas encore complètement détachée du poids de la terre. Un étrange élan la propulsait en direction des zones de plus en plus lumineuses et dans son ascension, elle oubliait ce que c’était d’exister.

Mais où sont les anges ?

Pourtant une seule étreinte aurait suffit pour combler l’ignorance.


VIII.



Cela faisait déjà plusieurs printemps qu’elle ressentait la douleur. La personne avec qui elle avait décidé de vivre et pour qui elle avait quitté son pays, ses parents, sa vie, l’avait trahi. Il s’était enfermé dans son monde, hanté par le Livre, souffrance et sacrifice. Artiste, il exprime cela avec beaucoup de dextérité et passion, rendant visible le mal qui rode dans le monde. Pourtant il ne voit pas le mal qu’elle porte en elle. Et si elle écrit encore, arrachée aux siens et à sa langue, c’est qu’elle se sent mourir, et les mots seuls arrivent encore à la retenir.

Pendant de longues heures, elle marche  dans les champs de colza, dans les allées de bouleaux, sur les chemins bordés de marronniers. Elle traverse des bois, étonnée par leur fraîcheur, les arbres bourgeonnent, les nouvelles feuilles éclatent des branches, et elle a mal aux yeux, tant leur couleur irradie. La tête tourne, une odeur forte monte des fleurs jaunes de colza, se mêle à celle des lilas qui fleurissent en grappes au bord du sentier. Pas après pas, elle sent le mal se resserrer en elle, durcir, monter, pousser à travers la gorge, comme la tige d’une étrange fleur lorsqu’elle se tend vers la lumière. Au printemps, elle est toujours là ; elle se réveille, prend place, pousse dedans, entrelace les entrailles, dévore. A chaque fois qu’elle ouvre la bouche, elle a peur que la hideuse fleur ne sorte et que quelqu’un la voie. Non, elle ne supporterait pas cela probablement, et son mari a cessé de la protéger. Il ne pense qu’à ses Christ et Saintes Monique. Leurs deux fils grandissent, ils ont moins besoin d’elle, personne n’a plus vraiment besoin d’elle, pourquoi exister alors ?
Même les fleurs de cerisier, floraison finie, s’en vont pour faire la place au fruit. Il y a une beauté un peu triste dans leur dépérissement. Elles quittent le monde pétale par pétale, le vent les arrache à la branche et les précipite vers l’inconnu de chute. Où meurent-ils, les pétales ?
Elle croit qu’ils se transforment en rosée ou une autre chose aussi douce ; que les choses éphémères et fragiles succèdent les unes aux autres sans faire de bruit, ainsi la beauté se perpétue dans le silence de leur disparition.

Elle regarde son ombre pendant un instant, elle lui semble trop épaisse et lourde pour qu’elle puisse la porter plus longtemps, elle se retourne alors pour la dernière fois en direction de la maison, essayant de distinguer les silhouettes de ses enfants, mais ne les voit pas, puis, après un temps, elle se décide enfin à laisser cette longue traînée sombre au pied d’un arbre. Elle s’en va légère, heureuse, souriante.

Voir Partie 1(février 2015)


Alena MEAS travaille depuis dix ans dans l’atelier de Dominique Chevaux à la Miroiterie (Bastille).

Elle fait partie de l’ARPA, association des peintres parisiens, avec laquelle elle expose régulièrement à Paris.

A part la peinture, elle se consacre depuis 2011 à la gravure – les techniques classiques de la pointe sèche, d’eau forte, de la manière noire et de l’aquatinte; parallèlement elle explore les possibilités visuelles du monotype.

Depuis 2014, elle a installé son atelier à Bagnolet, dans le « 91, lieu improbable ».

Alena Meas est également poète.

Voir sa présentation
et un groupage de ses poèmes commentés
dans la sélection de décembre 2014 de Francopolis.


 
Alena et son atelier
(photos prises le 5 décembre 2014)

                    


ALENA MEAS
mars 2015

recherche  Dana Shishmanian
 
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Créé le 1 mars 2002


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