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ARCHIVES : CRÉAPHONIE

Sabine Peglion - Marie-Claude Rousseau - Sylvie Grégoire... et plus





Jeanne Gerval ARouff
Les matières (II).
L’éphémère et l’éternel

(8ème station)

Le livre-objet est un concept qui réunit au moins deux volets majeurs de la personnalité de Jeanne Gerval ARouff : la plasticienne, et la poétesse ; ce doublet était constitutif également du « sens plastique » théorisé par Malcolm de Chazal, maître incontestable de Jeanne dans l’ordre artistique, comme Nandyananda dans l’ordre spirituel. Autrement dit, la matière plastique et la matière poétique se fondent l’une dans l’autre. Un même goût, un même sens les saisit, et les exprime dans l’art.

Mais cela, le lecteur l’aura compris depuis le tout début, on ne dit rien de surprenant ici. Sauf que la parole poétique, comme la musique qui y est toujours présente, est volatile, et les matières plastiques, plutôt durables. Pas tant que cela pourtant… Une combinatoire de possibilités dont nous avons déjà en partie reçu les clés, au travers des précédentes stations, nous montre que dans l’œuvre de Jeanne, la parole s’immortalise dans la pierre, les traces de pas, sur une toile à l’encre ou tout simplement, sur des marches d’escalier, les mots de toutes les langues, dans des objets de tous les jours, et qu’à l’inverse, des composants dynamiques de machines-et-outils industriels s’élèvent en symboles intemporels, un amas de feuilles flétries crée une composition éternelle comme une mandala, les rails d’un train-jouet deviennent les entrelacs des voies de communication spirituelle, et des objets quasi-insignifiants composent dans l’espace des symboles lourds de sens, rappelant les boîtes de Joseph Cornell. Enfin, une guitare cassée témoigne d’une musique martyrisée à jamais dont on perçoit comme des notes d’agonie, perpétuellement, incessamment, jusqu’au jour de l’avent et au-delà encore...

Du permanent à l’éphémère, de l’éphémère à l’éternel, l’œuvre  de Jeanne nous conduit au cœur de la relativité universelle… là où naissent aussi bien l’art que la vie, dans les flots incessants d’énergie sans point d’arrêt. Rien ne l’indique mieux que le passage suivant, extrait de Sens plastique II de Malcolm de Chazal (Port Louis – Maurice, The General printing and stationery Co., 1947) : 

« La vue des flots nous ôte la sensation des points cardinaux des choses, et à la longue nous ôte la sensation des points cardinaux de nous-mêmes. À force de fixer la mer, nous ne savons bientôt plus où nous sommes. Si nous pouvions pousser plus loin cet état sidéré du regard sur les flots mouvants, nous ne saurions bientôt plus qui nous sommes. La vue des flots est la plus grande source d'oubli et la plus prodigieuse manière de ‘penser Dieu’ ».

Seule exigence : veiller. Être éveillé. Guetter, malgré toutes les ruines, y compris de son œuvre, l’instant unique de la parfaite coïncidence entre œil et vision.

Dana Shishmanian

 

Allier science et art

Industrialisation


                                                      
L'industrialisation, assemblages de métal découpé à l’acétylène, 1982-1983.
Ces assemblages étaient en exposition permanente à l'Espace Jeanne Gerval ARouff jusqu'a fin 2008. Ils se trouvent à ce jour à la National Art Gallery – NAG (n° 1 et 3), et dans une collection privée (n° 2).
  


« J'étais en France – École d’art et d’architecture de Marseille-Luminy, en 1982 – donc, loin de ma patrie, l'île Maurice, qui était alors en pleine seconde phase d'industrialisation, que je suivais au mieux de mes possibilités. J'ai alors créé une série de sculptures (assemblages) en métal, en même temps que la série de sculptures en pierre La porteuse. Au retour au pays, j'ai poursuivi, en 1983, la série avec des "group sculptures" de ce type.



À l'île Maurice, je suis la seule à créer des assemblages de métal à partir de pièces  dessinées et découpées à l'acétylène dans de grandes feuilles de métal, et assemblées par tubes, boulons et vis. Les autres qui travaillent le métal, tous des hommes, et peu nombreux, soudent des pièces récupérées (ce que j'ai fait aussi), ou travaillées à la forge. »



Extrait de Je t’offre ma terre,
Éditions de l’Océan Indien, 1990 (p. 39)

La voix du sage

La voix du Sage se fit entendre :
« À LA RECHERCHE DE L’ÊTRE

   tu as fui INTRIGUES et CUPIDITÉ
 AMATEURISME et INSOUCIANCE


Ton RETOUR À L’ÂGE D’OR passera par L’ÂGE DE PIERRE pour n’avoir pas réagi à temps

TU AS ASSISTÉ À LA FAILLITE DE L’ORDINATEUR RAISONNANT
LA MACHINE NE VOYAGE

            QU’AU REZ-DE-CHAUSSÉE  
            DE SON ÊTRE

TU AS VOULU HUMANISER LA TECHNOLOGIE
QUAND L’HOMME N’EST PLUS QUE ROBOT NUMÉROTÉ


                        DANS SA COURSE VERS L’AVOIR

Désormais tu devras consulter

poètes et artistes

Dans le temps
on les nommait FOUS
DÉMENTS DE L’IMAGINATION
VÉGÉTATION PERTURBATRICE DE LA SOCIÉTÉ
RÊVEURS SUR LE CHEMIN DES MOTS
EXPLORATEURS D’UN IRRÉEL INSENSÉ

Ceux-là mettent la technologie
au service de l’homme
Ceux-là savent allier
science et art

                 POÈTES ET ARTISTES

                       PÉNÈTRENT

LES IMPÉRIALES ET CELLIERS DE LEUR ÊTRE

                 COMMUNION-VIE

ILS CÉLÈBRENT LES MYSTÈRES COSMIQUES
DÉVOILENT L’UNIVERSEL

                  POÈTES ET ARTISTES

RACHÈTENT L’HOMME ALIÉNÉ »

                                              le SAGE se tut

Extraits de Je t’offre ma terre,
Éditions de l’Océan Indien, 1990 (pp. 57-58)


Le rachat par l’art

Le rêve brisé



Le rêve brisé, 2001. Peinture-installation (contient la réelle guitare brisée et divers morceaux). Exposée au "1st Beijing International Art Biennal" – Chine, 2003.
Collection privée


« La Possession – Ile de la Réunion. La ville dormait, épuisée du samedi soir. J’allais, dans l’aube lumineuse, tracer mes pas de basalte de la légende de l’esclave dans ma stèle-hommage.* Je me rendais, à pied, sur les lieux, pour terminer, ce jour-là, une stèle de basalte dans les jardins de la Bibliothèque de la ville de La Possession ; je devais reprendre l'avion dans la soirée. Un instrument de musique – aux formes féminines – gisait là, en morceaux, déchiré, lacéré… Le choc m’immobilisa. Pour conjurer ce désespoir, j’emportai les pièces de la violence jusqu’à mon île. Pour en faire un instrument de PAIX. »

* Il s’agit de la stèle Monument à l'esclave inconnu, 2001,
à la Médiathèque Heva de La Possession, île de La Réunion, reproduite ci-dessous.



Jeanne travaillant à la stèle Monument à l'esclave inconnu, 2001

« Écrire ces lignes aujourd’hui, c’est croire encore en l’homme. Dans son pouvoir de se laisser racheter par l’Art. Ces lignes, Énigme devait les consigner à la page du 7 janvier, dans son journal de cette nouvelle année. Elles lui furent dictées par le JT de 19h30. Par les images de désolation que la télévision locale avait diffusées la veille. Ces plages affligées de l’île, défigurées par les détritus du passage de l’homme, de sa célébration des nouvelles aubes de 2003. Sentiment exacerbé par un titre du quotidien Le Mauricien du même jour: “La Gare du Nord en piteux état.” L’image des “structures délabrées, étals et boîtes (…) laissés à l’abandon par des marchands ambulants,” lui collait à la rétine. Sous l’œil même des passants, visiblement des touristes étrangers. L’image ne pardonne pas.
 

Lui revient en mémoire un matin qui le bouleversa. Une de ces heures qui gravent leurs glyphes dans la chair d’une vie. Empreintes à jamais symbole de renaissance. Si nous sommes tous créés créateurs, Énigme porte au front une force créatrice qui signe certains êtres, dont quête et vie s’épousent. Et en font des démiurges; et, par là même, prophètes.

“L’Ile-Sœur dormait encore, épuisée du samedi soir,” se souvient-il.“ Dans l’aube diaphane, je marche, seul. Dans la ville, pas un passant. La lumière s’est levée que pour moi. Ses sonorités cristallines me pénètrent l’âme. Je suis fils de l’Univers. Et j’avance. Pas à pas, pour ne point déranger l’harmonie cosmique. Comme pour un rituel, au premier matin du monde. J’allais tailler dans le corps d’un totem de basalte, les dernières traces d’un alphabet. Puis, rentrer à l’île Maurice par le dernier courrier.

Soudain, tranchant l’heure radieuse, un rêve brisé hurle à m’assourdir. Je m’approche. Mes jambes se dérobent. Au beau milieu de la route, un amas insolite m’accroche l’œil. M’immobilise. Déchirées, déchiquetées, lacérées, gisent là les débris d’un instrument de musique, une guitare. Telle une femme en lambeaux. Quelle violence, à la mesure de quel rêve brisé, a-t-il fallu pour ainsi dévisager, ravager, ce bel objet, si solide, pourtant, dont la finalité est d’adoucir les mœurs? Pour conjurer mon désespoir, je recueille pièce après pièce, celles-là mêmes de l’instrument de la violence. Que j’emportais par le courrier du soir vers mon île. Sur ma terre, je les assemblais en installation, comme je crée des œuvres d’Art à partir de pièces de récupération.”

Ainsi, de l’instrument de la violence, Énigme en fit un instrument de Paix. Les images des plages souillées, des étals délabrés, des boîtes vidées laissées sur place, se présentèrent sur son écran intérieur. Mais la colère céda à l’esprit créateur. Il sentit un courant de vie lui parcourir le corps. Toutes ces pièces s’animaient, comme pour un ballet. Trois poubelles, étiquetées <ANIMAL, VÉGÉTAL, MINERAL> se mirent en place. Les membres d’une même famille se rassemblèrent. Ce qui doit retourner à la terre y retourna: restes de nourriture, pelures de pommes de terre, coques d’œuf… bref, le végétal rejoignit le végétal. L’animal et le minéral se rangèrent.

Les nombreuses lattes des étals s’échafaudaient en structures géantes sur La Place de la Gare du Nord. Elles s’érigeaient en pyramide. L’horizontal se fit vertical. Et l’Homo Mauricianus, Citoyen du Ciel. » 

Le rachat par l’art, dans L’express – Culture,
Lundi 13 janvier 2003.




Communication



Communication, peinture-installation, 1987 (rails récupérés du jeu de mon fils et tubes-liens sur bois). Collection privée (Mme. Myrna Baichoo, Eau Coulée, Maurice).

« Œuvre née de mon regard fasciné du haut du Sears Tower (alors la plus haute tour du monde) à Chicago sur la circulation ininterrompue du Spaghetti Pool, réduit aux dimensions d’un réel jeu d’enfant. »



Extrait de Je t’offre ma terre,
Éditions de l’Océan Indien, 1990 (p. 45)



                                                           

La vigilance

Pas et traces


Éclatement-naissance, 1989 : pas découpés – céramique.

Pas sculptés sur les marches de l’escalier à l’Espace JGA, 1989.


Vestiges, 1982. Empreintes – bandes plâtrées. (Collection privée)

Vigilance, 1977. « Deux couvercles (de bocal) en verre où j'ai peint les yeux du hibou de l'intérieur, avant de les encastrer dans le plâtre. » Collection privée
(Mme Lindsey Collen, Bambous, Maurice)


« De l'Espace Jeanne Gerval ARouff, le nouveau propriétaire en a fait un restaurant chinois.
Il a 'comblé' tout l'espace jardin; y a mis tables et parasols pour pouvoir accueillir le maximum de clients. Plus aucune œuvre n’y reste. Seul l'escalier avec les pas demeurerait.»

 

Nature morte aux feuilles et coraux, 1998. Créée à l'Espace Totem JGA - Baie-du-Tombeau, Maurice (œuvre éphémère)

I love you, 2005. Peinture sur tissu au mètre (pièces imprimées / découpées). Atelier de l’artiste, Floréal, Maurice.


De basalte et de quartz, 2007. Expo NAG – Sur la plage de Flic-en-Flacq. Collection privée (Mme Myrna Baichoo, Eau Coulée, Maurice)

Traces, Salon de mai 2012. Monotypes, encres d'imprimerie sur bois, plaques de cuivre, feuille de cuivre souple gravée. Atelier de l’artiste, Floréal, Maurice.

« À noter l'utilisation et l'association récurrentes de certains matériaux (sous diverses formes, ex: le cuivre: plaques, feuilles souples, bloc coulé) ; les encres d'imprimerie (en peinture, en sculpture...) ; les cristaux (ailleurs) tout au long de mon œuvre. Signes relevés du pèlerinage intérieur. »


Le guetteur



Le Dodo humain : le guetteur, 1980. Collection privée (Dr Ram Seegobin et Mme Lindsey Collen, Bambous, Maurice)

« Ils n’auront pas vu l’eau s’échapper coléreuse

        des rochers qui l’étranglent

Ils ne l’auront pas vue se pencher fluide vers la vallée

        s’accouplant au vent du sud-est

Ils ne l’auront pas vue volontaire et sauvage

                                                       se frayant

                                               à              coups

                                       de                            coudes

        une voie à travers la forêt

Ils n’ont pas entendu parler l’instant

Ils n’ont pas su écouter en eux monter la mer

        se recueillir la plaine

Ils n’ont pas plongé dans un étang-miroir ni tremblé

        devant une montagne d’eau

Ils sont restés sourds à la plainte de l’arbre

        arraché à la terre

                                          ils débordent d’activités

                               mais ils dorment

 

ILS DORMENT

ET SE PLAIGNENT DE LA MONOTONIE DES HEURES

ALORS QUE L’UNIVERS CÉLÈBRE SES OFFICES

LES VARIE LES MULTIPLIE


Ils débordent d’activités mais curieusement dans un sommeil où meurt leur conscience des choses »

Extrait de Je t’offre ma terre,
Éditions de l’Océan Indien, 1990 (pp. 12, 47)



Mon existence allumée au feu de la réalité vivante

                                    Mes limites élargies j’exulte

                                           Le désir me dévore d’offrir

                                           OFFRIR CET ORGANE QUI PALPITE EN MOI
                                                                                                                            
MON ÎLE         


Extrait de Je t’offre ma terre,
Éditions de l’Océan Indien, 1990 (p. 18)


« J'écoute battre le cœur des algues aux rives des lèvres marines. Méandrines et corallines, sabelles et serpules scellent notre étreinte. Le message de la mer se parfume d'iode. Il coule en moi sur les voies de la rêverie. Les cendres du temps s'éparpillent. Mon livre de bord enregistre notre palpitation accouplée. Flaque d'enfance émerveillée, j'ai l'univers pour hochet. Dans le miroir, l'éternité est plus proche que la terre. »


Extrait de Littoral Sud, dans Le tour de l’île en quatre-vingts lieux (Collection Maurice), Éditions Barlen Payamootoo et Rama Poonoosamy, 1994 ; reproduit d’après Pile/Face, Les Éditions du Totem, 2005, p. 16







Biographie


Jeanne Gerval ARouff naît le 4 juillet 1936 à Mahébourg (Île Maurice), entre rivière et mer, là où la Rivière La Chaux se donne à l'océan.
Après une petite enfance mahébourgeoise, sa famille s'installe à Vacoas.

La benjamine (six frères et trois sœurs) se dépense autant dans des activités sportives – tennis, bicyclette, chorégraphie – que dans ses études, particulièrement la philosophie. La pratique des arts martiaux (karaté, judo) comme du yoga lui donne à jamais une discipline et une part de méditation et de contemplation dans sa quête spirituelle.

       
   Jeanne Gerval ARouff - Stations  parus
   Dire l'Île (1ième station) publié en novembre 2013

   L'arbre-Totem Partie I et Partie II (2ième et 3ième station) publié en décembre 2013 - 

   L’Essentielle androgynie (4ième station) publié en janvier 2014

   Initiation ou l’essentielle nudité Partie I et Partie II (5ième station) publié en février 2014

   La Porteuse (6ième station) publié en mars 2014

   Les Matières (7ième station) Les matières I De pierre et de bois, publié avril 2014

  
Jeanne Gerval ARouff
 
station 8- Les matières (II).
L’éphémère et l’éternel

Revue Francopolis mai 2014
recherche  Dana Shishmanian

 
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Créé le 1 mars 2002


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