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Sabine Peglion -
Marie-Claude Rousseau - Sylvie
Grégoire... et plus
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Le
livre-objet est un concept qui réunit au
moins deux volets majeurs de la personnalité de Jeanne Gerval
ARouff : la
plasticienne, et la poétesse ; ce doublet était
constitutif également du « sens
plastique » théorisé par Malcolm de Chazal,
maître incontestable de Jeanne
dans l’ordre artistique, comme Nandyananda dans l’ordre spirituel.
Autrement
dit, la matière plastique et la matière poétique
se fondent l’une dans l’autre.
Un même goût, un même sens les saisit, et les exprime
dans l’art. Mais
cela, le lecteur l’aura compris depuis le
tout début, on ne dit rien de surprenant ici. Sauf que la parole
poétique,
comme la musique qui y est toujours présente, est volatile, et
les matières
plastiques, plutôt durables. Pas tant que cela pourtant… Une
combinatoire de
possibilités dont nous avons déjà en partie
reçu les clés, au travers des
précédentes stations, nous montre que dans l’œuvre de
Jeanne, la parole
s’immortalise dans la pierre, les traces de pas, sur une toile à
l’encre ou
tout simplement, sur des marches d’escalier, les mots de toutes les
langues,
dans des objets de tous les jours, et qu’à l’inverse, des
composants dynamiques
de machines-et-outils industriels s’élèvent en symboles
intemporels, un amas de
feuilles flétries crée une composition éternelle
comme une mandala, les rails
d’un train-jouet deviennent les entrelacs des voies de communication
spirituelle, et des objets quasi-insignifiants composent dans l’espace
des
symboles lourds de sens, rappelant les boîtes de Joseph Cornell.
Enfin, une
guitare cassée témoigne d’une musique martyrisée
à jamais dont on perçoit comme
des notes d’agonie, perpétuellement, incessamment, jusqu’au jour
de l’avent et
au-delà encore... Du
permanent à l’éphémère, de
l’éphémère à
l’éternel, l’œuvre de Jeanne nous
conduit au cœur de la relativité universelle… là
où naissent aussi bien l’art
que la vie, dans les flots incessants d’énergie sans point
d’arrêt. Rien ne
l’indique mieux que le passage suivant, extrait de Sens plastique II de
Malcolm de Chazal (Port
Louis – Maurice, The General printing and stationery Co.,
1947) : « La
vue des flots nous ôte la sensation
des points cardinaux des choses, et à la longue nous ôte
la sensation des
points cardinaux de nous-mêmes. À force de fixer la mer,
nous ne savons bientôt
plus où nous sommes. Si nous pouvions pousser plus loin cet
état sidéré
du regard sur les flots mouvants, nous ne saurions bientôt plus
qui nous
sommes. La vue des flots est la plus grande source d'oubli et la plus
prodigieuse manière de ‘penser Dieu’ ». Seule
exigence : veiller. Être éveillé.
Guetter, malgré toutes les ruines, y compris de son œuvre,
l’instant unique de la
parfaite coïncidence entre œil et vision. Dana Shishmanian |
Allier science et art Industrialisation ![]() ![]() ![]() ![]() Ces assemblages étaient en exposition permanente à l'Espace Jeanne Gerval ARouff jusqu'a fin 2008. Ils se trouvent à ce jour à la National Art Gallery – NAG (n° 1 et 3), et dans une collection privée (n° 2). « J'étais en France –
École d’art et
d’architecture de Marseille-Luminy, en 1982 – donc, loin de ma patrie,
l'île Maurice, qui était alors en pleine seconde phase
d'industrialisation, que je suivais au mieux de mes
possibilités. J'ai alors créé une série de
sculptures (assemblages) en métal, en même temps que la
série de sculptures en pierre La porteuse. Au retour au pays,
j'ai poursuivi, en 1983, la série avec des "group sculptures" de
ce type.
![]() À
l'île Maurice, je suis la seule à créer
des assemblages de métal à partir de pièces
dessinées et découpées à
l'acétylène dans de grandes feuilles de métal, et
assemblées par tubes, boulons et vis. Les autres qui travaillent
le métal, tous des hommes, et peu nombreux, soudent des
pièces récupérées (ce que j'ai fait aussi),
ou travaillées à la forge. »
La voix du sage La
voix du Sage se fit entendre :
« À LA RECHERCHE DE L’ÊTRE
tu
as fui INTRIGUES
et CUPIDITÉ
AMATEURISME et INSOUCIANCE Ton
RETOUR À L’ÂGE D’OR passera par L’ÂGE DE PIERRE pour
n’avoir pas réagi à temps
TU AS ASSISTÉ À LA FAILLITE DE L’ORDINATEUR RAISONNANT TU
AS VOULU HUMANISER LA
TECHNOLOGIE
QUAND L’HOMME N’EST PLUS QUE ROBOT NUMÉROTÉ DANS SA COURSE VERS L’AVOIR Désormais tu devras consulter poètes et artistes Dans le temps on les nommait FOUS DÉMENTS DE L’IMAGINATION VÉGÉTATION PERTURBATRICE DE LA SOCIÉTÉ RÊVEURS SUR LE CHEMIN DES MOTS EXPLORATEURS D’UN IRRÉEL INSENSÉ Ceux-là mettent la technologie au service de l’homme Ceux-là savent allier science et art POÈTES ET ARTISTES PÉNÈTRENT LES IMPÉRIALES ET CELLIERS DE LEUR ÊTRE COMMUNION-VIE ILS CÉLÈBRENT LES MYSTÈRES COSMIQUES DÉVOILENT L’UNIVERSEL POÈTES ET ARTISTES RACHÈTENT L’HOMME ALIÉNÉ » le SAGE se tut Extraits
de Je t’offre ma terre,
Éditions de l’Océan Indien, 1990 (pp. 57-58) Le
rachat par l’art
Le rêve brisé ![]() Le rêve brisé,
2001. Peinture-installation
(contient la réelle guitare brisée et divers morceaux).
Exposée au "1st Beijing International Art Biennal" – Chine, 2003.
Collection privée « La Possession – Ile de la
Réunion. La ville
dormait, épuisée du samedi soir. J’allais, dans l’aube
lumineuse, tracer mes pas de basalte de la légende de l’esclave
dans ma stèle-hommage.* Je me rendais, à pied, sur les
lieux, pour terminer, ce jour-là, une stèle de basalte
dans les jardins de la Bibliothèque de la ville de La Possession
; je devais reprendre l'avion dans la soirée. Un instrument de
musique – aux formes féminines – gisait là, en morceaux,
déchiré, lacéré… Le choc m’immobilisa. Pour
conjurer ce désespoir, j’emportai les pièces de la
violence jusqu’à mon île. Pour en faire un instrument de
PAIX. »
* Il s’agit de la stèle Monument à l'esclave inconnu, 2001, à la Médiathèque Heva de La Possession, île de La Réunion, reproduite ci-dessous. ![]() Jeanne travaillant à la stèle Monument à l'esclave inconnu, 2001 «
Écrire ces lignes aujourd’hui, c’est croire encore en l’homme.
Dans son pouvoir de se laisser racheter par l’Art. Ces lignes,
Énigme devait les consigner à la page du 7 janvier, dans
son journal de cette nouvelle année. Elles lui furent
dictées par le JT de 19h30. Par les images de désolation
que la télévision locale avait diffusées la
veille. Ces plages affligées de l’île,
défigurées par les détritus du passage de l’homme,
de sa célébration des nouvelles aubes de 2003. Sentiment
exacerbé par un titre du quotidien Le Mauricien du même
jour: “La Gare du Nord en piteux état.” L’image des “structures
délabrées, étals et boîtes (…)
laissés à l’abandon par des marchands ambulants,” lui
collait à la rétine. Sous l’œil même des passants,
visiblement des touristes étrangers. L’image ne pardonne pas.
Lui
revient en mémoire un matin qui le bouleversa. Une de ces heures
qui gravent leurs glyphes dans la chair d’une vie. Empreintes à
jamais symbole de renaissance. Si nous sommes tous créés
créateurs, Énigme porte au front une force
créatrice qui signe certains êtres, dont quête et
vie s’épousent. Et en font des démiurges; et, par
là même, prophètes.
“L’Ile-Sœur
dormait encore, épuisée du samedi soir,” se souvient-il.“
Dans l’aube diaphane, je marche, seul. Dans la ville, pas un passant.
La lumière s’est levée que pour moi. Ses sonorités
cristallines me pénètrent l’âme. Je suis fils de
l’Univers. Et j’avance. Pas à pas, pour ne point déranger
l’harmonie cosmique. Comme pour un rituel, au premier matin du monde.
J’allais tailler dans le corps d’un totem de basalte, les
dernières traces d’un alphabet. Puis, rentrer à
l’île Maurice par le dernier courrier.
Soudain,
tranchant l’heure radieuse, un rêve brisé hurle à
m’assourdir. Je m’approche. Mes jambes se dérobent. Au beau
milieu de la route, un amas insolite m’accroche l’œil. M’immobilise.
Déchirées, déchiquetées,
lacérées, gisent là les débris d’un
instrument de musique, une guitare. Telle une femme en lambeaux. Quelle
violence, à la mesure de quel rêve brisé, a-t-il
fallu pour ainsi dévisager, ravager, ce bel objet, si solide,
pourtant, dont la finalité est d’adoucir les mœurs? Pour
conjurer mon désespoir, je recueille pièce après
pièce, celles-là mêmes de l’instrument de la
violence. Que j’emportais par le courrier du soir vers mon île.
Sur ma terre, je les assemblais en installation, comme je crée
des œuvres d’Art à partir de pièces de
récupération.”
Ainsi,
de l’instrument de la violence, Énigme en fit un instrument de
Paix. Les images des plages souillées, des étals
délabrés, des boîtes vidées laissées
sur place, se présentèrent sur son écran
intérieur. Mais la colère céda à l’esprit
créateur. Il sentit un courant de vie lui parcourir le corps.
Toutes ces pièces s’animaient, comme pour un ballet. Trois
poubelles, étiquetées <ANIMAL, VÉGÉTAL,
MINERAL> se mirent en place. Les membres d’une même famille se
rassemblèrent. Ce qui doit retourner à la terre y
retourna: restes de nourriture, pelures de pommes de terre, coques
d’œuf… bref, le végétal rejoignit le
végétal. L’animal et le minéral se
rangèrent.
Les
nombreuses lattes des étals s’échafaudaient en structures
géantes sur La Place de la Gare du Nord. Elles
s’érigeaient en pyramide. L’horizontal se fit vertical. Et
l’Homo Mauricianus, Citoyen du Ciel. »
Le rachat par l’art, dans L’express –
Culture,
Lundi 13 janvier 2003. Communication ![]() Communication,
peinture-installation, 1987 (rails
récupérés du jeu de mon
fils et tubes-liens sur bois). Collection privée (Mme. Myrna
Baichoo, Eau Coulée, Maurice).
« Œuvre née de mon regard fasciné du haut du Sears Tower (alors la plus haute tour du monde) à Chicago sur la circulation ininterrompue du Spaghetti Pool, réduit aux dimensions d’un réel jeu d’enfant. » ![]() Extrait de Je t’offre ma terre, Éditions de l’Océan Indien, 1990 (p. 45) La
vigilance
Pas et traces
« De l'Espace Jeanne Gerval ARouff, le nouveau propriétaire en a fait un restaurant chinois. Il a 'comblé' tout l'espace jardin; y a mis tables et parasols pour pouvoir accueillir le maximum de clients. Plus aucune œuvre n’y reste. Seul l'escalier avec les pas demeurerait.»
«
À noter l'utilisation et l'association récurrentes de
certains matériaux (sous diverses formes, ex: le cuivre:
plaques, feuilles souples, bloc coulé) ; les encres d'imprimerie
(en peinture, en sculpture...) ; les cristaux (ailleurs) tout au long
de mon œuvre. Signes relevés du pèlerinage
intérieur. »
Le guetteur ![]() Le Dodo humain : le guetteur, 1980. Collection privée (Dr Ram Seegobin et Mme Lindsey Collen, Bambous, Maurice) « Ils n’auront pas vu
l’eau
s’échapper coléreuse
des
rochers qui l’étranglent Ils ne l’auront pas vue se pencher
fluide vers la vallée
s’accouplant
au vent du sud-est Ils ne l’auront pas vue volontaire
et sauvage
se
frayant
à
coups
de
coudes
une
voie à travers la forêt Ils n’ont pas entendu parler
l’instant Ils n’ont pas su écouter en
eux
monter la mer
se
recueillir la plaine Ils n’ont pas plongé dans un
étang-miroir ni tremblé
devant
une montagne d’eau Ils sont restés sourds
à la plainte
de l’arbre arraché
à la terre ils débordent
d’activités mais
ils dorment ILS DORMENT ET SE PLAIGNENT DE
LA MONOTONIE DES HEURES ALORS QUE L’UNIVERS
CÉLÈBRE SES OFFICES LES VARIE LES
MULTIPLIE Ils débordent d’activités mais
curieusement dans un sommeil où meurt leur conscience des choses
»
Extrait de Je
t’offre ma terre, Mon existence allumée au feu de la réalité vivante
Mes limites élargies j’exulte
Le désir me dévore d’offrir OFFRIR CET ORGANE QUI PALPITE EN MOI MON ÎLE Extrait de Je t’offre ma terre, Éditions de l’Océan Indien, 1990 (p. 18) «
J'écoute battre le cœur des algues aux rives des lèvres
marines. Méandrines et corallines, sabelles et serpules scellent
notre étreinte. Le message de la mer se parfume d'iode. Il coule
en moi sur les voies de la rêverie. Les cendres du temps
s'éparpillent. Mon livre de bord enregistre notre palpitation
accouplée. Flaque d'enfance émerveillée, j'ai
l'univers pour hochet. Dans le miroir, l'éternité est
plus proche que la terre. »
Extrait de Littoral Sud, dans Le tour de l’île en quatre-vingts lieux (Collection Maurice), Éditions Barlen Payamootoo et Rama Poonoosamy, 1994 ; reproduit d’après Pile/Face, Les Éditions du Totem, 2005, p. 16 ![]() |
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Jeanne Gerval
ARouff naît le 4 juillet 1936 à Mahébourg
(Île Maurice), entre rivière et mer, là où
la Rivière La Chaux se donne à l'océan.
Après une petite enfance mahébourgeoise, sa famille s'installe à Vacoas. La benjamine (six frères et trois sœurs) se dépense autant dans des activités sportives – tennis, bicyclette, chorégraphie – que dans ses études, particulièrement la philosophie. La pratique des arts martiaux (karaté, judo) comme du yoga lui donne à jamais une discipline et une part de méditation et de contemplation dans sa quête spirituelle. |
Jeanne Gerval ARouff - Stations parus
Dire l'Île (1ième station) publié en novembre 2013
L'arbre-Totem Partie I et Partie II (2ième et 3ième station) publié en décembre 2013 -
L’Essentielle androgynie (4ième station) publié en janvier 2014
Initiation ou l’essentielle nudité Partie I et Partie II (5ième station) publié en février 2014
La Porteuse (6ième station) publié en mars 2014
Les Matières (7ième station) Les matières I De pierre et de bois, publié avril 2014
Créé le 1 mars 2002
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