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Quinze grelots pour Daniel Mohen
par Alain Freixe
"Nous sommes tombés d'accord pour que je
vous envoie ce texte sur ses "silex", demeuré pour l'essentiel inédit
(il avait utilisé quelques séquences pour un catalogue
lors d'une petite expo).
Silex de D. Mohen
Les silex sont apparus vers 1998, après une longue période
de travail en noir, gris et blanc. Ils correspondent à une volonté
de retrouver la couleur avec la plus grande spontanéité. En
effet, pendant cinq à six années, à Dennemont, sur
les bords de Seine, dans un atelier situé dans une ancienne cimenterie,
juste à côté d’une carrière de craie, mes recherches
se sont portées presque exclusivement sur les rythmes et l’écriture
des pierres, des failles et des fronts de taille. Les pigments utilisés
étaient constitués, la plupart du temps, de poussière
de craie, de cendre ou de charbon.
Marcher dans la
campagne, en plein vent, parcourir les terres labourées, hersées,
le carnet à la main et quelques bâtons de pastel. Balayer du
regard ces centaines, parfois ces milliers de cailloux à la surface
des champs et guetter l’étincelle, la moindre vibration pour la
saisir, la capter, au plus vite. Prendre dans leur vérité
et leur authenticité la présence, la sonorité de ces
appels, c’était surtout ne pas ramasser les objets, mais les laisser
intacts, dans leur milieu, c'est-à-dire dans leur espace et leur
lumière. Combien de fois n’avons-nous pas été déçus,
après avoir ramassé sur la plage un coquillage ou une pierre,
de les retrouver inertes, sortant de notre poche ? Cette pratique du relevé,
de l’enquête, proche du travail de l’archéologue a été,
pour moi, une façon de sortir de l’atelier et, avec ces silex, un
moyen de repartir sur une nouvelle définition de la couleur : celle
plus intériorisée de la matière.
D. Mohen
Quinze grelots pour Daniel Mohen
Au silex,
Au serpent à plumes,
À Quetzalcoalt « souterrain et céleste à
la fois »
1-
« Travailler avec ce qu’on n’a pas. Non avec ce qui fait notre
force, et qui est toujours illusion, mais avec notre faiblesse qui est notre
ouverture au monde. Avec tout ce qui nous manque. » Ces mots de Bazaine
pour éclairer marche et démarche de Daniel Mohen.
2-
Cagnes-sur-Mer. Le château. Je me souviens d’un accrochage. Me
revient l’image d’une dispersion apparente. J’entends surtout entre la série
des petits tableaux et des grandes toiles de Daniel Mohen plus qu’un ton,
une intonation. Une mise dans le ton. Cela qui fend encore l’air. Son épaisseur.
Une opacité tranchée pour que passe la flamme. Son incendie
sur les arêtes des silex.
3-
Une présence. Le sifflement d’une ligne. Vibrante. Qui plie,
se déplie, se replie, s’enroule, se déroule. Comme un serpent
ondule entre ces saisies. Caresses sur la peau du monde. Se coule. Glisse
sur elle. Serpent amoureux. Serpent impossible. Ce sifflement. Ce son froid
de l’air qui éclate en grelots. Perles sur les terres. Rosée
qu’on entend vibrer. Qu’on voit rayonner. Qui continue longtemps après
qu’elle a disparu.
4-
« Rien ne vaut d’être dit en poésie que l’indicible,
c’est pourquoi l’on compte beaucoup sur ce qui se passe entre les lignes
». À ces mots de Pierre Reverdy, j’ai envie d’ajouter, en peinture,
entre les toiles de Daniel Mohen. Ici, en leur alerte, il y a un reste.
Inassimilable. C’est entre formes, couleurs, supports des murs d’accrochage,
lieu, foule qui se presse, bavarde, fait silence. Un ton. Ineffable. Un
éclat. Indicible. En ces entours, nous errons.
5-
Dans ses grands silex, Daniel Mohen va jusqu’au moment où les
feux colorés lèvent leur jour. Font effraction dans ce qui
est à leur voie de terre : assurer sa prise dans les couleurs, leurs
reprises, leurs éclats, c’est gravir, escalader le jour. Ses feux tournants.
Sa musique.
6-
Je dirais :
Noirs frissons. Un blanc irradie et soulève la toile. Gris granuleux.
Bleus lisses. Rougeur soudain mate. Gonflent les terres, avant les crevasses
des ocres raffinés.
Ou alors :
Noir. Noir de fumée. Gris des cendres. Vase verte. J’ai même
cru voir des braises liquides, dans ce noir matinal. Accidents blancs, cris
des rouges. Verts jamais acides. Ocres des charpentes défaites.
7-
Dissidence des silex. Polyphonie des grelots. Ces silex, ces craies,
ces charbons, ces terres disent que le monde reste habitable.
8-
Ces silex, ces craies, ces charbons ne sont ni là-bas, ni ici
mais entre le peintre et moins les choses, déjà perdues loin
après les yeux dans l’épaisseur du corps, que leur image.
Ce sont des êtres de frontières entre le feu et l’air, dans
des labours d’après pluie.
J’appelle grelot le bruit que fait le feu des pierres quand il taille sa
route dans l’air. C’est cela qu’a entendu Daniel Mohen. Cela qu’il donne
à voir.
9-
Une écoute de la terre, c’est cela que je vois dans les toiles
de Daniel Mohen. L’écoute du bruit que font ses clefs quand le vent
pousse le ciel dans ses derniers quartiers de bleu. Un champ de terre. Des
mottes retournées. Des sillons. Et ensevelis encore face à
l’air, des silex s’offrent dessous dessus. Des sons tendent leurs bras.
10-
Retrouvé ces mots de Maurice Blanchot allant l’amble avec René
Char, il écrivait : « Trouver c’est montrer des traces et non
inventer des preuves. »
11-
En deçà des mots et des figures, sous le visible, du fond
des silex. Sous le sens délié par la pluie sur les labours,
s’étend une nappe de sens brut, selon l’expression de Maurice Merleau-Ponty.
Le sensible ne parle pas toujours. Quand il se tait, il fascine : petits
pans de silex gris bleu…
12-
Silex décapés. Roulés dans le silence. Affûtés
aux plis de l’air. Vent noir sur les labours. L’œil s’ajuste aux tremblements
sonores de la lumière. Blancheur insomniaque d’un contre-jour.
13-
On aimera dans les silex, leurs arêtes. Le souvenir des cassures.
De cela qui les a brisé. Cette asymétrie. De cela qui était
jouvence pour le transparent de la Sorgue.
14-
En plein vol, jonction de la pluie et des silex en leurs pointes. Acharnement
aux arêtes. Contours déchiquetés par la lumière.
Eclats d’écume noire.
Et c’est la terre, cette levée de mottes retournées, de
pierres descellées. Sur ses brisées se dressent les silex.
Ils échancrent la lumière. Et ce n’est plus l’air, cette
musique.
15-
Les silex de Daniel Mohen ont un amont. Un champ : feux allumés
par la pluie sur les labours. Arrachés au plein de la terre grasse.
Noires, les pierres perdent leur lumière. Silex, grelots de la terre
– j’appelle grelot, le bruit que fait le feu des pierres quand il taille
sa route dans l’air – ils font et défont cette musique à l’intérieur
de nous. Et qui nous porte. Retend nos fils. Force notre vitalité.
Alain Freixe/Daniel Mohen
Poursuivre la route sur quelques poésies d'Alain Freixe,
bordée des Silex de Daniel Mohen
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