La langue du coeur
un geste d’amour pour ceux qui sont nés avec une
cardiopathie congénitale.
Témoignage
de Juliette : « Je donne une main à la vie, lʼautre
à la mort”
Lʼescargot hésite
Dʼune antenne puis de lʼautre
Soulève la pluie
Juliette Clochelune
Je suis Juliette, née un 3 mai 1973, une petite cardiaque
congénitale de plus sur cette terre.
A cause de ma difficulté à respirer et de mon teint bleu,
ma cardiopathie congénitale a été
décelée dès la naissance.
J'ai été tout de suite envoyée en
hélicoptère sur Necker où j'ai été
suivie jusqu'à mes 15 ans.
Ma cardiopathie s'avère complexe car j'ai plusieurs
malformations tant au niveau du coeur qu'au niveau des poumons.
J'ai ce qu'on appelle "le syndrôme d'Eisenmenger" (cardiopathie
congénitale associée à une hypertension
artérielle pulmonaire)
On pensait que je ne vivrai pas au-delà de 3 ans à
l'époque, mais j'en ai 34 aujourd'hui! Les médecins
avaient dit à ma Maman : "Faites d'autres enfants car votre
fille ne vivra pas"
J'ai une soeur et un frère qui vont bien, et je suis tata d'une
petite Emilie que j'adore (née en janvier 2005) et de sa petite
soeur Lucile (née en juin 2008). Je ne peux mettre d'enfant au
monde à cause de mon manque d'oxygène et de ma grande
fatigue.
J'ai eu une intervention vers mes 3 ans pour fermer ma fente palatine,
et une autre à 7 ans pour me créer
une luette. Vers mes 4 ans, voyant que je résistais, on a
tenté de me faire un blalock (intervention palliative).
Mais sitôt ouverte, sitôt refermée! Il n'y avait
rien faire pour moi à cause des mes trop fortes pressions
pulmonaires.
Ma mère se souviendra toujours de son angoisse et de sa
déception suite à cette attente!
Vers 11 ans, ma cyphoscoliose a commencé à se
développer. J'ai porté un corset orthopédique
jusqu'à mes 17 ans. On évoquait une intervention possible
aux Etats-Unis, mais ma cardiopathie trop complexe ne le permettait pas.
J'ai vécu car mon corps a su pallier à la malformation.
A 4 ans, avec ma soeur de 3 ans, jʼai commencé ma
scolarité à l'école "normale" en maternelle et
primaire.
Jʼavais une poussette-canne souvent utilisée pour les sorties
scolaires où ma Maman était toujours de la partie.
Puis jʼai été dans des centres pour personnes
handicapées de la sixième à la première
année de DEUG, le collège et lycée mʼauraient trop
fatiguée.
Enfin, jʼai poursuivi mes études sur Paris dans une Fac
“normale”. On avait juste vérifié quʼil y aie des
ascenseurs et jʼavais droit à un taxi pris en charge
intégralement. Cʼest là que j'ai passé mes
meilleurs moments, ma cardiopathie étant à
l'époque stabilisée. Vivre une vie presque normale, sans
me différencier des autres malgré un rythme un peu plus
lent. Je me reposais dʼavantage étant vite essoufflée,
mais je récupérait facilement. Jʼai goûté
à une certaine liberté.
Aujourdʼhui, mon monde se rétrécit aux quatre murs de mon
appartement. Je ne peux plus sortir seule, dormir chez mon compagnon,
voir mes amis sur Paris... Marcher (même dix mètres),
monter et descendre mon étage deviennent presque impossibles.
Lʼaide de ma Maman est indispensable. Cʼest elle qui mʼaccompagne
partout, en voiture et fauteuil roulant, quand la santé me le
permet, ou pour aller dans les hôpitaux.
Heureusement, j'ai ma thèse de littérature (à
domicile), mes livres et ma revue de poésie qui me permettent de
garder un souffle intérieur quand mon souffle souffre
cruellement...
La présence de mon compagnon qui vient me voir les week-ends, de
ma famille, quelques amis et mon
chat. Les associations et forums, ma revue de poésie me
permettent de rester en contact avec le dehors via
Internet. Et les vacances en Bretagne, où enfin, je prends un
bon bol dʼair marin!
Je suis à présent sous oxygénothérapie.
Jʼai eu un AVC en juillet 2008 avec une hémiplégie totale
droite qui sʼaméliore grâce à la
kinésithérapie à domicile.
Depuis que ma cardiopathie sʼest dégradée, je suis suivie
à lʼhôpital Européen Georges Pompidou par Mme
Iserin, une spécialiste des cardiopathies congénitales
vieillissantes. Elle est aux petits soins pour moi.
C'est elle qui m'a expliqué concrètement pourquoi la
greffe s'avérait impossible dans mon cas et cherche
avec moi les traitements thérapeutiques possibles pour me
permettre de vivre encore un peu. Cʼest grâce à elle quʼon
a pris mon AVC à temps (hospitalisée trois mois) ainsi
que mes problèmes de thyroïde.
Je vis en donnant une main à la vie, lʼautre à la mort…
Je survis encore, pour combien de temps ? Je me prépare à
la mort, en espérant goûter au maximum et partager aux
autres chaque miette de cette vie passante.
J'avais écrit ce poème "A la vie, à la mort : pour
dire oui aux dons d'organes" comme on fait un voeu. Ce
n'est que par la suite que j'ai su l'impossibilité de cette
greffe. Mais une autre amie a pu en bénéficier, le 26
novembre 2007. Le voeu sʼest réalisé, en prenant un autre
chemin!
Ce poème en aura fait du chemin. Il lui est aujourdʼhui
dédié.
Il a pourtant été écrit en vue du 14
février 2003 pour que ce jour se Saint Valentin, jour de tous
les coeurs, devienne la journée mondiale des cardiopathies
congénitales, tout en sensibilisant au don dʼorganes.
Cette journée était illuminée par la
présence de ce cher Pr Cabrol qui avait écouté
tous ces poèmes.
Une jeune femme avait organisé ce concours des “schtroumpfs
poètes”.
Jʼavais eu le troisième prix et un grand stchroumpf offert
à mon compagnon avec qui lʼon sʼest dit “oui” ce jour-là.
Un autre voeu se réalisait.
Mon compagnon a été opéré trois fois
à coeur ouvert, il est bibliothécaire. Je l'avais connu
deux mois avant lors d'un déjeuner avec l'ANCC Ile de France
grâce à l'invitation d'Annie Bordeau.
La jeune femme qui avait organisé ce concours de poèmes
est malheureusement décédée un an après,
elle attendait une greffe cardio-pulmonaire qui n'est jamais venue
faute de don d'organes.
Le 14 février est devenu aujourd'hui, grâce à
HeartandCoeur, l'ANCC et d'autres bénévoles, la
journée mondiale des cardiopathies congénitales...
J'ai une pensée pour les familles de chaque donneur et toutes
les étoiles petites ou grandes.
N'oubliez pas, prenez votre carte de donneur d'organes, parlez de ce
choix autour de vous.
Merci! Que la vie vous soit douce.
Chambre dʼhôpital
Lʼenfant compte les étoiles
Sʼendort avant dix
Juliette Clochelune
Bonne Saint Valentin à tous, bonne journée de tous les
coeurs !