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Gaetan Faucer
sélection mars 2004
Il se présente
à vous.
(Tôt au matin, dans un bel appartement. Le téléphone
sonne.)
Maxime : (très nerveux, se précipite pour
décrocher) Allô ! Comment vas-tu, maman ? Mais oui, je vais
bien. Ca va un peu mieux, merci. Quoi ? Je t’écoute. Non, je
ne suis pas énervé, ma petite maman, mais t’as vu l’heure ?
Ah, tu n’arrivais plus à dormir. Mon mal de crâne a
presque disparu, tu n’as donc plus à t’inquiéter.
(On frappe à la porte.)
Maxime : Excuse-moi, maman, mais je dois ouvrir. (il regarde
par le judas, ôte ses chaussures et se revêt
aussitôt d’une robe de chambre qu’il passe sur ses vêtements
avant d’ouvrir.) J’arrive, un moment, j’arrive.(il ouvre)
Ah, c’est toi mon petit Gustave. (à sa mère) Oui, Gustave.
Gustave : (tourmenté) C’est affreux, c’est
incroyable, c’est impossible…je n’en reviens pas.
Maxime : Attends, excuse-moi, j’ai môman en ligne.
(à sa mère) Maman, je suis désolé,
je vais devoir
raccrocher. Encore une fois, je vais très bien, ça
va, je te dis, je vais en prendre deux autres cachets, promis …
merci maman. Quoi ? Oui, je lui remets ton bonjour, oui, je le fais
tout de suite. (à Gustave) T’as le bonjour
d’Henriette. (à sa mère) Il te fait un gros
bisou, tout comme moi, au revoir, maman.(il raccroche) Alors,
Gustave, tout le monde est matinal, aujourd’hui ! Ca va ?
Gustave : C’est affreux, Maxime.
Maxime : Que se passe-t-il ?
Gustave : C’est incroyable… (il regarde autour de lui)
Il y a longtemps que t’es levé ?
Maxime : Je dormais bien, j’arrivais enfin à oublier
mon intarissable mal de crâne, tu ne peux pas savoir ! C’est maman
qui m’a réveillé. Débarrasse-toi, tu veux un café
?
Gustave : Non, merci.
Maxime : Qu’est-ce qu’il y a ?
Gustave : C’est au sujet de Pierre.
Maxime : Pierre ! Ah, heu…quoi, il ne va pas bien ?
Gustave : Oui…enfin non ! Il a été retrouvé
ce matin dans son jardin… (rêveur) "bouche ouverte, tête
nue, et la
nuque baignant dans le frais cresson bleu."
Maxime : Qu’est-ce qui te prend ? Explique-moi au lieu de
me réciter du Rimbaud !
Gustave : C’est justement dans cette position qu’il a été
retrouvé ce matin.
Maxime : Attends, qu’est-ce que tu me racontes là !
Gustave : C’est la vérité, Maxime. Oh qu’il
était beau, pourquoi lui ?
Maxime : La beauté n’a jamais épargné
personne. Je crois justement qu’elle s’attire toutes les jalousies et ravive
les troubles qui sommeillent en nous. En plus, crois-moi, le fait
d’être beau ne t’abrite pas du mal.
Gustave : N’exagère pas, Pierre n’a jamais fait le
moindre mal à qui que ce soit.
Maxime : Ouais…
Gustave : Quoi, il t’a fait du mal ? Un si beau garçon
?
Maxime : Non, non. Enfin, presque.
Gustave : Vas-y, raconte.
Maxime : Rien de bien méchant, il m’a à plusieurs
reprises fait le coup de trouver mes petits amis très
séduisants…puis…
Gustave : Puis ?
Maxime : …Peu de temps après, ils couchaient ensemble.
Gustave : Ah bon !
Maxime : Oh, ce n’étaient que des amourettes sans lendemain.
Gustave : Il ne m’a heureusement jamais fait le coup !
Maxime : Oh, il ne m’a pas fait que ça.
Gustave : Qu’est-ce que tu me racontes ?
Maxime : Je n’ai pas envie d’en parler.
Gustave : Maxime !
Maxime : Que tout ceci reste entre nous, promis !
Gustave : Promis.
Maxime : Il dépensait beaucoup d’argent, je ne sais
pas à quoi d’ailleurs puisqu’il n’aimait pas le jeu, il disait qu’il
n’avait jamais de chance, enfin des choses comme ça. Tu connais
Pierre, toujours en train de se sous-estimer.
Gustave : Tu veux dire que…
Maxime : Oui, bien sûr, il m’a emprunté plusieurs
fois de l’argent.
Gustave : Des sommes importantes ?
Maxime : Non. Des cent euros par-ci, des vingt euros par-là…il
est vrai qu’en additionnant le tout…
Gustave : Pour quelle raison te réclamait-il de l’argent
?
Maxime : Je n’en sais rien ! Il ne t’en a jamais demandé
?
Gustave : Non, et c’est ce qui m’inquiète.
Maxime : Je ne comprends pas.
Gustave : Il agissait différemment, c’est comme s’il
y avait deux personnalités chez Pierre.
Maxime : Finalement, tout cela ne m’étonne pas vraiment.
Il a toujours cultivé avec finesse son côté mystérieux
et imprévisible, quelque peu ambivalent. Il y a chez lui une
double voire une triple personnalité, sans aucune arrière
pensée.
Gustave : Chez lui, rien d’anormal ces derniers jours ?
Maxime : Son comportement ne paraissait pas plus excentrique
que d’habitude, non je ne vois pas.
Gustave : Par rapport aux sommes que tu lui prêtais,
tu ne t’es jamais posé de questions ?
Maxime : Si, bien sûr. Mais c’était surtout la
fréquence avec laquelle il m’en réclamait qui me dérangeait.
En fait, je n’osais pas lui demander explicitement ce qu’il comptait
en faire, j’appréhendais de le blesser…après tout, il
jouait peut-être et n’osait pas en parler.
Gustave : Je comprends. Il te remboursait ?
Maxime : A sa manière.
Gustave : A sa manière ?
Maxime : En m’invitant au restaurant, des choses comme ça.
Gustave : On devrait davantage éclaircir ce côté
là, tout ça demeure beaucoup trop sombre.
Maxime : Pas vraiment, non !
Gustave : Je ne reconnais pas Pierre dans ce que tu me racontes.
Tu es d’accord avec moi ?
Maxime : On a tous notre jardin secret, et il le cachait
bien. Je le voyais plus que toi ces derniers temps.
Gustave : Certes, mais tout ça me paraît tellement
impossible.
Maxime : Des dettes, peut-être !
Gustave : Non, il n’a jamais eu le moindre problème
d’argent.
Maxime : Qu’en sais-tu ?
Gustave : J’ai tout de même vécu près
d’un an et demi avec lui.
Maxime : Oui, je sais ! Tu m’excuseras, mais je n’aime pas
trop me rappeler cette période... Puis, les gens
changent, Gustave, pas vrai !
Gustave : Oui…heu d’accord, mais pas à un tel point.
Pierre a une très bonne situation, il n’a pas besoin
d’emprunter quoi que ce soit comme argent.
Maxime : Tu as raison, tout ça n’est pas très
clair.
Gustave : Enfin, bref, tu n’as plus rien à ajouter
?
Maxime : Si, enfin non. C’est que je n’ai pas très
envie de parler des morts.
Gustave : Mais je ne t’ai jamais dit qu’il était mort.
Maxime : Oh je n’en sais rien, moi. Tu entres comme une trombe,
tu me récites le Dormeur du Val… Alors j’en déduis que
…
Gustave : Quoi, il est mort le dormeur ?
Maxime : Quel dormeur ?
Gustave : Ben, celui de Rimbaud.
Maxime : Oui, sûrement, il dit: "La main sur la poitrine
tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit. "
Gustave : Pas Pierre, heureusement. Un si…
Maxime : …Beau garçon, je sais ! Mais s’il n’est pas
mort, dans quel état est-il ?
Gustave : Lorsque les secours sont arrivés, son cœur
battait encore.
Maxime : Cela me paraît bizarre après une chute
du troisième étage.
Gustave : Pourquoi du troisième étage ?
Maxime : Parce que c’est le seul étage qui possède
un balcon !
Gustave : Oui, c’est plausible, je n’y ai pas pensé.
Maxime : De toute façon avec la crime sur les lieux,
ils vont très vite découvrir le coupable.
Gustave : Le quoi ?
Maxime : Ben, le présumé coupable.
Gustave : D’après toi, c’est une tentative de meurtre.
Maxime : Je ne vois pas pourquoi Pierre se suiciderait.
Gustave : Mais qui… ?
Maxime : De nous trois, il est le plus marginal. Excuse-moi
mais…ses fréquentations !
Gustave : Oui, peut-être.
Maxime : Comment, oui peut-être ? C’est une piste, je
te dis.
Gustave : Tu as sans doute raison, mais c’est la face cachée
de la lune.
Maxime : Il doit y avoir un moyen de se renseigner. Ses problèmes
d’argent, tout ça. Ca doit venir de là.
Gustave : (songeur) En effet, ça doit venir
de là…
Maxime : Tu ne veux toujours rien boire ?
Gustave : (idem) Heu… non, merci.
(Un temps)
Maxime : C’est dommage.
Gustave: Qu’est-ce qui est dommage ?
Maxime: On ne saura jamais ce qui s’est réellement
passé.
Gustave : Bien sûr qu’on va le savoir, Pierre
n’est pas mort, il va pouvoir tout nous raconter.
Maxime: C’est que…sans jouer les pessimistes, après
une chute pareille, on ne se remet jamais complètement.
T’es parti à quel moment ?
Gustave : Les secours étaient présents,
il y avait quelques curieux et les petits vieux du coin.
Maxime : Et toi ?
Gustave : J’étais là le premier, sa
voisine m’a appelé. Tu sais la vieille à moitié folle.
Maxime : Oui, oui, je vois : Madame Blanchard.
Gustave : C’est ça. …A la réflexion,
je me demande si tu n’avais pas raison.
Maxime : A quel propos ?
Gustave : C’est peut-être quelqu’un qui l’a fait
basculer.
Maxime: Sans blague !
Gustave : Madame Blanchard a vu quelqu’un sortir de
chez Pierre, tôt ce matin.
Maxime : Ah … Et ?
Gustave : J’ai recueilli son signalement et je t’avouerais
que je suis perplexe.
Maxime : Perplexe ?
Gustave : Sur la description.
Maxime : (très vite)Elle a vu son visage ?
Gustave : Non non, l’homme portait une gabardine avec
un capuchon qui masquait complètement ses traits.
Maxime: Ah, dommage. Tu dis, une gabardine avec un capuchon
!
Gustave : L’accoutrement n’est guère de saison.
Maxime : Oui, en effet, c’est bizarre, il fait plein
soleil.
Gustave : Bizarre, hein ! J’aime bien les vieux, ils
sont saumâtres mais, en revanche, toujours là quand on a
besoin d’eux.
Maxime : Je ne suis pas trop de ton avis, mais bon...
Gustave : Tiens, dis-moi comment va notre chère
Henriette ?
Maxime : Elle, par contre, les années ne l’atteignent
pas, c’est la pleine jeunesse. Tu connais ma mère, toujours
pareille à elle-même. Elle ne changera plus. Elle demande
souvent de tes nouvelles, maman t’aime bien , tu sais.
Gustave : Non, elle ne changera plus, sacrée
Henriette. Moi aussi, je l’adore, j’irai lui dire bonjour, tout à l’heure,
si
j’ai le temps.
Maxime : J’irai avec toi… on ira ensemble, comme avant.
Gustave : (comme s’il n’avait pas entendu) Ca va entre
ta mère et toi ?
Maxime : (étonné) Oui, bien sûr,
pourquoi cette question ?
Gustave : Non, pour rien…enfin si, tu étais
anxieux tout à l’heure au téléphone, tu sais quand je
suis arrivé.
Maxime : Ben, pas spécialement, pourquoi ?
Gustave : J’ai attendu un instant derrière la
porte avant de frapper.
Maxime : Pourquoi ?
Gustave : Tu parlais fort, je n’osais pas frapper.
Maxime : Tout ça est ridicule, en plus avec
mon mal aux cheveux !
Gustave : Je ne pense pas. Tu n’as jamais parlé
ainsi à ta mère, Maxime.
Maxime : Elle m’appelle tous les matins pour me demander
comment je vais, comme à un gosse. Il y a des
moments où elle me sort par les oreilles.
Gustave : Tu mens très mal, tu adores que ta
mère prenne de tes nouvelles. Je te connais très bien. C’est
peut-être de là que viennent ton anxiété
et ce malaise que tu traînes depuis mon arrivée.
Maxime : Qu’est-ce que tu racontes ?
Gustave : Je sais ce que je dis.
Maxime : Qu’est-ce que tu as, je ne comprends pas ?
Gustave : Quand je suis rentré, tu étais
debout depuis longtemps.
Maxime : C’est absurde !
Gustave : Comment peux-tu me mentir de la sorte ?
Maxime : Je ne mens pas, aïe ma tête…
Gustave : Si, tu mens, tu me caches quelque chose.
Réponds.
Maxime: Où veux-tu en venir ?
Gustave : A une conclusion !
Maxime : Mais quelle conclusion ?
Gustave : La mienne. Tu étais déjà
frais et rasé quand je suis arrivé, comment peux-tu me dire
que tu venais de
te réveiller ?
Maxime : En fait depuis mes allergies, je me rase
toujours en soirée pour m’appliquer une crème qui agit toute
la
nuit. Du coup le matin, ma peau est saine et fraîche.
(Un temps)
Gustave : Peux-tu me rendre un petit service, Maxime.
Maxime : Heu…oui, lequel ?
Gustave : Ouvre ton peignoir.
Maxime : Comment ?
Gustave : Tu m’as très bien entendu. Ouvre-le.
Maxime : Mais…je suis nu en dessous.
Gustave : Justement, pourquoi ne pas en profiter.
Maxime : Je n’ai jamais aimé le matin, pour…
Gustave : N’aie crainte, je te demande simplement
de l’ouvrir. Toutes ces émotions m’ont subitement procuré
l’envie de voir un homme nu. Pierre, je ne le verrai probablement
plus. Ouvre-le, s’il te plait.
Maxime : Tu crois vraiment que le moment est bien choisi
?
Gustave : Il n’y a pas de bon moment pour ça,
Maxime. C’est l’envie qui prime.
Maxime : Tu ne vas tout de même pas m’obliger
à me déshabiller ? De plus, j’ai la migraine, t’as oublié
!
Gustave : Elle passera, j’attends.
Maxime : C’est que je …
Gustave : (l’interrompant) Tu es timide ?
Maxime : Non, ce n’est pas ça.
Gustave : Ben, retire-le… lascivement, comme tu sais
le faire.
Maxime : Oui oui, c’est ça… en fait, tu m’intimides…
Gustave : C’est ridicule, je t’ai déjà
vu te déshabiller !
Maxime : Oui, mais il y a longtemps.
Gustave : Je n’ai pas oublié, je ne souhaite
pas oublier.
Maxime : Tu ne vas pas me… ?
Gustave: Si, mais je recule de trois pas pour te rassurer
un peu, pour te laisser un peu de temps. (Il recule.)
Vas-y !
Maxime : (un temps) Si tu veux, je peux aller dans
la salle de bains pour revenir nu, c’est le fait de me dévoiler
qui me gène un peu.
Gustave: J’ai envie de te voir le retirer, s’il te
plaît, fais-le pour moi, Maxime.
Maxime : Mais je ne peux pas.
Gustave : Si, tu peux.
Maxime: Je…je ne suis pas nu sous mon peignoir.
Gustave: Je le sais, Maxime, je le sais.
Maxime : Tu sais quoi ?
Gustave : Presque tout !
Maxime : Ce ne sont que des spéculations.
Gustave : Peut-être, mais elles sont fondées.
Maxime : Fondées sur quoi ?
Gustave : Sur toi.
Maxime : Sur moi ?
Gustave : En fait, c’est ton histoire que tu m’as racontée.
C’est toi qui lui empruntais de l’argent, charmais ses
petits amis et fréquentais un milieu obscur et marginal.
Maxime : C’est faux.
Gustave : Henriette m’a plusieurs fois demandé
de te surveiller, car elle s’inquiétait.
Maxime : S’inquiétait ?
Gustave : Tu crois ta mère sénile, qu’elle n’a
rien remarqué à ton comportement plus qu’étrange ces
derniers
jours ?
Maxime : Je n’en ai rien à faire de ce que tu
me racontes, tout ça ne prouve rien.
Gustave : Non, en effet ; "tout ça ne prouve
rien", comme tu dis, mais j’ai vécu un mois ici, et je connais ton
appartement, ainsi que tes vêtements. Ce que la vieille m’a
décrit tout à l’heure s’avère la preuve indubitable qu’il
s’agit de ta gabardine. Je demanderai à mes hommes de venir
relever les empreintes uniquement pour la
procédure…car tu ne venais pas de te réveiller à
mon arrivée.
Maxime : Gustave, je l’ai fait pour nous …
Gustave : Tais-toi !
Maxime : (criant) Pour nous !
Gustave : (in petto)Qu’est-ce que tu as fait ? J’ai
enfin tes aveux de vive voix, et c’est ce qui compte aux yeux de
la loi, car en ce qui me concerne, je m’en doutais depuis le début.
Je voulais connaître la raison, le
pourquoi…Tout ça est méprisable et lâche !(affecté)Ceci
m’est tellement pénible, vous étiez mon équilibre,
Pierre et toi, mes alliés et ma raison d’être ; maintenant
je n’ai plus personne, mais je n’ai pas le choix. (Il se
reprend) Puisque tu es déjà habillé, cela ne
devrait pas t’ennuyer de me suivre, je présume ?
Maxime : Attends ! (il regarde son appartement.)
Gustave : Oui, regarde-le une dernière fois
avant longtemps, Maxime, car un crime -même passionnel-
ça peut chercher dans les dix ans.
(Le téléphone sonne.)
Maxime : C’est Maman.
Gustave : Je sais, laisse sonner. Je t’ai dit que j’irai
lui rendre visite cet après-midi.
(Ils sortent.)
Noir
Gaétan Faucer
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