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il se présente à vous.
La puissante rumeur de la tempête qui balaye la campagne est assourdissante. Il a insisté pour sortir malgré le mauvais temps, malgré les réticences de son ami que la force des bourrasques inquiète. Mais il a besoin d’en prendre « plein la gueule » comme il dit, de la pluie, du froid, du vent, pour s’oublier et se fondre dans cette nature vivante et sauvage. Ils marchent un moment, rendus muets par le souffle du vent. Puis le besoin de parler les amène à se réfugier à l’intérieur de la forêt. Aux pieds des grands arbres, c’est presque le silence. Ils perçoivent seulement la rumeur lointaine et les gémissements feutrés des grands hêtres, troublés parfois par les craquements sinistres des branches mortes qui se décrochent soudain et s’écrasent sur le sol en crépitant sèchement comme un feu de bois naissant. Mais il suffit de regarder les cimes de cette haute futaie pour rappeler ce qui se passe à l’extérieur. Les solides troncs qui les apaisent ne reflètent pas l’agitation qui règne là-haut, dans le houppier, à vingt ou trente mètres au dessus d’eux. Comme dans sa tête à lui, ce ne sont que grands balancements en tous sens, sous les coups des violentes rafales. Dans ce silence apparent, la conversation devient possible. Il ose avouer à son ami son désarroi devant cette vision tragique de la vie qu’il essaie de cacher à son entourage. Comment vivre sereinement dans un corps vieillissant se demandent t’ils l’un et l’autre ? La mort vient-elle à point nommé, comme une délivrance ? Cette mort tenue à distance, jusque là, par une vitalité qu’il croyait inaltérable, et qui s’est révélée si fragile, si sensible aux ruptures affectives, et aux atteintes du temps. Par moment ils sont interrompus par une rafale plus forte et plus sonore qui a pu pénétrer jusqu’à eux, entre les troncs et les branches, en rugissant comme l’écume des longues vagues océanes. Puis ils reprennent leurs confidences, se penchent sur leur passé, partageant leurs joies et leurs peines. Au détour d’un chemin ils sont saisis d’admiration par l’éclat d’un rayon de soleil qui réussit à se faufiler entre les gros nuages gris, puis frappe soudain la cime des arbres encore chargés de feuilles jaunies par l’automne et les allume comme des lampions. Plus loin au bord d’un étang, ils s’émerveillent devant un magnifique arc en ciel, à la courbe parfaite et d’une grande netteté, qui semble les inviter à franchir son arche pour pénétrer dans un autre monde. Ils se prennent à rêver, et lui se croit heureux un instant. Peut-être va t’il retrouver les vertus apaisantes de la beauté, peut-être une nouvelle vie l’attend de l’autre côté de l’arc en ciel, mais il sait que celui-ci se dérobe et reste toujours loin devant, inatteignable. C’est le chemin qui compte, il reprend courage, tout doucement. Il s’émeut de la solidité qui se dégage de ces grands arbres et de la force du vent. Dans un élan naturel et confiant il se rapproche d’un vieux tremble un peu à l’écart en bordure de forêt, plus fragile, sensible et exposé. Il veut l’étreindre, capter son énergie, la partager. Il n’entend pas son ami qui crie, sa voix est couverte par un terrible craquement. Il bascule en arrière violemment comme s’il était renversé par une lame de fond. Puis c’est le noir et le silence, tout juste perçoit-il comme un sourd grondement, comme une mer lointaine. Il sent un liquide chaud couler sur sa joue, mais il ne sent plus rien d’autre de son corps, sauf peut-être sa main droite qui explore par légers tâtonnements, qui cherche à le situer et qui ne rencontre que boue et feuilles mortes. Il ouvre les yeux, il ne voit que le ciel gris et tourmenté à travers les branches qui mènent là haut un ballet d’enfer. Il voudrait parler mais aucun son ne sort de sa bouche. Il entend son ami qui s’affaire,
incapable à lui seul de le dégager, et qui lui demande de tenir
bon, il va chercher du secours.
Mais il voit bien sa détresse dans son regard un instant posé sur lui. En baissant les yeux il voit aussi cet énorme tronc au travers de son corps. Il est peut-être en train de mourir, entraîné par le tremble, attentif à son appel secret. Il croit voir un visage de femme dont la chevelure s’agite et se mêle au feuillage doré là-haut au dessus de lui. Il sent monter la douleur dans tout son corps, une douleur effrayante, insupportable. Il ne peut résister, il s’abandonne, ses yeux se brouillent. Il ne sait pas s’il s’enfonce dans le sol ou s’il s’élève vers les nuages Il va partir, loin, franchir l’arc en ciel et s’en aller vers l’inconnu. novembre 2006 *******
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Créé le 1 mars 2002
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