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Catherine Nohales
  sélection février 2005

elle se présente à vous.


  Station St Paul

 

C’était chaque jour la même chose, la même routine. Le réveil sonnait à 5h30 ou bien la radio était branchée sur Europe 1 (de préférence France Info) et égrenait les informations, les nouvelles de dernière minute : une catastrophe, en général, rien de bien réjouissant.
C’étaient les mêmes gestes éternellement recommencés, les mêmes regards mornes, éteints, jetés dans la glace rapidement, sans s’attarder.
Il n’aimait pas le matin.
Il vivait dans un appartement plutôt spacieux du 4ème arrondissement, non loin de l’Hôtel de Ville, dans un hôtel particulier datant du 17ème siècle et qui avait appartenu à un personnage sulfureux de l’Histoire. Il ne savait plus qui exactement. Une femme, peut-être.
Il n’aimait pas l’Histoire.
Chaque matin, chaque soir, pratiquement à la même heure, il appuyait sur les mêmes touches pour activer ou désactiver l’alarme. Aucun interstice dans cette vie minutée, aucune place à l’imprévu. Rien.
D’un pas dynamique ou traînant, cela dépendait des jours, il gravissait la volée de marches encombrées de canards empaillés, modestes trophées de chasses en Sologne. Il ne se souvenait plus de ces jours passés à guetter le gibier dans le froid. Tout cela appartenait au passé.
Il n’aimait pas le passé.
Il vaquait à ses occupations, toujours les mêmes.
Il était sérieux.

Elle prenait le train de 6 heures car elle commençait à 7h30. Elle attendait patiemment sur le quai de la gare la venue du RER qui l’emmenait à Paris, non loin de l’Hôtel de Ville. Elle avait froid et s’emmitouflait dans son long manteau de laine blanc, jolie et sérieuse avec sa serviette et son sac à dos en cuir rouge. Elle travaillait comme avocate chez Levert et Pierron. Discrète, efficace.

Il l’avait repérée depuis longtemps.
Il avait été frappé par son sourire, un sourire imperceptible mais généreux. Son allure décidée, parfois nonchalante, l’aimantait. Il aurait aimé la connaître : elle était la femme de sa vie.
Il la croisait tous les jours à 7h15 exactement, à l’entrée de la station Saint-Paul. Elle montait prestement, légère et gracile, il descendait plus lentement, lui décochant au passage un bref coup d’œil. Il partait, elle allait. Et c’était tous les jours ainsi.

Elle l’avait repéré depuis longtemps.
Elle avait bien noté le petit coup d’œil avide du cadre (elle ne savait pas pourquoi mais elle était sûre qu’il était cadre ; le costume, peut-être) lorsqu’elle débouchait de la station. Bref, mais avide.
Depuis combien de temps durait cet entre-deux ? Elle n’aurait su le dire.
Elle y songeait de plus en plus dans son bureau qui disparaissait sous les dossiers : divorces, pensions alimentaires. C’était son lot quotidien.
Elle ne pouvait ignorer son regard rapide, intense qui lui disait qu’il la voulait.

Il rentrait tard le soir, épuisé par les longues tractations avec les clients. IL rentrait seul, dans son appartement vide du 4ème arrondissement. Il ne la voyait jamais : elle devait être déjà partie.
Le plateau sur les genoux, non loin de lui le portable, il jetait un œil distrait sur la télévision. Ils étaient quatorze millions à faire de même. C’étaient les dernières statistiques.
Puis il sortait, écumait les boîtes de nuit, revenait bredouille, plus bredouille que jamais, seul, toujours plus seul. Il ne savait comment conjurer cette malédiction qu’était sa solitude. Il s’endormait tard dans la nuit, abruti d’alcool et de fatigue. Il la revoyait alors, lui parlait, l’invitait au café. Elle acceptait, ravie. Il se réveillait en sursaut, ce n’était qu’un rêve. Un simple rêve.
Et les mêmes gestes, les mêmes pas toujours recommencés.

Elle marchait maintenant plus lentement, elle ne se pressait plus, ralentissait : elle attendait de le voir. Les Parisiens la bousculaient et pestaient contre sa lenteur. Ils se croisaient, se cherchaient, rivés l’un à l’autre. Puis il disparaissait, happé par l’anonymat. Elle gagnait son bureau chez Levert et Pierron, heureuse, belle de l’avoir vu.

Il jubilait dans son office : ce matin, ils s’étaient aimés d’un simple regard.

Il sortait plus tôt aujourd’hui ! Les clients pouvaient attendre.
Tenaillé par une peur diffuse, le cœur battant, il approchait de la station. Elle était là, sur le quai bondé, un peu perdue dans cette foule bigarrée, si jolie dans son manteau de laine blanc. Il sortait de la rame. Maintenant ou jamais. Un sourire sur leur visage : ce matin, ils s’étaient aimés d’un simple regard.
- « Je m’appelle Vincent.
- Et moi, c’est Isabelle. »






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Créé le 1 mars 2002

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