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Louis Primerano
  sélection mai 2005

il se présente à vous.


  Pas écrits

 

Appel du chemin, avance, invitation de l'espace indéfiniment répété de sable et de vent, avance, à bout de déserts, mais avance, sur la route inventée entre les grandes taches d'ombre, ivre d'errance, dans l'ouvert, avance, à l'illimité de toute possibilité.
Il avance, pas à pas, nuit à nuit, lève une poussière d'instants, grains tourbillonnants absorbés, dans l'avide décoloration du passé, dans le néant grumeleux. De l'aube dans ses yeux, embués encore de nuit mauve ; rouge aurore dans son regard au loin, porté par les brumes ; ses pas au gré de l'événement - ciel, quand des lueurs s'allument, essentielles, et dessinent une auréole au-dessus du visage sombre de la nuit profonde, de la nuit d'ombres.
L'homme avance, pas lourd et lent, dans le sable et le vent. Les marques de ses pas ne s'effacent pas. Traces pour toujours, empreintes à jamais, sceau d'humanité. Ineffaçable errance.
Il y a cette dune, si haute, si grande, à frôler la lune. Il faut gravir la pente. Monter encore. Encore des efforts, et la peine, et la douleur, le vent crie sa souffrance.
Avance, mêle son souffle au souffle du vent, haletant il avance. Hauteur de sable. Sur la montagne de grains qui roulent, un par un, pour inventer l'altitude, pour s'unir, grain par grain, à la virgule du vent, amas d'aspérités fluentes, mouvantes, redessinées par le souffle qui porte, soulève, emporte.  Sans permanence. L'homme avance. Rafales, bourrasques affolantes, tourbillonnantes, souffle, siffle, le vent, ne s'essouffle, siffle, souffle. Boursoufle l'étendue d'un visage de sable, joues des dunes, les yeux mirages, rides de tous les âges.
Il monte, les pieds dans le sable égrené, creuse des renfoncements d'éternité dans les surfaces que le vent, encore et encore, lentement a lissées.
 
Au sommet, il s'est retourné. Contemplation étonnée des terres traversées.
Les marques de pas tracent des lettres dans la solitude de sable. Des lettres bien lisibles, et des mots incompréhensibles. Comment est-ce possible ? Tout droit, j'ai marché, droit devant moi, paroles perdues, marché vers l'horizon, pensées d'absolu, tout droit, poussé par le vent, devant, toujours devant, chemin de vent, avancé, appelé sur une ligne droite du temps. Impossible ! Comment, ces coudes et ces courbes, ces ligatures et ces boucles, ces pleins et ces déliés, de poussière et de sable, ces cursives, ces hampes longues et ces formes hâtives ?  Calligraphie de l'amertume. Enluminure d'une toile de sable et de vent. Shekasteh, reyhân, toghrâ, roqâ', ta'liq, nasta’liq : un tableau persan, une écriture d'Orient. Sur le sol, il n'y a qu'un seul trait, d'une continuité, d'un tracé parfait, de lignes, volutes, spirales, courbes enchevêtrées, des arabesques.
Assis sur la crête, les cheveux flottants, de la dune sous le vent, il est resté, longtemps, immobile, à suivre, instant mystérieux, de ses yeux, le passé ondulant, sinueux, à parcourir par l'esprit, de nouveau, le chemin tortueux, à mettre son âme dans ses pas.
On peut distinguer, dans ces entrelacs, des lettres connues, reconnues. Pas de doute, i folie, i de nuit, illusion inouïe ; et l'a, a de l'âme, a d"amour, a d'âge. Voyelles au rimmel de sable, consonnes friables.
Comment lire ? Ce passé, ces écrits en délire.
Sur la crête, les cheveux flottants, de la dune sous le vent, immobile, il écoute, dans l'air où vibre le blanc, mille points scintillants, nuages de lumière, voiles de clartés instants rêvés, la musique, le chant, des hommes noirs aux boubous blancs, parés tout entiers du brouillard palpitant de lumière pointillée. Les sons des balafons, et le Kora, là-bas, au loin. A portée de voix, de notes, enjouées, rythmées
Trouver un mot, une phrase, dans la plaine de sable, si pleine de vent, o un mot, comme j'aimerais, m, un mot, t de toi, t comme toi. Des lettres embrassées pour la vie. O, pas de chaos, une histoire, une belle histoire, contée par le sable et le vent.
J'étais un pinceau, j'étais un crayon. Iambes aux mille pieds. Quelles syllabes de sable ?
Assis sur la crête, les cheveux flottants, de la dune sous le vent, immobile, il cherche les mots à lire, lecture d'une vie, d'un passage dans le désert, en prose, en vers. é cri, p, i. R, r . Un oiseau o, aux grands L, plane lentement par-dessus le livre aux gribouillis de sable et de nuit.
Il a creusé des sillons où souffle le vent qui creuse plus profond. V des vallées, ruisseaux des r, sommets des L .
J'étais pinceau, j'étais poinçon. J'ai balbutié le monde. J'ai murmuré l'univers. En prose et en vers.
Il a creusé des sillons où souffle le vent de passage, le vent, vers quel néant ? Sillages d'une histoire, sans bagages,  où rien ne rime avec sublime.
Tendre s, sinuosités ondulantes, u d'écumes, i des lueurs vacillantes, tendre s.
Un rien d'i, brins d'i dans le vent, d du hasard muet.
Les cheveux flottants, immobile, dans le vent, il était crayon, il était pinceau.
Sur la dune sous le vent, il contemple l'alphabet de sillons tracés, sillages d'infortunes, traînées de tristesses, majuscules d'ombres, et boucles de joies, minuscules lumières, gais t, a taches d'ombres, mais offrandes de lumières, mais fioritures illuminées en miniatures de pensées, couchées, dans le fond des longs sillons.
Sur la dune, sous le vent, est-ce un rêve ? Dans le lit des mots coule une rivière. Des canaux où vogue sa mémoire aux journées d'hier, fleuve où ses yeux s'émeuvent, roman fleuve illisible de la vie écoulée, finie, passée.  Il y a des pièces d'o, des filaments d' i fluents, l'ici j des jours fanés. Passé liquide. Passé en écoulement, en passage du vent, des ans, des âges, des outrages. Mémoire liquide. Cours cahotant des instants, de souvenirs, ponctués des oublis, des absences, des effacements.
Il y a des oasis dans l'immense, dans le désert muet.
Assomption du ciel dans ses rêves de nuages.
Sur la dune, sous le vent, il aperçoit, au loin là-bas, dans l'ambre azur, porte de nuit, la mort dorée.
Une ombre, sombre, furtive, sur son visage opale, des frissons tout le long de son âme plongée dans les eaux pâles, d'une écriture d'eau, indéchiffrables mots. Jours moroses aux yeux rougis, corps tremblant comme rose au vent, dans l'extrême azur, dans la démesure. Entre la vie, la mort, sur la dune, sous le vent, il attend.
Un cri. Un cri dans le silence : "J'ai lu un mot, j'ai lu un mot".
Il descend la dune lentement. Appel du chemin, avance. Dans l'espace indéfiniment répété de sable et de vent, il avance.


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Créé le 1 mars 2002

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