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(Illustration Sever Mił)
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Des pas
sans
trace
deux
extraits d'un roman de Sever Miu traduit pour la première fois en français par
Esmeralda Mił et Olivia Fudulica
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Chapitre 13
Les jeux des saisons
Par un hiver du seuil des commencements, avec une muette neige blanche
qui n’était pas souillée par les traces des désillusions
et de l’inquiétude, par un tel hiver, j’ai quitté avec ma
mère l’abri chaud, protégeant.
C’était le matin.
Le vent, qui, toute la nuit, avait soufflé, comme écervelé,
s’était arrêté vers l’aube.
Le haut ciel grisâtre, à rebours sur nos têtes,
s’était solidifié dans son immobilité…..
La neige avait entendu sur des marches un rouleau blanc, de duvet.
Maman a pris une pelle en dessous l’escalier, en troublant cette immobilité.
J’étais près d’elle, regardant avidement.
D’un coup cette sorcellerie s’est rompue. Devant la grande porte,
s’est arrêté un camion olivâtre, encapuchonné
par une bâche crasseuse. Deux soldats trapus, en vestes matelassées,
olivâtres, en sont descendus. C’étaient les Russes… À
pas grands, en remuant les bras comme s’ils avaient fauché quelque
chose d’invisible, ils se sont approchés de nous et pendant
que l’un dit d’une voix rauque : "davaï lapata", l’autre
a arraché la pelle des mains de ma mère.....Puis, ils
l’ont pris avec eux, en marchant sur leurs traces….
Nous étions restés plantés là , sous
le ciel d’où d’autres flocons recommencèrent à
tomber.
Ma mère tremblait…..Je croyais qu’elle avait froid...
Le ronronnement du moteur en marche nous a arraché de cette
effroi. Alors, elle m’a regardé, comme si elle me découvrait.
Elle m’a serré la main et m’a tiré rapidement dans la maison.
C’était un ange qui était passé sur nous, pour
nous protéger….
La paupière de l’oubli a cligné de nouveau; d’autres
hivers sont arrivés.
Les hivers de l’enfance ferment sous leur manteau blanc l’âme
pure des commencements. Les images m’apparaissent sous les yeux avec
leurs contours légèrement effleurés, mais encore pleins
d’enchantement.
Quoique…
D’habitude le Nouvel An arrivait après que Père Noël
des premières marches de la vie nous ait visités ; maintenant
ce dernier était exilé, quelque part, loin, peut- être
dans les glaces de la Sibérie. C’étaient les Russes
qui me l’avait enlevé, avec la pelle de ma mère, le cachant
sous la bâche du camion. Il avait disparu des poésies,
des éventaires à figurines en chocolat, d’autour de l’arbre
de Noël décoré. Il avait un frère, un demi-frère,
probablement, Père –Gel à qui il avait laissé sa place,
pendant son absence.
Celui-ci se débrouillait à peine…...Il avait fait
preuve de délai. En faisant tarder son arrivée d’une semaine
après le terme, il est tombé sur le Nouvel An, surchargé
déjà des "Revellion", "plugusoare et "sorcove".
Il était pauvre et ne mentionnait pas Dieu et ses petits
anges.
Les enfants lui récitaient des poésies sur des tracteurs,
champs ensemencés, chantiers, fabriques.
Le père souriait contenté, comme s’il était
venu sur terre en cherchant
un inventaire…….
Quant à moi, il était au-dessus de mes forces de l'appeler
ainsi, et c’était toujours Père Noël que je le nommais.
-Je te prie de lui dire comme tout le monde ou tu veux que nous
soyons en grande peine?
Naturellement, je ne le voulais pas et je répétais
dans ma tête:
- Père Gel, Père Gel, Père Gel
Je fermais les yeux et, à l’abri de mes paupières,
de l’obscurité qui n’était qu’à moi, Père Noël
de mon rêve revenait à la vie…....
( Illustration Sever Mił)
Un labyrinthe bordé
de guirlandes colorées, de lampions et de branches de sapin nous
engloutissait doucement.
Nous étions sur la Place du Palais Royal (maintenant, devenu
Musée). Une grande foule piétinait la neige en bouillie.
Nous nous faufilions à peine parmi les éventaires, où
l’on vendait des crenwursts, des saucisses frites, de l’ouate de sucre
sur des petits bâtons blancs en bois et de petits coeurs de pain d’épice.
En sentant ces arômes, si l’on avait fermé les yeux,
on aurait pu croire se trouver dans une grande foire du Bucarest -Mosii
Oborului- que je fréquentais chaque été.
Je voyageais sous le vent de la curiosité, parmi les placages
vivement colorés, entraîné dans un labyrinthe
des aventures déjà connues, des géants et des nains,
des fées et des sorciers, des Princes Charmants.
Plus loin, Père Gel (j’en disais bien!) se faisait photographier
avec un petit, au centre de la place comme un unique repère-
un énorme sapin clignotant, souvent, de ses milliers d’yeux colorés,
en fascinant l’instant. C’était "l’arbre d’hiver" baptisé
ainsi par les communistes, dans un "moment d’inspiration", pour le
distinguer de celui de l'été…
D’un tel festin hivernal j’ai gardé , comme relique, un petit
livre aux couvertures olivâtres, que je lisais les soirs ou
les bûches joyeuses bavardaient dans le poêle et le silence
balait tout autour de moi, en me tenant prisonnier
dans d’autres mondes…
C’était ainsi que j’ai decouvert Hagi Tudose et Monsieur
Vucea.
Le matou dormant recroquevillé près du cendrier, en
tressaillant lorsqu’une étincelle continuait son éphémère
passage. Il ne se souciait point du sort de son parent, à qui
Tudose, l’avare, avait coupé la queue…….
Beaucoup d’années après, j’avais découvert
que la petite église Troita, située vis-a vis de la maison
de ma grand–mère, était exactement celle dont Delavrancea
parlait dans son oeuvre. J’y allais parfois prier -tout seul- et,
comme nulle part, j’avais l’impression de sentir le bon Dieu plus
près de moi. C’était une joie qui n’a pas duré...
Le bulldozer de Ceausescu, allait faire disparaître encore un témoignage
de croyance, néantisant histoire et conte, à
la fois. Il y avait des temps empoisonnés où les gens
verrouillaient au fond de leur âme la foi -tant qu'ils en avaient,
des ancêtres- en collant sur le visage le masque ignoble de la peur.
Ils désiraient à tout prix la vie…..
Mais c’était la vie qui ne les désirait plus…..
De temps en temps, les masques de l’obéissance s’en détachaient.
Je revois, comme en réalité, l’anéantissement
de l’église "Sfanta Vineri"…
Une file muette d’ombres"se levait…s’agenouillant" vers la croyance,
les yeux vides et le visage -image de la douleur-, entourant les ruines
avalées par les vagues de poussière….Cette image avait quelque
chose de l’intensité d’une tragédie antique…
Une pauvre brique, cachée à la main tremblante sous
le manteau, près du coeur……
De l’église, pliée au coeur…….
Tout comme le monde des contes de fées, du copeau échappé
du malheur renaîtra la Croyance.
La benne de l’escavateur heurtait le mur.
Un saint chancelait comme une incertitude.
Puis il tombait, se fondant dans le plâtras.
Les croix d’ombre marquaient l’endroit.
Les hommes redevenaient hommes.
Dans les hauts cieux, Dieu essuyait une larme!
…………………………………………………………………………………………..
On avançait vers des temps terribles. Mais à peine,
était-on au début..
L’enfance allait s’enfuir bientôt.
Auprès de mes pauvres parents, qui avaient levé un
mur autour de moi, moi aussi j’allais sentir le poison.
Pour l’histoire c’était un clin d’oeil, pour nous une vie.
Tout avait été délimité par un voyage…….
La chasse et le retour de Père Noël……
Ces deux repères de temps ont endigué un demi-siècle.
Pendant ce Saint Noël de l’année 1989 la dalle s’est
levée, en délivrant l’âme.
De nouveau, les cantiques de Noël se sont fait entendre.
Dans nos regards, l’espérance brillait!
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second extrait du roman
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