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Illustration de couverture par Sever Miu
Chaque mois, comme à la grande époque du
roman-feuilleton, nous vous présenterons un chapitre du roman de l'auteur roumain Sever Miu, "Des pas sans traces".
Une invitation
à découvrir ou rédécouvrir cette
moitié d'Europe dont nous avons été longtemps
privé et dont nous pouvons désormais réentendre
la voix.
Table
des chapitres déjà
publiés :
Chapitre 1 : La
sortie de l'oeuf
Chapitre 2 : Dans
le refuge-l'aphabet de la vie
Chapitre 3 : Le
Retour
Chapitre 4 : Les contes des ombres
Chapitre 5 : Lettre à l'espérance
Chapitre 6 : De
la foire... en Sibérie
Chapitre 7 ; Prière
pour le pain
Chapitre 8 : Une
monnaie byzantine pour une haure d'enfance
Chapitre 9 : De
grandes fêtes, de grandes joies
Chapitre 10 : Chez nos parents, chez nos voisins
Chapitre 11a, 11b, 11c...: Chez grand-mère
Chapitre 12: Le rêveur apprenti
Chapitre 13: Les jeux des saisons
Chapitre 14 : Des villégiatures
Chapitre 15: Le premier harnais (cette page)
Des pas sans traces
Chapitre 15
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Présentation par l'auteur
"Des pas sans traces" est un roman-poème sur le
monde de l'enfance après la deuxième guerre mondiale dans un
faubourg de Bucarest. La Roumanie était sous l'occupation des
Russes et dans une période de la dictature totalitaire.
Commencé en 1986, puis revu, complété, il est
terminé en 2003.
La poésie de l'âme d'un enfant protégé par ses
parents se tisse avec les événements réels, comme veut
le dire l'édifiante prière de l'enfant du début :"Mon
Dieu, aide-moi à porter pendant toute ma vie mon âme d'enfant".
Dans ce livre, vous découvrirez des traditions, toutes les
coutumes des gens pauvres, ceux qui formaient une mosaïque
ethnique -Grecs, Italiens, Tziganes, Juifs, Bulgares .
L'école élémentaire, le collège et la
faculté sont trois sortes de harnais qui recouvrent et dirigent
l'esprit de l'enfant. L'épilogue essaye de déchiffrer le
sens de l'existence.
*********
Chapitre 15
Le premier harnais
Tout
ce que le vent, le soleil, les arbres, la pluie, les chiens, les oiseaux,
le serein du ciel m’auront enseigné devait maintenant être
enfermé au fond de mon âme.
Une autre page blanche s’était tournée pour moi.
Ces hommes- là désiraient me dire …..quelque chose.
Ce serait de bonnes, ce serait de mauvaises nouvelles, qui sait combien de choses insolites!
Ce n’était bon que si maman me disait: ” sois seulement
tous yeux, toutes oreilles et “ mets tout dans ta tête”…
Malheur à ma tête!
C’était ainsi que je pensais pendant le dernier soir de liberté,
aprés que j’eusse fait la prière, ne trouvant pas l’endroit
convenable dans la literie.
Une photographie du premier jour d’école est une expression
de la tristesse. C’est comme si on avait photographié
un point géant qui a écrasé la première enfance.
Je sens comme il périsse sous ce disque noir, le fragment de
rire, les pas de la fuite et la pensée d’une plaisanterie.
Je regarde derrière.
Un garçonnet brun, les grands yeux et ronds,
caracole à cause de l’impatience, fronçant comme contrepoids,
le front d’inquiétudes.
Je passais sur ce chemin plus tard que les autres(environ sept ans et demie)
mais il parait insupportablement tôt. C’est vrai que le secret des
lettres je l’avais appris à 2 ou 3 ans et que j’ai commencè
à lire les livres de la bibliothèque des parents, les dévorant
au propre et …au figuré.
J’apprenais dans une école de quartier, ni belle ni laide, semblable
aux maintes “cachôts” de l’enfance. Un immeuble grisâtre, avec
une cour couverte de dalles en béton, auxquelles j’avais, pas
une seule fois, pris l’empreinte sur les genoux nus, qui dépassaient
le tablier bleu. À l’entrée, il y avait un hall énorme
où retentissaient pendant les récréations
les sifflements et qui servait comme salle de festivités….aux occasions.
C’était “l’École le numéro 33”(élevée
plus tard au rang de lycée et rebaptisée “Emil Racoviţa”).
“33” court comme au médecin, à l’armée ou au prison;
soyons corrects, un peu de chacun….
Le bâtiment se dressait à un carefour qui deviendra, en 1953,
à l’occasion du quatrième Festival Mondial de la Jeunesse,
le chemin d’accès de première importance du pays –
“ Le 23 august”.
L’arène occupait le terrain qui, pendant les premières
années d’école portait le nom”Groapa lui Ouatu”(la fosse de
Ouatu). Là, les élèves exerçaient les habitudes
archéologiques, furetant parmi les déchets pour découvrir
de l’étain en feuilles, des roulements à billes, des étiquettes
colorées, des articles qui étaient offerts après
par troc, dans un marché aux puces sui-generis.
Le premier contact avec l’école je l’avais fait par l’intermède
de l’intendante de l’école “33”-Ţăţica (la”Petite
Tante”)- une femme de la campagne, partiellement urbanisée dans
le faubourg de Vergului.Vers le milieu du siècle passé, on
gardait encore l’acceptation du mot ” ţaţă” (tante), parce que ce personnage
évoqué, n’aurait pas toleré le sens péjoratif
utilisé aujourd’hui, d’habitude.
Notre “Tante” avait une grosse voix à cause des cigarettes”Plugar”
et, probablement, à cause du titre agrandi de testetorone qui
égarait, absurdement, par son sang. Le regard sombre et la main
sur le balai, elle était toujours prête à se quereller.
Intransigeante, la variante féminine de Robespierre, elle voyait dans
n’importe qui un potentiel ennemi qui pût maculer la mosaïque,
frottée avec zèle toute la journée. Je crois qu’elle
aurait été la plus joyeuse si l’ombre des écoliers avait
été supprimée sans penser qu’il aurait disparu
aussi l’objet de son activité….C’était, en même temps,
une sorte de Salomon qui mesurait la justice des écoliers conformément
à la longueur du balai…Ce modèle de dictateur qui m’a apparu
dans mon chemin était un exorcice utile pour les temps dans lesquels
nous étions entrés.
Le deuxième personnage qui a marqué mes commencements d’élève
a été, bien sûr, l’institutrice - Madame Viorica
Băluţescu. Une femme de haute taille, le visage olivâtre et les yeux
noirs, étincellants, un peu bombés à cause de son hyperthyroïdie.
Quand elle se fâchait, elle serrait les lèvres, après
quoi elle levait doucement le coupable d’une oreille, le pesait avec soin
comme si elle ne voulait l’échapper et le foudroyait du regard.
Au début, nous l’avions appellée “Madame”, mais
après, quand on “s’était lié d’amitié”, elle
nous a imposé de l’appeller "Camarade"! La rudesse de sa voix allait
comme la bague au chat avec l’appellation imposée par le système…
Mais ce n’était pas le seul changement étrange…Pendant le premier
trimestre de la nouvelle existence, à la fin des classes on
prononçait la prière ”Notre Père”. Après
une période, on n’a prononcé aucune prière; on attendait
avec espérance la voix de la clochette, regardant fixement la photographie
qui trônait au-dessus de la chaire- le père Stalin-.
Ce troisième personnage, dont l’ombre s’étendait dès
maintenant sur mon existence, me semblait le plus effroyable. De là-
haut, il nous surveillait les sourcils froncés quand nous “péchions”,
copier l’un sur l’autre et nous n’avions pas l’espérance que notre
geste resterait impuni. Quelques fois, je le surpris rire, ironiquement,
dans sa barbe, quand l’institutrice me trouva sans le devoir
écrit …
Ma grand –mère m’avait appris sur la grande pitié de
Dieu. La pénitence et la prière apportaient le pardon du péché.
L’homme au regard tranchant et ironique ne connaissait pas la pitié…
J’avais entendu, une fois, mes parents chuchottant. Mon père racontait
sur le massacre de Katin, ordonné par celui-ci.
Ma tante d’Obor m’avait lu sur les souffrances du fils –prisonnier en Sibérie…
Existait-il quelques chances à nous protéger?
Le comble a été quand, madame Baluţescu nous a obligés
d’apprendre par coeur une poésie de Mihai Beniuc, intitulée
”Chanson”. Je ne me rappelle que la dernière strophe:
“Notre cher Stalin
Le chemin a été long et difficile
Mais s’il avait été encore une fois
Nous n’en aurions pas eu de mal
Parce que la lumière de Kremlin
Nous a rendu le ciel serein
Et ton apprentissage
Nous a allumé notre chemin…”
Dès qu’on a terminé de lire la poésie, j’étais
avec la main levée. L’institutrice, intriguée, m’a demandé
ce que je voulais.
-Où est ce Kremlin?
Elle a sourit me donnant des explications géographiques qui
me calmèrent un peu. Elle m’éloignait la peur qu’un jour
nous arriverions avec le “respective” dans un contrôle. J’ai mémorisé
la poésie avec le plaisir au lequel j’avalais l’huile de “foie de
morue (alors selon ma mère, cette médecine était la
condition de grandir droit, quant à l’effet de la poésie j’en
doutais..)
C’est matin. On nous a réunis dans le hall de l’école. Un jour
sombre…sous les drapeaux noirs, brillait l’espérance..
Les sirènes sonnaient longuement.
Nous attendions, immobiles, depuis une heure.
Mes genoux avaient commencé à trembler.
Je savais que Staline était mort; mon père avait communiqué
la nouvelle à maman, au point du jour. Il l’avait apprise pendant
la nuit à “la Voix de l’Amérique”. Je prenais le thé
dans la cuisine. Par la porte ouverte, quelques fragments de paroles me sont
parvenus.
Je cherchais à les déchiffrer….
-C’est sûr, Dorisor, eux aussi, ils l’ont communiqué.
-Oh, bon Dieu, ..peut-être…..
-C’est le temps de te dépêcher vers l’école..
Je n’ai pas entendu le reste.
Maintenant, on devait nous en parler…Surveillés par les yeux sévères
des professeurs, je pensais pourquoi on tardait ainsi. En doutaient-ils,
encore ?
Au moment établi de l’organisation du parti, devant nous apparut
le directeur de l’école, Rabinovici, un petit homme, qui avais pris
du ventre et de la calvitie..
Il portait le costume bleu-marin avec lequel il se présentait à
toutes les festivités. Ses yeux étaient rouges, sa voix tremblante
- Mes enfants, il faut vous annoncer que le camarade Staline est mort.
Il fit une pause, pour amasser ses forces épuisées à
cause de la nouvelle cruelle et continuait d’une voix tonitruante:
-Mais il vit encore et vivra toujours dans chacun de nous.
Son affirmation m’avait effrayé. Comment serait-il possible? …qu’il
soit devenu une sorte de fantôme, qui continue à
faire des ravages dans les vies des hommes?
Je ne supposais pas que j’étais si près de la vérité.
Rabinovici a affaibli sa voix, nous invitant à garder une minute de
silence, après quoi il a éclaté en larmes. Nous commençâmes
à nous agiter, moins à cause de l’émotion
de la nouvelle mais du besoin de nous dégourdir.
Rentré à la maison maman a ouvert la porte, souriante.
-Eh, bien, qu’est-ce que vous avez fait aujourd’hui à l’école?
C’était une question standard, répétée jour après
jour, mais ses yeux étaient baignés en lumières…
-Nous avons “fêté” la mort du camarade Staline!
Les drapeaux noirs flottaient sur les édifices, les cinémas
et les théâtres avaient fermé leurs portes,
à la radio on livrait seulement de la musique funèbre.
Ça et là, les visages des hommes se rassérénaient à l’espérance.
Le temps a passé.
Les choses ont suivi leur chemin tordu.
La mort du “père” n’avait rien changé.
Son portrait est resté au-dessus de la chaire.
Les professeurs l’appelaient, sans cesse, le camarade Staline.
Il me semblait étrange qu’ils aient comme camarade un mort.
Mais, si c’était le désir du parti!
De l’Est, la tempête de neige rouge soufflait immobile.
Le poison, inoculé fortement, faisait son oeuvre.
Les gens étaient fatigués d’espérer.
Quelques-uns, inconnus par les autres, terminaient leur vie dans des prisons.
D’autres, qui avaient tout perdu, défendaient la vie, oubliés.
Les “futés” faisaient des compromis.
Avec chaque pas, ils ascendaient sur un cadavre, haut, toujours …..plus haut, vers le pouvoir.
Ceux qui avaient craché, léchaient maintenant
l’endroit, se fardant le visage.. ils empoisonnaient les jeunes
êtres innocents qui cherchaient leur chemin.
On exerçait “l‘art” de l’humiliation.
Le “oui” bégué fixait le moment, néantisant n’importe
quelle contestation.Une parole signifiait la mine de sel.
Les gens disparaissaint au beau milieu de la nuit.
De l’ombre de la peur, un arbre touffu s’était emparé de l’être.
Dans les villages, les habitudes ancestrales se viciaient. Les économies
de toute vie se dissipaient. Les paysans étaient déracinés
et étaient menés comme les troupeaux.
Les uns sortaient des rangées, se réfugiant dans des villes
où pour un guignon ils oubliaient leur origine. Maintes se sont
laissés porter par la vague. Les pauvres d’hier se leurraient
avec des louanges. La grande -couronne en fer-blanc - les éblouissait.
Ils se réjouissaient que les riches étaient tombés à la débine..
La souffrance était pour eux un remède.
Ils étaient devenus, lentement, sans le savoir les domestiques des domestiques.
Les derniers apprenaient à être les maîtres..
La croyance était exilée. Les habitudes salies.
Le mensonge et le vol bénissaient les hordes.
“L’homme nouveau” venait d’apparaître.
Tous ceux qui arrivaient près de moi, à demi, c’était
les années d’enfance qui étincelaient trop pour qu’elles
fussent avalées par des excréments du temps. Le mur
avec lequel mes pauvres parents m’avaient entouré, la deuxième
redoute de la défense, tenait encore fort à l’attaque..
Le phénomène de ma socialisation a été douloureux.
J’étais un enfant extrêmement timide, d’une sensibilité
exagérée. J’étais assis dans le banc penché sur
le cahier, grignotant le bout du crayon qui devenait ainsi un blaireau. Je
ne concevais pas à me battre parce que je produirais de la douleur
à quelqu’un d’autre. Quand je perdais la raison, mes coups étaient
si légers qu' ils amplifiaient la riposte de l’adversaire. Dans
une classe avec des élèves très pauvres, j’ai été
découvert dès le commencement que je n’appartenais pas à leur monde…
Nulle part n’apparaît si bien la raison perpétuelle de la lutte
pour l’existence qu’à l’école. C’est le premier endroit où
les différences prennent du contour, surtout que les méthodes
de dissimulation ne sont pas encore bien maîtrisées. La
vie est dure, la survivance difficile.”Homo hominis lupus est”- le proverbe
que mon père citait avec obsession devenait réalité
maintenant…et Malthus-le sorcier néfaste de l’enfance- était
fortement entré dans ma vie!
C’est presque douloureux, la naïveté de croire dans la
bonté de ses semblables et le réveil à la réalité
est triste. Du maculage et de la destruction des cahiers, de la déchirure
de l’uniforme, des querelles et crocs-en -jambe, jusqu’à la confiscation
du sandwich-le résultat quotidien des renoncements de mes parents-
j’ai parcouru toute la golgote des humiliations. C’était une leçon
dure, mais utile. J’ai commencé à descendre des
contes… Dans la prison de “33”, je ne pouvais même pas réclamer
aucune tortionnaire. La répression aurait été dévastatrice..
J’ai cru que la souffrance de l’homme produisait dans l’âme des semblables
de la compassion; que ce sentiment était le combustible de la bonté
qui, à son tour ,élève l’âme haut, toujours
plus haut. Au-dessus de la glaise humaine. J’apprenais maintenant avec
stupeur qu’elle fait vibrer la corde de la joie , de la satisfaction,
descendant en bas l’homme jusqu’aux grottes de l’inanité. Dans un
monde gouverné par la loi de la lutte pour l’existence, dans lequel
Malthus regardait ironiquement derrière l’épaule, la
religion avait cherché de niveler les aspérités par
le précepte de l’amour pour son prochain. Les adeptes de Staline
l’avaient chassée de la vie, en ouvrant la “Boite de Pandora”..
Les gens commencèrent à se lacérer.. La lutte de classe
dirigeait le carnage officiel. Un peu plus tard, après
quelques dizaines d’années, j’allais constater avec une infinie tristesse
que ces lois sont extrapôlées à l’échelle globale..
Les Francais, le plus gauche peuple de l’Europe, ont joué
tout au long de l’histoire avec les principes communistes. Ils les ont soutenus
continuellement hors de leurs frontières, mais, chez eux, ils
ne les ont pas mis en oeuvre. Les sommets de leur “intelligentsia”
glorifiaient le”système rouge” est –européen pendant
qu’ils prospéraient sous “ l’odieux capitalisme ”. La joie gallique
s'hyperbolisait, regardée par le miroir des”opprimés”
enviés.
J’ai dû m’adapter au fur et à mesure.
J’ai appris à contourner les cartes sur la vitre, à utiliser
avec finesse le papier pour copier; j’ai appris à gagner des
“informations” à vol d’oiseau, à faire mes devoirs sur place,
c’est-à-dire pendant la récréation avant les classes,
à deviner quand je serais interrogé à la leçon,
à manquer les classes quand il serait nécessaire, à
”oublier” le carnet de notes à la maison, à être
plus indulgent avec moi-même et à me pardonner toujours. Voici
l’image des premières années d’école: un champs miné
par la souffrance physique, la crainte, les humiliations, tout marqué
par les trois repères entrés dès maintenant
dans mon existence: la “Petite Tante”, l ‘Institutrice et ….Staline.
Pendant l’été de l’an 1953 à Bucarest , a eu lieu le
Quatrième Festival Mondial de la Jeunesse des Étudiants que
j’ai souvent mentionné. La structure de ces activités
, évidemment communistes, pourtant, a produit une onde d’animation
du grisâtre qui appuyait le monde de la capitale. Le pouvoir
se donnait la peine de cacher la vie des humbles pour que les jeunes venus
des pays capitalistes fussent convaincus à lutter contre
l’exploitation. À côté des marchandises distribuées
sur des cartes, d’autres commencèrent également
à apparaître. Alors j’ai appris le goût du chocolat et
de la compote d’ananas apportés par l’oncle Oprea, le frère
de mon père. Le rideau informationnel s’était déchiré
ça et là. ”Apprenions la langue russe, en chantant”,
”Ici parle Moscou”, des films comme “Des Cazaques de Cuban” avaient
perdu le monopole absolu.
Une fenêtre s’ouvrait vers l’autre côté.
Des nouvelles émissions radiophoniques, des films, des livres étrangers
pénétraient dans la vie sombre des gens, apportant une goutte
de couleur. Tout cela, à la même nuance de rose, mais
c’était autre chose. Les mesures de garde et de surveillance ont été
intensifiées. Les uniformes bleu-violacés patrouillaient
dans des parcs et aux carrefours, leurs ombres s’élevant sur
le gris de l’asphalte, semblable à des barreaux géants.
Qui sait combien d’autres civils s’y étaient joints? La curiosité
dominait la peur …
Notre immeuble de Mihai Bravu se trouvait sur la principale artère
d’accès vers le Stadion 23 August, le coeur du Festival, ainsi
que devant mes yeux se succédait une entière géographie
du monde.
Pas loin du carrefour des chaussées Mihai Bravu avec le
boulevard Pache dit Maréchal Tolbuchin et le boulevard
Ferdinand, baptisé le boulevard Dimitrov, approximativement
près de l’endroit connu maintenant comme la Place de Iancului, se
trouvait pendant mon enfance la Pharmacie Lavoisier – l’oasis de mes apaisements
et douleurs d’enfant maladif.
Y courait mon père, pendant le jour ou la nuit, acheter de l’aspirine
Bayer, de la potion Rivieri, du bleu de méthylène ou de la
péniciline Merck.
J’entendais ma mère, appeler papa:
- Ionel, vas chez Lavoisier…
Mon père prenait le chapeau et le pardessus afin de rendre une
visite ( dans ma tête) à ce noble et célèbre
chimiste français . Bien sûr que “ son origine bourgeoise” le
fait qu’il a été guillotiné pendant la Révolution
Française, mais plutôt “le toupet” d’avoir découvert
la “Lois de la conservation de la matière “avant le Russe Lomonosov
, constituaient assez de raisons pour effacer ce nom du fronton de la pharmacie
et de le remplacer avec un numéro. Mais comme il arrive souvent,
le repère était resté dans la mémoire des maintes
personnes. En plein été, nous nous sommes tous réunis
devant la Pharmacie Lavoisier.
Envahissant les trottoirs, nous nous sommes précipités vers
les bordures fortement gardées. Nous nous haussions sur la pointe
des pieds, cherchant avec désespoir a dépasser du regard la
foule qui frissonnait de temps en temps.La Finlande, l’Inde, l’Allemagne,
la Hollande, la Suéde – un monde entier, complété par
mes fantaisies, prenait vie maintenant. De petits drapeaux et des écharpes
flottaient, en caressant le feu de nos joues… Les mains s’étendaient
- pont, cherchant à toucher d’autres mains.
Ceux de derrière embrassaient les épaules de ceux qui avaient
eu de la chance, comme si à travers eux, ils auraient pu transmettre
leur propre fluide. Le toucher était une tentative désespérée
d’offrir un fragment de son être… Une sorte de lettre confiée
aux autres semblables, plus chanceux, avec le désir de la porter vers
la liberté, dans le monde de l’autre côté.
Une brise fraîche passait parmi les barreaux. Les soirs dans les parcs
voisins ou au Théâtre d’été 23 August étaient
de vraies éruptions de lumière et de couleurs. Le calme se
fragmentait dans des mélodies exotiques. Et quelle me semblait charmante
la grâce des danses indiennes, la sûreté des jongleurs
chinois, dont les assiettes volaient au-dessus des têtes ¡
Dans ce monde je retrouvais le parfum du cirque qui m’avait fasciné.
Baigné par la lumière et les couleurs, je revivais mes souvenirs.
J’étais sur la place de l’actuel Théâtre National, avec
son monde fait du rire et de larmes. Je me rappelle même maintenant
le visage fardé de Céacanica, le vol du trapèze, le
dressage des chevaux fougueux. Le silence interrompu par le bruit des
tambours me perçaient l’âme avec la flèche de l’inquiétude…
En un clin d’oeil, le saltimbanque volait vers l’empire du rêve, liant les moments par un petit pont..
Un peu plus tard, j’ai tressailli devant la toile de Seurat”Le Cirque Fernando”-j’y
redécouvrais les chevaux du “Cirque Krateyl”. Du cirque de mon enfance
ne sont restées que quelques planches grisâtres. Un vol avait
été arrêté. Les chevaux, eux-aussi, peut-être,
pleuraient-ils.
Quelques années plus tard, quand la maladie de l’architecture gagnait
le pouvoir, la maison des Krateyl disparaissait, elle aussi, sous la
lame des bulldozers. Une vie menée entre deux ruines.
Plus loin du centre de Bucarest, dans la banlieue Rahova, les
rhinocéros en acier passaient par la peine et le calme
des autres hommes.Un quartier entier vaincu…
Nero lisait des vers sur les ruines fumantes de Rome.
Les ruines du triste Bucarest n’ont été “que” le décor d’un film….de guerre!
…………………..
- A la lutte pour la cause de Lenine et Staline, en avant!
- Tout en avant!
Un énorme carré dans la cour de l’école.
- Camarades pionniers, vous portez à vos cous la cravatte rouge, une
petite partie de l’étendard de notre parti….Sacrifiez-vous pour lui!
Les doigts unis avec lesquels on salue, cela représente la solidarité
des cinq continents dont le communisme va triompher!
……………………
Papa m’avait dit avant de partir:
-Quand on est parmi les loups, on doit brailler comme eux!
Lui, qui n’avait fait aucun compromis, en refusant toutes les propositions
d’adhésion au parti, il voulait que son fils fût à l’abri
!
Maman me repassait légèrement l’uniforme, murmurant, plutôt pour elle:
- Mais tu ne dois jamais tomber dans leur piège!
Je regardais le mât au sommet duquel flottait le drapeau du parti.
…..
Sur la façade de l’école, le drapeau à trois couleurs
“s’agitait”, prisonnier, entre deux autres drapeaux rouges.
Deux contre un, c’était la proportion correcte!
L’enfilade d’élèves à qui on liait les cravattes s’écoulait
uniformément, en répétant les mêmes gestes…….
Comme j’étais ennuyé, j’essayais de faire de petits cercles autour de moi sur le sable.
Les chaussures avaient été cirées pour la grande cérémonie.
Cela n’avait aucune importance!
Je marchais sur un chemin qui m’était, tout à fait, étrange..
Sans le vouloir, moi aussi, je me joignais à la meute…
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