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"Initiation d'un coeur",
une création
de Laurence de Sainte Maréville |
Présentation de la sélection
de Mars 2004
par Catrine
Godin
Notre Livre d'hiver vous propose
des textes des membres de Francopolis
Philippe
Vallet est ce mois-ci dans le Salon de Lecture. |
Si je savais que ce
sont les dernières minutes où je te vois,
Je te dirais "je t'aime" sans présumer bêtement que tu le
sais déjà.
(Federico
Garcia Lorca)
Avant de vous présenter les textes, une petite pensée d'hommage au
peuple espagnol, meurtri puis relevé de terre, pour faire entendre sa voix,
forte et claire, à la fois contre la terreur et contre la manipulation électorale.
*
Mars. La guerre, l'amour. Le sang, la vie.
Enfin mars sourit entre les rais tout frais d'un soleil de printemps. Ici on se souffle
encore sur les mains quelques buées d'hiver, tandis que la Terre se gave
de lumière ;
là-bas une planète rouge nous interpelle.
Des échos du monde ruisselés des doigts imbibent des espaces différents
d'une rive à
l'autre de l'Atlantique, d'est en ouest et du nord au sud du globe, mais dans un
beau
désordre pour un festin de poésies et de regards.
*
Nous ouvrons d'abord un oeil puis deux, et même trois, très loin,
par le regard
de
Michèle Gharios du Liban, en hommage à
TOUS les prisonniers de guerre. C'est
donc un témoignage, une part de réalité, de sable et de douleur
recueillis dans un écrin
déchiré... de soi.
Yves Heurté nous en parle en ces termes : " Il s'agit
d'un récit à forme poétique plutôt
que d'un pur poème. Il en ressort la nécessité bien connue d'un
élément matériel (ici,
un corps) pour entrer réellement dans le deuil. Ceci est dit dans le poème
avec une
grande pudeur".
Puis Philippe Vallet ajoute : "... on peut toujours
tenir la chaîne où sont
enfermés les cris d'enfance, cela s'appelle se ligoter à l'avenir,
un souvenir impossible !
"
*
Du Québec, Carl Lacharité
nous offre La
fêlure minérale des heures, une ode, une
presque course au bout de soi, où le jeu est pour le jeu, l'amour sans l'illusoire,
sans
froid aux yeux et dont Yves Heurté nous dit " Le poème
est dense. A chaque lecture il
est à la fois semblable et différent. L'imagerie est souvent originale,
ce qui est assez
rare. On entend parfois des échos de St John Perse." Et notre Juliette-des-esprits
partage : " j'ai hésité, mais la fin me plait, l'écriture
est travaillée, une image passe, on
sent que quelque chose se déroule, intéressant ce travail sur le corps
de la femme et les
éléments, sur une certaine douleur ou perte, et sur l'amour, le désir,
je ne sais pas bien,
quelque chose m'échappe, mais la fin emporte mon adhésion avec ceci"
:
puis je lui ai demandé si elle voulait faire l'amour
si elle aurait abriter les nuages
elle a répondu :
quel nuage saurait se dissoudre en cris aigus
au milieu de l'éblouissement du désir de disparaître
puis elle a ouvert les jambes
pour jouer au déluge où nul ne serait sauvé.
Isabelle Servant nous apporte un éclairage plus intérieur :
"J'ai l'impression d'entendre une voix off très forte et timbrée
qui me
raconte une épopée, une aventure profonde et grave et en fait c'est
bien ce qui est décrit
dans ce texte, une aventure profonde et grave, ou plus exactement deux aventures
intérieures tissées, sur tous les plans à la fois et c'est aussi
ce que j'aime dans ce texte
d'amour, toutes les dimensions..."
Le commentaire de Philippe Vallet ?
"aux heures des cendres les mots cèdent au supplice
nos mains peuvent-elles retenir le déluge ?"
*
Du Québec aussi, Lucie Bernadette Bellemare
nous propose Lit
du vent, un texte
dont Juliette nous dit : "C'est mon coup de coeur... pourtant au départ,
l'entrée n'est pas
forcément évidente, mais une fois pris on se laisse emporter dans cette
marée de mots
renouvelés. Ces jeux sur les mots, ces créations de mots valise donnent
un sens au
poème, lui donnent un mystère aussi mais ces inventions créent
un véritable rythme,
une synesthésie entre sens et son et forme et rythme. C'est un rythme vivant,
un poème
élément, organique "
j'accueille les araignées
qui me grimpattent
une à une
sirotant leurs filets
m'enduisant de salive
doucement me trahir
Juliette poursuit : " c'est ... un rythme jubilatoire, une vision...
je trouve extr*mement
réjouissant cette revisitation des mots, cette légende qui se crée,
un peu comme un
mythe ; je ne sais il y a un voyage, c'est un texte d'amour, un texte qui fait l'amour,
qui
fait la vie, on voyage, le vent, le rythme, les bourrasques ravivent les coeurs ...
ça me
met en joie de lire ceci."
et Isabelle renchérit : " ...je me demandais quand, enfin,
on oserait nous envoyer ce
genre de poème qui dit que la poésie est réellement une
autre langue, même si elle fait
semblant d'utiliser les mêmes lettres, et parfois les mêmes assemblages
de lettres (qui
souvent ne veulent pas du tout dire la chose qu'on a l'habitude qu'ils disent..)
j'aime
beaucoup pour l'originalité du style.".
*
Nous poursuivons ce tour de Mars en faisant un petit saut dans l'Hexagone avec Robert
Cuffi qui nous offre trois textes colorés, très différents
les uns des autres
et dont
l'écriture est finement maîtrisée. Isabelle s'enthousiasme
au premier texte : " Ah j'adore
sans condition ce style de langage qui touche au but à chaque phrase, se livre
sans se
livrer tout en se livrant, garde toujours quelques munitions pour la route, réunit
audace,
fierté, pudeur, un brin de frime aussi il faut bien dire, un évident
gros rire de soi-même. "
Sa bouche aux lèvres peintes avalait de l'amour et
toujours chaque jours j'étais pour
elle poursuit : " ça flirte constamment avec l'alexandrin pour
de temps à autre réellement
l'écrire de un jusqu'à douze, et là c'est du champagne parce
que c'est tellement prévisible,
mais on se dit qu'il est sacr*ment joli quand même celui-là "
et Karl ajoute : " les trois derniers vers
causent un court-circuit, une disjonction avec ce qui précède."
au second texte Gertrude confie ceci : " ...justement un texte où
l'imaginaire est entre
des balises sans trop de dérapage, juste ce qu'il faut pour garder le cap
sur la vie ."
Puis, au troisième texte de cet auteur Isabelle souffle :
" cela semble être un texte
hommage, et magnifique et très ému malgré l'apparence..."
mais allez plutôt lire !
*
- Entracte !
Aimez-vous le théâtre ? Gaëtan Faucer
nous propose Pierre,
une courte pièce sans directive,
mais dont le dialogue descend bien ( pour les rafraîchissements c'est à
votre goût,
servez-vous ! )
Après le spectacle Isabelle se confie ouvertement : "
elle me plaît cette pièce courte,
elle a de l'allant de l'animation, l'histoire se déroule de manière
impitoyable, même si on
comprend assez rapidement ce qui se passe".
Et Juliette réplique : " Je ne me suis pas ennuyée.
Même si elle aurait pu être travaillée
davantage, mieux découpée, je trouve le dialogue vivant, et puis l'intrigue
même si on
s'y attend un peu est assez bien menée. En plus un meurtre passionnel, je
trouve ça
intéressant et bien que l'auteur aurait pu développer un peu plus les
personnages, le flou
permet tout de même d'imaginer par soi-même le genre de relation. Puis,
Je trouve
sympa le clin-d'oeil au "Dormeur du val" de Rimbaud ".
- Fin de l'entracte.
... si vous voulez bien me suivre, par ici, oui, merci, ne marchez pas sur le fil,
c'est très
gentil ...
*
Toujours dans la ronde de Mars et toujours de l'Hexagone, Agnès
Schnell
nous propose 5 textes bruissants
dont la voix
se fait chuchotement
puis claire
mais très
interne, comme puisant dans un abime, un rêve, des écailles fossilisées,
laissant une
impression d'archéologie des ombres. La lumière y semble en petites
touches, sugg*rant des arpèges de silence... et conquise, Isabelle
nous dit " cet auteur
me touche au plus profond pour la plupart de ses textes ; le procédé
est musical, c'est
assez extraordinaire ce développement, et chez moi cela frappe très
fort ".
Derrière
tout ce sable
qui crisse entre nos mots
derrière toutes les courbes
et les orbes messagères
il y a, il existe.
Derrière l'écran dressé
contre le verrou du temps
les fougues indomptées
d'un feu griffu
derrière les parcelles englouties
dans nos ronceraies de sang
il y a, il existe.
Conquis aussi, Yves commente ainsi : " c'est curieusement difficile
quand un poème est
vraiment de la poésie d'en faire une critique. Les mots ne laissent guère
de place qu'à
leur mystère, le mystérieux mystère qui en demanderait un autre
en commentaire..."
pour le troisième texte il ajoute : " Eros monte plus haut en se dévoilant.
Le poème est
tout entouré de formes, d'odeurs, de nuit, de rêve. Bref tout en restant
dans la pudeur
on peut aller loin dans l'imaginaire. S'envoler sur un corps."
L'obscur cerne encore
ses longues courbes.
Elle se dévêt si lentement
et nous captivés
saisissons l'audace
des lignes
l'arrondi de l'épaule
l'ossature de la hanche
à peine voilée.
Mille sources
naissent de ce pli
ombreux
où la nuit persiste.
puis il conclut sa lecture : " c'est réussi autant dans le thème
que dans les moyens, et
dominé sans excès ni affèteries. Je suis touché ".
*
Voici le feu et la glace réunis, servis par la voix des doigts de Denis Moreau, avec Par
le sentier lyré de la Salamandre, et Ténebrion. Deux textes forts, en pleine maîtrise, où
le verbe est assuré et le mot recherché pour tout ce qu'il contient
de sève et d'impact,
comme le souligne Hélène : "fantomatique. Ces évocations
me donnent froid dans le
dos ; est-ce que l'auteur serait content de m'avoir donné ce malaise? il ne
laisse pas
indifférent. L'image est belle cependant et ce second poème plus aéré.
"
Philippe Vallet ajoute : "... quand elles courent ces histoires au
fond d'un gouffre profond
où du «morgenweiger» surgit le dragon, où le feu de la
salamandre puise son énergie
pour nous faire vivre, en faut-il plus ? "
entre tes mains
cette avalanche d'étoiles et de peaux mortes
ces folles harpies aux langues torses d'obsidienne
et moi
lent ténébrion
dans l'inintelligible mâchefer du désir
*
...au sortir des gouffres et des mythes, nous vous propulsons directement dans un
des
bras de la voie lactée avec Patrick Packwood qui
nous vient du Québec et dont les
cinq Portraits-Paysages
sont telle une ascension en l'étrange et le simple nu, une vision
en et hors
soi à la fois, et notre Juliette-des-esprits apprécie beaucoup
: " ces poèmes forment
vraiment une suite, une montée, une fugue... il y a de la tendresse, de belles
images, un
rythme, un mouvement..."une constellation sursaute" c'est beau je trouve,
il y a des
trouvailles surréalistes un peu et pourtant on sent le sens, on longe dans
l'ascension, on
déshabille le ciel de ses nuages pour percer le secret de ses bleus, de ses
blessures
aussi peut-être... on assiste un peu à une naissance, un univers se
crée devant nous, un
poème monte jusqu'au coeur du ciel et des hommes ! "
l'ascension commence
dans les trébuchements
mais les membres se tendent
remettent gentiment debout
inconditionnellement
les marches défilent
de plus en plus rapidement
facilement
jusqu'au sommet
au-dessus des nuages
la réalité en plein soleil
dans la chaleur
*
... sous l'astre rouge, du bout de nos doigts nous roulons doucement le
globe jusqu'en
Roumanie pour y lire un extrait
de roman écrit par Sever Miu
et dont l'écriture
touche Yves : " Il y a des défauts, certes, mais aussi
des promesses déjà tenues que
sont pour un romancier le sens du détail juste, une atmosphère servie
par un ton qui
coule sans avoir besoin de se hausser, ni effets faciles littéraires.
J'espère que l'auteur poursuivra dans cette écriture qui semble lui
réussir. Mais le
chemin est long, j'en sais quelque chose " Juliette aussi est touchée
: " Oui, j'adore.
C'est très poétique, j'aime bien ce dépaysement de langue, j'y
trouve une entrée dans le
rêve, j'aime vraiment beaucoup, il y a l'Histoire mêlée à
l'histoire, j'aime cette vision du
père-noël absent dans la réalité et présent dans
le coeur de celui qui écrit ; j'aime ces
sortes de visions qui nous ouvrent un chemin du réel à l'imaginaire,
au poétique d'une
vie assez dure à une vie rêvée, chaude et libre ; j'aime " une fille muette d'ombres " et "
D'un tel festin hivernal j'ai gardé , comme relique,
un petit livre aux couvertures
olivâtres, que je lisais les soirs ou les bûches joyeuses bavardaient
dans le poêle et le
silence balaie tout autour de moi, en me tenant prisonnier dans d'autres mondes" ...
cette expression " le silence balaie ",
les bûches qui bavardent, et ce passage vers
l'autre monde, le monde rêvé... "
*
Mars est-il aussi au Salon de lecture ? Notre nouvel ami, Philippe Vallet, nous
y offre
cinq textes
formant comme par instantanés une descente de pensée, une
exploration dense dans le sens mais sans étouffement, simplement un oeil effleurant
des seuils et dont la réflexion aussi bien que la réflection de la
fugacité des choses et
des êtres, se distillent avec lenteur. En voici un court extrait :
apprendre à marcher
de ses lèvres prononcer les mots de nos déconfitures
les regards sont des épingles à clouer les mots
tenus en observation puis bouger le squelette
reconstruire l'invisible
*
En vous souhaitant un magnifique printemps
tout autant que d'agréables lectures,
Catrine Godin, pour l'équipe de Francopolis.
*
" Rideau ! "
Tandis que le rideau glisse, les régisseurs s'affairent; claquement de matériel;
un concierge pousse son chariot à balais, en dégaine un très
vite
puis il canarde silencieusement les régisseurs qui font mine de tomber. Le
concierge dit
:
" Haha! les mouches, je vous ai encore eues ! J'suis le plus rapide "
on entend un éclat de rire depuis les coulisses, un brouhaha de troupe...
des
tintements de verres
puis une voix de femme s'exclame :
" Ha ! ces réflecteurs, ils sont vraiment quelque chose,
c'est comme les avoir à l'intérieur du cerveau..."
un homme répond, la voix est rieuse et d'un timbre grave
" Tiens donc, vous devriez me montrer ça de plus près "
la femme répond, sa voix semble ingénue
" Pensez-vous ? "
la voix d'homme s'éloignant ( on entend son pas s'amenuisant )
" Non, madame, je réfléchis ! "
et la voix de femme répond en parodiant celle de l'homme
" Tiens donc, vous devriez me montrer ça de plus près "
et les deux voix rient
Dans la salle presque déserte où vous vous attardez sans vraiment en
avoir
conscience,
une petite dame vous sourit :
" ... attention au fil en sortant, s'il vous plaît ... C'est
vraiment très gentil. Merci ! "
*

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