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Il
y a longtemps que je roule ma bosse. Elle est pleine de mots, de colère,
de tendresse, pleine de blessures et d’illusions, pleine de promesses en
attente. Elle est pleine de fleurs qu’il me reste à semer. Je ne veux
pas grandir. Je suis resté l’enfant qui regarde la lune comme on feuillette
un livre. Je vois des écureuils écaler des secondes, des abeilles
butiner un pollen cosmique. J’entends les hirondelles trisser la laine du
chant en écharpe de ciel. Sous les flots du silence, les mots se changent
en périscope.
J’écris comme on sculpte un érable. Les copeaux sur la page ont l’odeur du bois enfonçant ses racines dans l’humus du temps. La poésie qu’on trouve dans les livres ne vient pas des voyelles mais arrive des cavernes. Je n’écris pas pour dire. J’écope au fond de l’âme une source cachée. Je fais lever des phrases une poussière végétale. Les mots sont des larmes de mercure. Elles font exploser le thermomètre du réel.
Pour étirer le temps, il faut bouger l’espace, faire des trous dans
la chemise des horaires ou ralentir l’éclair au bout des doigts. Il
y a sur les photos un peu d’éternité mais elle ne bouge
pas. Elle fixe dans le temps le mouvement du cœur sans garder sa chaleur.
J’ai toujours été un peu mal à l’aise devant une photo.
J’y ressens moins de présence que dans les mots, les vieilles lettres,
les ratures et les pages cornées. Quand je lis je sens le souffle
de l’auteur derrière mes épaules. On ne peut pas s’enfuir d’une
photo. On ne peut pas y revenir non plus. C’est toujours un portrait de l’absence.
Quand je parle aux morts que j’ai aimés, c’est toujours sur une page, jamais sur une photo. L’album que je veux qu’on feuillette, c’est celui des images qui bougent dans ma tête. J’ai été fou. J’ai été femme. J’ai été boue et bête tapie dans l’ombre. J’ai été froid. J’ai été neige. La flamme dans le feu. La cendre plus souvent. Un battement d’aile, une vague, une épine, une perle. J’ai été l’ombre et le monarque, le sang sur une pierre, une soif d’embruns. Ça ne paraît jamais sur les photos. J’ai levé les yeux du livre et je vous ai vus. Ce que j’ai vu portait plus loin qu’une photo. En 1970, une jeune poète québécoise s’est immolée par le feu sur la Place Jacques-Cartier. Elle n’est pas morte sur le coup. J’ai encore à l’oreille ses dernières paroles : « Ne tuez pas la beauté du monde ».* Ces mots sont la seule photo que nous possédons d’elle. Étrangement, je suis toujours l’absent sur les photos de famille, ou bien celui qu’on ne peut voir qu’en s’arrachant les yeux. Mon frère qui grimaçait toujours protégeait-il aussi son regard d’enfant ? Le jour de la photo d’école, j’étais toujours malade. Les seules vraies photos sont celles du regard. L’œil est l’appareil photo le plus prodigieux qui soit. En une fraction de seconde il nous permet d’entendre tout l’orchestre des feuilles en ses mille couleurs. Le moindre son des branches n’échappe pas à l’iris. Il voit dans le négatif des ombres toutes les lignes du monde. Chaque regard imprime au cerveau un arc-en-ciel de vie. Quand je parle d’images, ce sont encore des mots dont je porte le poids. S’ils semblent plus légers les jours de grand soleil, c’est qu’ils gardent leur encre à l’abri des buvards. Tous les chemins se perdent dans le même chemin comme les sources dans la mer. Il faut d’abord trouver sa source pour rejoindre le fleuve. Un mot jeté sur une page peut faire pousser un livre. Il faut toujours aller où l’on ne s’attend pas, comme un soleil en creux, une éclipse à l’envers, une ellipse en folie. Il n’y a rien à attendre des morts qu’on oublie. Ils sont comme les vivants qui refusent d’aimer.
L’espace ne tient pas dans un lieu ni le temps dans une montre. Le monde
entier est dans chaque homme. On ne peut pas vivre en oubliant les autres.
Ils sont ce que nous sommes. À chaque fois qu’on regarde sa montre,
un peu de l’avenir s’en retourne au passé. Les morts quand ils nous
parlent, leur voix porte en avant. On ne les entend pas si on recule. Tous
ces gens qui courent plus vite que leur ombre, qui veulent changer de peau,
qui veulent rester jeunes, qui veulent rester in, ils fabriquent leurs chaînes.
À vivre de son temps, on meurt avec lui. Assis sur un roche, les pieds
dans l’eau, la tête dans les nuages, je voyage plus loin. J’ai tous
les canaux télévisés dans une goutte de rosée
et le chant des oiseaux m’apporte les nouvelles. Je ne possède qu’un
crayon, un fardeau invisible, un sang fou dans mes veines fragiles. Je n’attends
pas ce qui m’attend, j’espère l’impossible.
Je dessinais des vagues avant d'apprendre à lire. Il y a toujours une eau qui traverse nos vies, des os d'arbres, des yeux éparpillés dans un seul regard, des gestes qui débordent avant même de naître. Je ne connais pas la mer mais je l'entends parfois dans la voix d'une amie. Je suis né sur le bord d'une rivière. Je la traîne avec moi au milieu de mes mots. Il y a toujours des rives dans chacun de mes textes, des bancs de sable où s'échouent mes souvenirs d'enfance, des marées intérieures dans l'encre des images. Les eaux me donnent le vertige. Je traîne toujours des rames comme une île aux aguets. Je suis peut-être né dans la peau d'un poisson. J'en garde les écailles à l'intérieur du crâne. J’en possède les flots, les mots comme un écho de rive en rive, un appel de phare, une vague poussant l'autre, une île qui tient debout aspirée par le ciel. Les mots comme une larme de rire en rire, un envol d'oiseaux, une main grande ouverte, une pelle écopant ce qui déborde en nous pour le remettre à l'eau. Quand nous nous regardons d'une rive à l'autre, nous sommes certains que nous existons. Sans eau entre les deux, ne sommes-nous pas l'autre ? La main qui touche la rivière touche l'eau qui s'en va et celle qui arrive.
* Luc Plamondon s’est accaparée
cette phrase pour faire une chanson sans mentionner l’auteur de ce cri du
cœur, Hughette Gaulin-Bergeron. Son seul recueil publiée s’intitule
Lecture à vélocipède. Il a été réédité
aux Herbes rouges.
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