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LA MORT D'UN GRAND POÈTE :  ION STRATAN

Figure emblématique de la génération des années 80, le poète Ion Stratan s’est suicidé en se poignardant dans le cœur. Il venait tout juste de fêter ses 50 ans. Il est mort au même âge que Nichita Stanescu, dont il avait été l’ami et dont il suivait les traces. "Ion Stratan – spirit deschis, cu alonjă intelectuală, fermecător în paradox şi în lacrima-speranţă dintîi a poeziei noastre.” - « Ion Stratan, esprit ouvert, à l’allonge intellectuelle, charmeur dans le paradoxe et les larmes, tout premier espoir de notre poésie », écrivait Nichita Stanescu à son sujet.
Et Stefan Augustin Doinas ajoutait quelques années plus tard : ,"Ca pentru a confirma realitatea eficientă a unui genius loci, Ion Stratan – ploieştean de origine, ca şi Nichita Stănescu – este singurul continuator adevărat al poetului Necuvintelor. Întocmai ca la acesta, în lirica lui Ion Stratan asistăm la miracolul spiritualizării cuvintelor, fără a-şi pierde nimic din consistenţa lor sugestivă şi muzicală (…) cuvintele lui joacă la limita abstracţiunii. E jocul poeţilor autentici cu limbajul, e jocul lumii înseşi care se face graţie şi mister, tristeţe mîntuitoare. Stratan e un poet ludic la graniţa metafizicului.  "Comme pour confirmer la réalité efficiente d’un genius loci, Ion Stratan – originaire de Ploiesti tout comme Nichita Stanescu- est le seul véritable successeur du poète des "non mots”. Exactement comme lui, nous assistons dans la lyrique de Ion Stratan au miracle des mots spiritualisés, sans rien perdre de leur consistance suggestive et musicale (...) des mots qui jouent à la limite de l’abstraction. C’est le jeu des poètes authentiques avec le langage, c’est le jeu du monde en lui-même devenant grâce et mystère, tristesse rédemptrice. Stratan est un poète ludique par-delà la frontière du métaphysique.”

La  -génération des années 80-  est un groupe littéraire qui est né dans les cénacles, entre autres -les cénacles du lundi-, autour de l’université de Bucarest. Ses représentant les plus connus sont:
Alexandru Muşina, Traian T. Coşovei, Ion Bogdan Lefter, Mircea Cărtărescu, Romulus Bucur, Bogdan Ghiu, Călin Vlasie, Magda Cârneci, Ion Stratan, Florin Iaru, Nichita Danilov, Petre Romoşan, Matei Vişniec, Mariana Marin, Ion Mureşan, Liviu Ioan Stoiciu, Liviu Antonesei, Aurel Pantea, Ioan Moldovan, Marta Petreu, Viorel Mureşan, Simona Popescu, Cristian Popescu, Caius Dobrescu, Andrei Bodiu, Ruxandra Cesereanu, Rareş Moldovan, Mircea Tuglea, Adina Dabija.

Afin de mieux comprendre l’impact de cette génération d’auteurs dans le panorama de la littérature actuelle roumaine, je reproduis ici un court extrait du résumé de la thèse de doctorat de madame Liliana Păunescu, s’intitulant : « L`influence de la génération octante sur la langue roumaine littéraire actuelle », soutenue à l’université de Craoïva, Roumanie.

« La poésie octantiste a une série de particularités distinctives, même si, séparément envisagée, aucune ne lui est propre : la prosaïcité du lyrisme, le rapprochement de la poésie à l`existence quotidienne, la narrativisation de l`œuvre lyrique, l`introduction des éléments de récit direct, de narration, le biographisme, l`ancrage de la poésie dans l`existence immédiate de l`écrivain, la démythologisation des thèmes et de la vision poétique, le refus de la métaphore, envisagée dans la littérature moderniste comme procédé central, le refus du sentimentalisme venu dans le prolongement de l`esthétique romantique, cultiver l`ironie en tant que forme de renoncement lucide aux mythes de la poésie, et même au propre univers poétique, l`esprit ludique, la joie du jeu, le désir de s`amuser, de « plaire », le dévoilement des conventions littéraires, l`introduction du lecteur dans le laboratoire de création du poète, le mélange de styles, de types de textes et de « niveaux » littéraires (par exemple – des formes appartenant à la « haute » littérature mélangées aux formes de la littérature « de consommation »ou « d`amusement »), le fréquent emploi de la pastiche, de la parodie, de l`allusion et d`autre formes d`intertextualité.
    La manière ironico-parodique de lire une époque dominée par un totalitarisme sauvage, prend l`allure d`un jeu discursif amusant, dont le dialoguisme intertextuel a pour effet la sensibilisation à travers le texte.
Les octantistes ont déclaré une révolution spirituelle avant celle sociale. Ils se soustraient à l`utopie communiste de la société parfaite, promue dans les pages des journaux et par les images transmises par la télé nationale unique, images étant en désaccord total avec la réalité quotidienne.
    La liberté de pensée et d`expression, devenue possible après le mois de décembre 1989, a signifié aussi la redécouverte d`un  autre langage que celui déjà connu (la célèbre langue figée) d`une efficacité déjà démontrée dans les livres des auteurs des années 80. »

Voici deux poèmes de Ion Stratan, suivis de l’interview réalisée par Angela Furtuna, pour la revue Hyperion.

Cădere

Sufletul meu s-a rostogolit la picioarele
celor trei Graţii
luaţi-l, legaţi-l

lumea mea se rostogoleşte peste mine
cel ce-o păzeam de ani, de albine

inima mea e un măr căzut în Grădină
cine-i de vină, cine-i de vină

trupul meu e un sâmbure mai mare decât fructul,
decât inima mea
mâncat dinlăuntru

Ion Stratan.



***

Finiş

Am simţit natura cum mă întrece
În ritmicitate, melodii, Trecere
Din Interregnuri spre Petrecerea
ultimului gând dintre cei vii
Gândurile adunate, toate
umplu numai torsul unui
trup
Cu aviditatea împăcării
pe acesta de la mâini
îl rup

Ion Stratan.
( din „Biblioteca de dinamită”, Ed. Cartea Românească, Hyperion- Serie Nouă, Bucureşti, 2001)

Chute

Mon souffle a roulé jusqu’aux pieds
des trois Grâces
attrapez-le, attachez-le

mon univers roule sur moi
celui que nous protégeons depuis des années, des abeilles

mon cœur est un pommier tombé du Jardin
à qui la faute, à qui la faute

mon corps est un noyau plus gros que le fruit,
que mon cœur
mangé de l’intérieur

(traduction Nicole Pottier)


***

 Finish

 J’ai senti comme la nature rivalise avec moi
dans la rythmique, les mélodies, le Passage
Des Interrègnes à l’Ultime Voyage
de la dernière pensée parmi ceux qui vivent
Pensées qui s’accumulent, ne comblant à elles toutes
que le torse
d’un corps
Dans l’avidité de la réconciliation
je romps
celui-ci à partir des mains

(Traduction : Nicole Pottier)

Ion Stratan est parti aux cieux : La mort d’un grand poète roumain

Mercredi 19 octobre, s’est éteint à Ploiesti, le poète Ion Stratan. Il avait eu 50 ans le 1er octobre.
En sa mémoire, je reproduis l’une des dernières interview qu’il a accordée, un dialogue entre nous deux  et qui ne date que de deux ans.

NE CONFONDONS PAS LE MOBILIER DE STYLE LOUIS XIV AVEC LE SOLEIL

(Les douze questions à un Poète dans une journée qui s’attardait sur elle-même, suscitant le ré-enchantement du monde par la Poésie)

 Angela Furtuna s’entretient avec Ion Stratan  

Qui peut croire que la littérature roumaine soit le cirque Kludsky ou « le chant dédié à la Roumanie », où un quelconque ivrogne dans la salle crie « jetons-la aux fauves ! » ?

Cher Ion Stratan, vous êtes l’un des plus importants poètes de la génération des années 80 dans la littérature roumaine, un de ceux qui vit encore intensément ce rêve/ projet littéraire des années 80 en tant que genre particulier de voir et de faire de l’art, et non seulement en tant que génération. Comment cela se passe t-il aujourd’hui pour un membre des années 80 têtu comme vous ou comme Traian T. Coşovei ? Vous invite t-on à quitter la scène comme le murmurent certaines voix ?

J’ai plaisir à répondre à vos questions, chère Angela Furtuna, d’autant plus que vous venez des plans éminesciens de l’esprit et des lettres. Le projet littéraire des années 80 dont vous parlez a été celui de construire une liberté intérieure et de sélectionner le réel selon ce « corrélatif objectif » (T. S. Eliott), en le pigmentant d’ironie, d’humour, d’intertextualité et de « jeu ». Puisque vous évoquez Traian T. Coşovei je voudrais souligner que la lutte des écrivains non compromis politiquement  sous le régime de Ceausescu ne doit pas être minimalisée. A la fin de nos études de philologie, Traian et moi avons été professeurs ( et…chercheurs) dans des villages écartés, personnellement, j’ai été travailleur non qualifié pendant SEPT ANS, parce que j’ai refusé d’être membre du parti communiste. Je n’ai publié aucun volume et je n’ai pas voyagé, malgré des invitations aux festivals internationaux de poésie et des manuscrits déposés, entre 1983 (année de la parution du livre « cinq chants pour les héros civilisateurs » et 1990. Rien après 1990, alors que j’ai voyagé dans UN SEUL PAYS, je n’ai pas touché un sou d’indemnité de la part de l’Union des Ecrivains pour mes déplacements, je n’ai pas touché un sou à la publication d’un seul de mes volumes imprimés   (pour certains, j’ai payé de mon propre salaire des éditions particulières ou de l’état, comme par exemple « Air aux diamants »). La rémunération de « Contrepoint » a été suspendue lors des bonnes années, l’Association d’alors ne soutenant pas la revue dont je suis membre fondateur et d’où je ne voulais pas partir, croyant qu’en fin de compte ce symbole post-totalitaire qu’est « Contrepoint » , avec toute son histoire, lui reviendrait. Pour le groupement « Café salé », composé de paraphrases humoristiques, je recevais ….. 100 lei, alors que, au même moment, par exemple, Dinescu recevait pour un article dans la revue « Academia Caţavencu » … 18 000  lei par semaine. Je dis tout ceci, car « les suggestions » dont vous parlez sont probablement celles d’imbéciles stériles, d’ignares. En 1997, lorsque je critiquais (sur mes propres fonds) dans « Air aux diamants » la poésie ceausiste asservie, « l’homme nouveau » et la Securitate, ces jeunes n’avaient pas encore appris l’alphabet. Dans une recommandation pour  la Fondation Soros, le professeur Nicolae Manolescu écrivait en 1990 : « Ion Stratan a été, après « le Cénacle des Lundis » non seulement un poète admirable, mais aussi une personne courageuse, qui n’a pas fait la moindre petite concession au pouvoir communiste.» Si quelqu’un croit que j’ai fait un bataillon disciplinaire, effectué la faculté sur mes fonds propres (parce que je dépassais de peu le plafond, mais pas assez pour avoir un logement en ville et nous étions huit dans une chambre au foyer), un travail épuisant de sauvetage lors de tremblements de terre, une besogne agricole, comme stagiaire et que j’ai accepté le statut d’ouvrier non qualifié pendant sept ans pour ne pas être membre du parti communiste, que j’ai refusé le poste de membre du FSN pour ne pas être accusé d’opportunisme, et que j’ai ensuite été radical avec le dogmatisme, le nationalisme xénophobe et les manipulations ( qui ont même été jusqu’à réclamer mon arrestation en 1992) pour que l’on me demande de « quitter la scène » à 45 ans, eh bien, celui-là est un idiot inculte, un crétin immoral. Moi, je n’habite pas Bucarest, mais je ne m’installe à la table de personne, je ne vide le verre de personne (pas seulement parce que je ne bois pas), je ne fais pas partie du Conseil et je ne participe pas aux cénacles, cercles, cathèdres, bourses, lectures ou déplacements chez personne. Il y a là une confusion ; un livre ce n’est pas comme une chaîne de télévision qui entre chez toi, « parce que tu la payes ». Il peut tout aussi bien rester sur l’étagère. Même en ce moment, alors que je réponds à cet entretien, il y a à la télévision Păunescu-Făzănescu déformé par la démagogie, dont je critiquais le détournement de la nature de la poésie et son asservissement en 1977. Croyez-vous que cette lutte ne soit presque rien ? Je ne sollicite aucune rémunération pour les vers publiés, j’ai essayé de ne pas me répéter, et la génération des années 80 dont je fais partie comprend des noms prestigieux comme Liviu Ioan Stoiciu, George Vulturescu, Ioan Moldovan, Traian Stef, Romulus Bucur, Bogdan Ghiu, Ion Bogdan Lefter (qui est aussi poète), Călin Vlasie, Gabriel Chifu, Adrian Alui Gheorghe, Horia Gârbea, Ioan Vieru, Liviu Antonesei, Lucian Vasiliu, Nichita Danilov, Eugen Suciu, Gheorghe Isbăşescu, Octavian Soviany, Marian Drăghici, Denisa Comănescu, Daniel Pişcu, Alexandru Muşina, Dan Stanciu, Elena Ştefoi, Daniel Corbu, Aurel Pantea, Ion Mureşan, Magdalena Ghica, Gellu Dorian, Marta Petreu, Mircea Petean, et beaucoup d’autres que j’ai peut-être omis, par inadvertance, car le terme de l’entretien est … le 15 août. Qui peut croire que la littérature roumaine soit le cirque Kludsky ou « le chant dédié à la Roumanie », où un quelconque ivrogne dans la salle crie « jetons-la aux fauves ! ». Opinions d’écervelés. D’un autre point de vue, je sais que c’est également difficile aujourd’hui pour les jeunes poètes. Je lis tous les poètes apolitiques et ce serait le comble , après tout ce qui est arrivé, qu’ils ne supportent pas une critique malicieuse de ma part.

Dès son apparition j’ai salué le mouvement des années 80 comme le rêve américain dans notre littérature, à savoir l’expression de nouvelles matrices représentant une chance de délivrance pour un certain type de culture. Ce fut, vraiment, l’institution de la liberté dans un monde de camps, ce fut aussi la ressource d’une poétique qui avait proposé un  « nouvel anthropocentrisme ». Croyez-vous que ce véritable mode de vie existentiel soit toujours possible ? Il subsistera ?

Le problème avec l’américanisme est nuancé. Moi, j’ai appartenu, si l’on accepte votre paradigme, à la branche conceptuelle et syntaxique Poe-Wallace Stevens – Cummings – W.S.Merwin. D’autres ont été plus dans la lignée de Walt Whitman ainsi que dans la continuité de la « beat generation ». « Le nouvel anthropocentrisme » fait partie des théories de Muşina, recommandé chaudement par le critique Al Cistelecan dans ses « lettres de Olanesti » dans la revue « Vatra ». Chère madame Angela Furtună, nous sommes en pleine force physique et créatrice, certains font aussi de la prose et s’essayent à la critique, et comme vous pouvez le constater, parmi les noms cités à la première question, nous sommes surtout dispersés, chacun, selon son gré, avec son style, sa culture et ses opinions. Je crois que l’une des définitions de l’intellectuel est comprise dans le syntagme « souffrance pour la forme ». Je me rapproche personnellement maintenant d’une métaphore d’associations imprévisibles (selon moi), combinées avec ma vieille syntaxe en quête de nouveaux symboles, et avec une «nuance» de néosupraréalisme.

Ion Bogdan Lefter pense que la génération des années 80 ne représente que le premier moment d’un  courant (plus tardif) postmoderne de chez nous. Mircea Cărtărescu désigne la génération des années 80  comme étant profondément créative, uniquement post moderne. Plus encore, Alexandru Muşina recommande (impérativement) de ne pas identifier la génération des années 80 avec le post-modernisme, pour ne pas annuler son caractère novateur. Quelle est votre version ?

Il n’est pas étonnant que le postmodernisme ait été en relation dès le début avec l’architecture. De même qu’il ait été inclus dans l’espace d’expression américain, il provient (et je ne suis pas adepte d’un mécanisme socio-artistique) d’un monde où le psychologisme et l’intériorisation de l’auteur au modernisme ne « prend » plus. Muşina (qui est souvent étourdi, comme tous les grands poètes ou bien « il met les pieds dans le plat » de manière inattendue avec de vilaines allusions) a tout à fait raison. La génération des années 80 (au-delà de ma réserve en ce qui concerne « l’esthétique » empesée de Cărtărescu comprenant aussi une « éthique » sur mesure, avec des commérages, de l’opportunisme et de la mégalomanie, sans avoir l’air de rien) fut également une mosaïque, un puzzle, un « mixtum compositum » de formes (discours, citations, citadinisme, dialogues, etc…). Chacun son choix.

En revisitant la poésie stratanienne, en retrouvant la musicalité, le pictural, la réflexivité et « le ludisme dans le jardin du métaphysique » qui vous caractérise, il me semble deviner un fil existentiel quasi continu qui avertit du  « retour du tragique  comme étant  la marque de l’existence vécue sous le signe de l’éphémère ». Vu sous cet angle, vous pouvez fournir en accord –éventuellement- avec un théoricien comme Michel Maffesoli, une poétique qui projette avec nonchalance un monde d’idées postmodernes dans une « synergie entre archaïsme et développement technologique » ?

Votre question est intelligente tout comme la poésie que vous écrivez, et vous découvrez avec raison  ce parallélisme. J’ai éprouvé dans le cycle « Le cimetière de voitures » qui réapparaît dans certains de mes volumes le double impact dont vous parlez – « La dégradation du tragique / l’époque technique »

Une fois, vous avez critiqué âprement (et à juste raison) ceux (ô combien nombreux !)qui font des allergies  au sublime, ceux faits uniquement pour que cela fonctionne, un point c’est tout. Vous ne cessez pas d’être (alchimiquement) intéressé par ce « glutinum mundi », ce levain ajouté au monde qui fait que quelque chose   de cohérent, et donc, bien supérieur à « rien », ressuscite les flux vitaux des forces d’attraction. Croyez-vous que la poésie ainsi poussée à l’extrême (tout comme Mircea Eliade la pousse également, n’est-ce pas ? « Restons poètes jusqu’à la mort, quoi qu’il nous arrive ») peut contribuer au ré-enchantement du monde ?

Chère poétesse, le paradoxe essentiel dans la poésie est, à mon avis, que l’on « parle » en termes « spéciaux » – rhétorique, rythme, rimes, métaphores – de quelque chose d’extrêmement profond dans l’être, quelque chose d’irremplaçable en tant qu’expérience dans le sacré et dans l’être humain.

Ce que je ressens dans chacun de vos livres, à partir de « La sortie hors de l’eau »(1981), jusqu’à  « La bibliothèque de dynamite » ou encore « La croix du verbe », c’ est le rythme, de plus en plus fougueux, et par endroits faussement immobile. Chez les Grecs, ce rythme pouvait être considéré comme un mouvement  partant d’un point fixe, ainsi que nous l’assure W. Jaeger. Est-ce pour ce motif que le compositeur, pianiste et chef d’orchestre George Balint a écrit , sur vos vers, de superbes lieder pour soprane, violon et piano Turle I,II, III ?
De quoi cette expérience vous a t-elle enrichi ?

Je ne savais rien au sujet de cette entreprise artistique. Je vous prie de me mettre en relation avec ce sympathique artiste pour le remercier et écouter son œuvre.

J’ai écouté avec beaucoup d’attention ce que vous avez dit lors de l’interview en juin, diffusée par Radio România Cultural. Vous y avez affirmé, à juste titre, que certains des oppresseurs les  plus acharnés (sans faire de critiques) de la génération des années 80 sont des poètes de générations antérieures, générations qui ont joui de quelques privilèges sous la dictature, puisque je me souviens pour le moins du fait que la sortie de ces volumes leur apportait quelques revenus et que la distribution de ces livres, qui partaient jusque dans les librairies et bibliothèques d’état, se déroulait de manière à peu près impeccable. Empreinte de ces considérations, je me suis rendue dans quelques bibliothèques municipales et départementales. Je n’ai trouvé que de rares volumes de Ion Stratan, de Mariana Marin, de Traian T. Coşovei ou bien de Liviu Ioan Stoiciu. Au moins, dans votre cas, après 1990 (lorsque vous êtes entré aussi dans l’Union des Ecrivains) il n’existe nulle part de volume dans les bibliothèques que j’ai visitées en province. Le fait est grave. Par comparaison, les poètes des années 60, par exemple, même ceux qui sont minoritaires, s’étalent avec opulence sur les étagères. Que faudrait-il faire ?

Allons, ne soyons pas naïfs. Le problème est que, en plus des poètes des années 60 (parmi eux, je ne déteste que Păunescu – Făzănescu ainsi que Ion Gheorghe, au côté d’autres « chantres » du dictateur et du parti) , les trois poètes des années 80 que vous citez ont pu publier entre 1980 et 1990. C’est pourquoi on trouve leurs livres dans les bibliothèques, qui firent alors l’acquisition de ce qui se publiait, c’était sous un autre mandat, avec d’autres servitudes, d’autres avantages. Il aurait fallu faire la loi pour les sponsors, il aurait fallu faire une loi sur les livres, il aurait fallu acquérir des livres non compromis, avec une cote de la critique…il aurait fallu décerner des prix aux poètes pour qu’ils achètent également des livres (la littérature vient aussi de la littérature), pour qu’ils voyagent selon leur inspiration, qu’ils puissent payer un éditeur, qu’ils puissent organiser des lancements de livres…

Vous avez été ami avec Nichita Stanescu, dont vous avez fait la  connaissance grâce à Traian T. Coşovei qui vous a présenté comme un « querelleur ». Plus tard, en 1989, au festival « Nichita Stanescu »,il n’empêche que  vous, Sorin Dumitrescu et Eugen Simion avez déployé de grands efforts pour maintenir vivant  l’intérêt face à l’œuvre de Stanescu, et l’on ne vous a même pas permis de prendre la parole. Que s’est-il passé, qu’est-ce qui a dérangé dans votre position de faire de la culture différemment ?

Nous étions en 88-89. Il régnait une grande tension. Par exemple, à la bibliothèque où je travaillais, je pouvais faire une « sélection » orientée vers les créations des jeunes qui fréquentaient le cénacle de la bibliothèque, mais on ajournait leur impression « sine die », car on soutenait que « Stratan se fourre le doigt dans l’œil » (excusez l’expression). En 1989, j’ai lu dans la salle de lecture de la bibliothèque des poèmes ouvertement orientés contre les patrouilles de rue et pour compléter l’atmosphère ceausiste. J’ai été nommé après 1989 au FSN, mais je ne m’y suis jamais rendu, pour ne pas être considéré comme un opportuniste. Je voulais écrire, voyager… Mes communications traitaient de Maître Eckhardt ou Husserl, cela n’a pas plu…

Je veux vous surprendre avec une question des plus difficiles, même si je sais que rien ne surprendre un ludique. Qu’est-ce que la poésie pour vous, Ion Stratan ?
La seule chose que nous sachions sur la poésie, c’est qu’on ne peut la définir. C’est cela la définition de la poésie.
Je pressens que de la période avec Nichita Stanescu, il vous est resté tout au moins ce superbe « avoir un ami, c’est comme si tu avais un ange ». Vous avez des amis ? Je ne veux pas paraître indélicate, mais je veux savoir pourquoi meurt sous nos yeux l’institution de l’amitié, pourquoi nous sommes aliénés dans un monde qui semble déterminé à tous nous absorber dans ses presses civilisatrices, d’où ne ressortent finalement que des clones au sourire métallique de créatures hybrides de consommation ?

J’ai des amis. Mon meilleur ami est mon épouse, la poétesse Letiţia Ilea. Sa manière de penser, d’écrire, et son charme, suppléent le nombre restreint des compagnons d’idées, la rareté des rencontres avec eux  due au rythme trépidant de la vie actuelle (l’essayiste Bogdan Stoicescu, le critique Nicolae Boaru, le romancier Ştefan Tomşa). Tous les artistes que j’admire, sur lesquels j’ai écrit, que j’ai cités, ou auxquels j’ai dédicacés des vers, je les considère en mon for intérieur comme des amis. Même si je ne les rencontre pas, je peux moi aussi dire comme cet étrange type allemand (C’est ainsi que le considérait Noica) – il est question de Nietzsche (même si je ne suis pas tout à fait d’accord avec lui) – AIME-LES DE LOIN. Et pour vous paraphraser, ces « presses » uniquement « civilisatrices » n’existent pas. L’amour, l’attraction spirituelle et physique dans le monde (aussi à cause du SIDA) la créativité, la compréhension, la paix, la tolérance, le bien-être matériel, disparaissent dans l’effort et le sacrifice. Le totalitarisme existe, ainsi que l’envie démesurée de pouvoir, la haine, le manque de liberté.

Malgré de nombreuses attaques contre la poésie, (et vous voyez les positions du distingué Ion Simuţ, qui a débordé en touche les polémiques élégantes, sans être sifflé par l’arbitre)je continue à croire en la superbe poésie que font les poètes roumains. Je vous prie de m’offrir votre point de vue sur cet extraordinaire phénomène (qui au bout du compte, devrait fournir un produit roumain d’élite à l’export, si nous ne nous heurtions pas à l’étroitesse obtue des autorités et des apparatchiks de la culture qui gouvernent, de fait, des politiques qui freinent, voire même qui assassinent les hommes de culture et d’art en les marginalisant, en ignorant leurs produits -véritables richesses du patrimoine national- et en se moquant des valeurs.

La poésie est un risque ontologique et une aventure de l’expression. Les grands poètes roumains (les «classiques» que j’aime Mihai Ursachi, Cezar Ivănescu, Serban Foarţă ou Petre Stoica) ont également assumé cette condition.

Je sais que Ion Stratan a davantage mis l’accent sur l’innovation de sa propre poétique. Sur quoi travaillez-vous, quels sont vos projets futurs, et finalement, sur quelle existence poétique vous concentrez-vous pour continuer, avec charme, sur cette voie de l’excellence dans la poésie roumaine ?

 Le changement d’ «artifices » de la rhétorique fait partie non pas d’une inconscience stylistique (le paradigme est le même), mais d’une morale régénératrice. L’acceptation d’un nouveau livre est un effort de la part de l’éditeur, et je propose à chaque fois une alternance apollonienne/dyonisiaque  sur mes réflexions sur le monde. Les sujets portaient sur le symbolisme aquatique ( « Sortie hors de l’eau », « L’eau molle », « Le lavage de l’eau »), le mystère thanatique (« Un bon jour pour mourir », « Mieux que la mort »- volume auquel je tiens beaucoup, paru aux éditions Axxa de Botosani qui prépare une deuxième édition, également « Ceux qui sont morts ». Enfin, la transfiguration de la lumière dans les volumes « Lux » et « Lumière du feu ». J’ai remis le volume « La vitesse de la vie » aux éditions Dacia il y a maintenant un an, et récemment le manuscrit « Pays disparu » aux éditions «Noul Orfeu » de monsieur Munţiu, dont le rédacteur littéraire est le dramaturge et poète Horia Gârbea. Le «charme» est une notion relative (il existe un « jésuitisme » dans cette utilisation) cependant  la gravité du fait d’écrire actuellement n’exclue pas l’aspect ludique en tant que catégorie esthétique, mais en l’intégrant, en le dépassant, je crois, avec maturité…

(Traduction : Nicole Pottier)

************
Notes :

Ion Stratan était né le 01 octobre 1955 à Izbiceni. Il avait passé toute son enfance à Ploiesti, puis s’était rendu à Bucarest pour effectuer des études de lettres. Il était revenu vivre à Ploiesti. Ces dernières années, gravement malade, souffrant de difficultés respiratoires (on lui avait pratiqué une trachéotomie) il vivait seul, entouré de ses livres. Il était divorcé depuis un an de sa deuxième femme, la poétesse Letiţia Ilea.
Il fut membre du « Cénacle des lundis », professeur de 1982 à 1985, ensuite bibliothécaire jusqu’en 1990. Cette même année, il était nommé directeur adjoint de la revue « Contrepoint », éditée par l’Union des Ecrivains de Roumanie.
Il a publié de la poésie, des essais, des critiques littéraires, des traductions et bien –sûr, des articles politiques. Il a obtenu le Prix de l’union des Ecrivains en 1993, ainsi que le Prix Mihai Eminescu de l’Académie Roumaine en 1995.
Ion Stratan s’est poignardé dans son appartement de Ploiesti le 19 octobre 2005, deux semaines après le décès de sa mère. Il était l’une des personnalités les plus marquantes et les plus attachantes de sa génération, et à l’annonce de sa mort, tous lui ont rendu un hommage unanime.


Paru en français :
La roulette russe, éditions Créaphis, 2002.


******************

En conclusion, ce dernier hommage, comme un ultime adieu…

EN APUYANT SUR LA ROULETTE RUSSE

In memoriam Ion Stratan

On l’appelait Nino. Pour la génération à laquelle il appartenait, Ion Stratan faisait figure d’un mec doué: il était considéré comme le membre le plus intelligent de la génération des années 80. Il avait, disait-on, des relations spéciales avec sa mère, qui était décédée depuis quelques semaines. C’est la raison pour laquelle il était si déchiré après la mort, l’implacable mort de sa mère. J’ai lu deux livres de lui et qui sont les deux extrêmes dans son oeuvre: RULETA RUSEASCA (“La roulette russe”) et LUMINA DE LA FOC (“Lumière du feu”). RULETA RUSEASCA me semble être le meilleur livre qui lui fut donné de faire. Et LUMINA DE LA FOC le contraire. Mais, bien, par ailleurs, laissons-là  les mesures mesquines et parlons de l’homme.
Je me rappelle une fois où je l’ai vu sur la terrasse du Musée (il s’agit de Musée de la Littérature Roumaine, le lieu favori où les écrivains roumains se rencontraient).
Il ressemblait à un jeune faune, avec sa barbe et ses cheveux rebelles.  Son aspect était celui d’un lion fâché. Il buvait un verre. C’était aux heures de l’après midi- et son sourire s’entendait déjà, de loin. Il semblait calme – et il fumait. C’est le dernier souvenir que j’ai de lui, maintenant, dans ce monde. Je me demande lequel sera le premier de l’autre monde. Qu’est-ce que tu en dis, Nino?…


Mihail GALATANU





Nicole Pottier pour Agonia France,
en partenariat avec Francopolis, décembre 2005.



Vous voulez nous envoyer vos images de francophonie?

Vous pouvez les soumettre à Francopolis?

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Créé le 1 mars 2002

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