De
l'oralité à l'écriture - Introduction
à la poésie Amazigh
Introduction par
Cécile Guivarch, suivi d'un entretien avec Ali
Iken
Nigh iyis
nigh aserdun
Awa shuf aberem n lawqat
Igrid z'man i uaghyul
Igrid ughyul i washal.
Je suis monté
à cheval, je suis monté à mulet
regardez comme les temps changent
Le destin m'a jeté sur un âne
et L'âne m'a jeté par terre.
(Chanson berbère
- Traduction Souag Mohamed)
Depuis l’enfance, le Maroc m’évoquait
un pays avec des traditions, des coutumes et une langue
arabes fortes. Quelle surprise cet été
lorsque je suis arrivée sur les terres d’un
peuple à la culture amazigh bien présente.
Les berbères, premiers habitants du Maroc,
ont une histoire marquée par les invasions
de différents peuples qui ont introduit leur
culture et leur langue: romains, vandales, la colonisation
française, l’Arabie… et ce qui
m’étonne c’est que cette langue,
cette culture soient toujours bien ancrées
dans ses racines. Prenons pour exemple les peuples
inca ou aztèques : plusieurs siècles
après l’hispanisation ils conservent
seulement quelques bribes de leur culture. Ce n’est
pas le cas pour l’amazigh, les habitants de
ces terres ont su résister et garder leur identité
culturelle. Cette identité, l’homme libre
(amazigh) la transpire, la fait vivre de toutes parts
sur ces terres arides, ces régions montagneuses
où l’on ne peut que s’émerveiller
devant la beauté des paysages et des visages.
Il la transpire, mais il la chante aussi, la poétise.
Il n’est pas rare dans la rue d’entendre
un homme ou une femme réciter un izli, ou de
voir des écoliers évoquer la pluie à
travers des chants. En discutant avec diverses personnes,
poètes, universitaires, je suis peu à
peu parvenue à entendre la voix du barde et
des troubadours, les chants et les izlans d’amour,
les contes et les proverbes pour enfant. De la poésie
classique à la poésie contemporaine,
l’histoire du Maroc se révèle
à travers la poésie. Poésie essentiellement
orale, de génération en génération.
C’est pour cela qu’avec Ali Iken nous
avons pensé à donner un aperçu
de cette poésie, comme une invitation au voyage.
Nous avons contacté, lors de mon séjour,
diverses personnes pour comprendre les différentes
facettes et perceptions de la poésie amazighe
où les thèmes de l’amour, le mariage,
les vices de la société et l’identité
culturelle semblent revenir souvent. Mais avant cela,
voici les propos que nous avons eu avec Ali Iken.
(Tapis berbère - Photo personnelle :
Cécile Guivarch)
Quand on parle de poésie amazighe (berbère),la
notion d'oralité revient très souvent
Mais qu'entend t-on exactement par oralité?
Est-ce que vous pouvez nous expliquer sous quelles
formes cette oralité s'est manifestée
? Cette oralité existe- t-elle encore aujourd'hui
?
Effectivement, la poésie amazighe
demeure foncièrement orale, elle est ancrée
dans la tradition et appartient de ce fait à ce qu’on
peut appeler "la poésie populaire" par
opposition à la poésie écrite présupposée
plus savante.
C’est une poésie chantée
ou récitée, un espace qui n’a besoin
ni de papier pour le griffonner ni d’encre pour le
réciter. Une poésie davantage liée
aux mécanismes de la mémoire, au chant, à
la musique et à la danse qu’à l’écrit.
La voix, l’instrument, le mouvement du corps sont
ses propres supports. Ses traces sont gravées sur
le visage de l’air. C’est aussi une poésie
exigeante qui impose des normes rituelles stylistiques et
sociales. Ainsi les gestes, les inflexions de la voix, les
intonations, les silences, les réactions des auditeurs,
les états d'humeur de l'aède, le genre de
fête, de rencontre et de rite, les instruments ..etc.
sont les ingrédients qui concourent à la composition
de l'oralité de cette poésie. Le papier n’a
pas de place, même dans le cas où le poète
est un lettré ou scribe de ses propres textes le
moment est à l’improvisation et au «
par cœur ». Par exemple, au sud, les poètes
chanteurs appelés « rrways »sont en majorité
des scribes de leurs textes, une scribalité basée
sur la mémoire.
Paul Zumthor dans son "Introduction à la poésie
orale" (1983.Paris.le seuil) fait une distinction entre
trois formes d'oralité : l'oralité
primaire, l'oralité
secondaire et l'oralité
médiatisée. Le paradoxe est qu’au
Maroc, nous sommes en passe de tout écrire. L'oralité
primaire, d'ici peu de temps, ne sera donc que du passé
même si la scribalité, tout en portant en son
sein des éléments de l'écriture et
de l'oralité, est incapable d’assumer un vrai
passage à l’écrit. Les fautes d’orthographe
et de grammaire, l’absence de la ponctuation, les
diverses normes de transcription, les trois alphabets pour
l’écriture (arabe, latin et tifinagh) sont
là pour attester de la présence permanente
de cette oralité.
Cette oralité se manifeste aussi dans la fragmentation
de la langue amazighe en plusieurs parlers. Au Maroc on
en distingue trois : le rifain, le tachelhit et le tamazight.
Actuellement malgré les efforts et les progrès
de la standardisation entamés par les associations,
les artistes, les écrivains et l’école,
un nombre de poètes continuent à écrire
dans leur parler régional. Ceci n’est pas le
cas dans la nouvelle, par exemple, où le passage
à l’écrit est qualitativement important.
Avant tout, la poésie amazighe est à écouter,
à voir et non pas à lire. Paradoxalement la
fixation graphique (qui, bien entendu, s'avère vitale
et d'une extrême urgence pour l'ensemble du mouvement
culturel amazigh) avec tout ce qu’elle propose de
« salutaire » par ses formes, sa ponctuation
et ses genres de spatialités demeure dans l’incapacité
d’exprimer le génie poétique de l’oralité.
L'aède amazigh, n'est vraiment maître de ses
rimes que devant son public.Le grand public ne cherche pas
à lire Tabaàmrant ou Zayd Lisyour mais à
les écouter et à les voir.
M.Aufray, en distinguant entre la parole et l’oralité,
écrit dans sa thèse sur les littératures
océaniennes que l'oralité "est
une forme de communication sociale caractérisée
par des modes de production et de transmission qui lui sont
propres. L'oralité doit être envisagée
comme une performance qui est définie par des circonstances,
temps, lieux, contextes sociaux, par le statut et le rôle
des participants,interprètes et auditeurs et par
les modes d'interactions entre ceux-ci".
Donc si
je comprends bien, le passage de l’oral à
l’écrit ne se fait pas sans difficultés,
ça m’intrigue tout de même de savoir
ce qui a amené les poètes amazighes vers
l’écrit. Vous avez une explication ?
Je ne parlerai pas des facteurs socio-économiques
ni du contexte idélogique et historique de l'apparition
et du développemnt de la conscience identitaire amazighe
je dirai simplement que parmi les leviers de l’émergence
de la poésie écrite, on peut citer la publication
des normes graphiques et linguistiques de cette langue et
aussi la réédition des collectes et études
qui ont été réalisées par des
amazighisants étrangers tels que De Laporte (1840),
Hans Stumme (1895), Emile Laoust (1930,1940), Henri basset
(1882), André Basset (1920), Arséne Roux (1942),...
Mais il ne faut pas oublier que le passage de l'oral à
l’« écrit » a été
initié depuis des siècles dans les confréries
du sud. Parmi les centaines de manuscrits sur diverses disciplines
de la poésie, la poésie religieuse occupe
une place importante. Le premier manuscrit recensé
remonte au 17e siècle, il s'intitule "l'océan
des larmes" d’Alawzali.
L'écriture à ses conditions, ses références,
ses règles, ses exigences et ses formes. Elle se
passe de tout paramètre kinesthésique. Elle
se défend par ses propres moyens. Elle est métalangage.
Elle n'a que du noir et du blanc pour vivre dignement ou
mourir. Ce qui ne veut pas dire que tout ce qui est écrit
est bon ou meilleur que tout ce qui est oral. Beaucoup de
textes oraux (même hors de leur contexte naturel)
sont plus concis plus imagés et plus beaux que d’autres
qui sont écrits.
Comment alors passer à l’écrit sans
perdre la richesse de l’oralité ou une partie
de cette richesse ? N’y aura-t-il pas risque d’une
rupture totale avec le lecteur ? L’auditeur / ou spectateur
peut-il se convertir en lecteur ? Beaucoup de questions
qui sont préoccupantes pour le poète amazigh.

(Chants et danses des Enfants d'Imilchil
- Photo personnelle Cécile Guivarch)
On parle
beaucoup de l’oralité pour la poésie
amazighe, mais existe t-il d'autres formes d’expression
poétique ?
L'oralité est à l'origine
de toute la poésie pas seulement amazighe. L'homme
ne s'est jamais passé de la poésie, c’est
l'un des premiers moyens après ses doigts qui lui
a permis d'apprivoiser la cruauté et la beauté
du monde. L'écriture est une invention, la parole
est une nature, l'absence de la plume aiguise le génie
de la mémoire. Le troubadour peut réciter
de mémoire des milliers de vers, sûrement que
les trouvères du 12éme et du 13éme
siècle du nord de la France faisaient la même
chose. Tous nos poètes qui sont à cheval entre
la modernité et la tradition,- exemple de Moustaoui
Mohamad et de Taws Omar; enseignants tous les deux,- sont
souvent des poètes-chanteurs bien ancrés dans
« l’orature » ; néologisme désignant
la littérature orale.
Hormis le travail ancestral de scribalisation ou celui fait
par des étrangers ou par des chercheurs et amateurs
autochtones l'authentique et vrai passage de l'oral à
l'écrit n’a commencé chez nous qu’avec
les poètes contemporains qui ont pris en charge la
défense de leur culture, de leur langue et de leur
identité amazighe.
Les moyens de communications modernes, malgré la
marginalisation et l'oppression dont cette culture a toujours
était victime, ont beaucoup facilité la tâche
aux poètes pour produire et diffuser leurs textes.
Le premier recueil de poésie amazighe "Le phare"
d’Ahmed Amzal est publié en 1968, le deuxième,
un recueil collectif édité en 1975 par l'association
AMREC sous le titre "Cascades", en 1976 un autre
recueil "les chaînes" de Mohammed Moustaoui.
Actuellement les recueils publiés se comptent par
dizaine, ils sont souvent écrits en caractères
latins ou araméens(dits arabes) dans les normes de
la poésie traditionnelle ou en vers libres. On cite:"Les
amoureux" de Hassan Id belkacem,"les cicatrices"
de Ali Azaykou,"les signes" de Jouhadi Lhoussin,"les
fleurs célestes" de Taous Omar,"J'écrirai
sur le roc" de Ahmed Ziyani, "La parole m'a enseignée"
de Fadma Ouriachi (poétesse), "Donne moi mon
rêve" de Mayssa Rachida (poétesse), "les
feuilles de l'année " de Najib Zouhri., etc.
Mais j'ai entendu parler du tifinagh, l'écriture
amazighe,dans le passé aucun poète n'aurait
utilisé le tifinagh? Pouvez-vous nous parler
un peu du tifinagh ?
A l’exception des textes isolés, les seuls
recueils écrits en caractères tifinaghs
(je parle toujours du Maroc) et en même temps en
latin sont ceux qui ont été édités
dernièrement par l’IRCAM (l’Institut
Royal de la Culture Amazigh).
Le tifinagh est l’écriture antique des berbères
(amazighs). C’est un alphabet consonantique que
les touaregs utilisent encore de nos jours. Il date d'après
l'hypothèse de Gabriel Camps depuis le VI siècle
avant J.C. Les anciennes inscriptions, qui sont au nombre
de plus de 1200, relevées au Sahel ,en Afrique
du nord et aux Îles Canaries sont rédigées
dans cet alphabet qu’on appelle aussi le «
libyque ». Les spécialistes distinguent entre
trois variantes du tifinagh : le tifinagh oriental, le
tifinagh occidental et le tifinagh saharien. Ce dernier
est le seul qui a survécu aux aléas du temps
et de l’histoire. Les touaregs l’ont jalousement
gardé. Chez les autres groupes amazighs, le tifinagh
a résisté en persistant encore sous forme
de motifs de décoration dans les tapis, le tatouage,
l’architecture, la poterie, etc. Il faut attendre
la fin des années 60 pour qu’un sérieux
travail d’aménagement et de diffusion de
cette variante commence, à Paris sous l’égide
de l’Agraw Amazigh (académie berbère)
association fondée par des kabyles et quelques
marocains. Ce néo-tifinagh va être largement
diffusé au Maroc, en Algérie et en Libye
pendant les années 80 et 90. Des amendements s’ajouteront
à ce travail dont les plus en vue sont ceux apportés
par l’Institut Royal de la Culture Amazighe.

(Hommage de Taws Omar à Azaykou
en tifinagh - numéro double 3et 4 mars 2005 du
bulletin d'information "INGHMISN N USINAG"del'IRCAM)
Des gens
dans la rue récitent des izlan, qu’est
ce qu’un izli ? Quel est son rôle ?
Etymologiquement parlant l’izli veut dire «
le fluide ».Comme terme générique
il désigne tout court poème, qu’il
s’agisse de « tamawayt », de «
timnadin », de « taguezzoum » ou autres
mais avec la particularité d’être un
poème de deux vers. C’est un genre très
présent dans la vie quotidienne, chacun peut en
créer à sa guise pour exprimer ses amours,
ses attentes, ses regrets, ses remords, ses exploits,
sa sagesse et ses joies. On peut réciter un izli
à la place d’un proverbe pour interpeller
ou avertir l’autre : le voisin,l’aimé,
l’adversaire ou l’ennemi ..L’izli fortifie
notre éloquence et l’anime. Mais quand il
s’agit d’une fête seuls les poètes
osent « tenir le coup » parce qu’on
est confronté à en improviser une multitude
dans les normes métriques et thématiques.
Le public est là pour nous en juger et nous crier
« Awch !!!Awch !! » dans la face en cas d’une
altération ou mauvaise image. Le producteur de
l’izli est souvent anonyme. Si les izlan des danses
d’ahidous,d’ahwach ou des troupes de chanteurs
sont divers, nombreux et se chantent accompagnés
de refrains ceux de la meule, de la moisson, de la tonte,
de la pollinisation des palmiers et de battage du blé
sont les mêmes. On n’en crée pas d’autres,
ils sont invariables en genre et en nombre et sans refrain
.
L’izli le plus courant dans l’Atlas est celui
de 20 syllabes 10 syllabes chaque vers en voici quelques
uns que je vous traduis.
1-Awa maghf ay ajjerg ad i tneqqad
Mr k ikkisgh ur i isxub ighf adu.
*-Maudite dent osant me faire
du mal
Comment ne t’ai-je pas arraché ?
2 –Amm udfel illan g làamud
ayd gigh
da y i yessumum wenna righ amm uzal
*-Telle la neige des pentes
est ma peine
mon aimé tel un soleil me fait fondre.
3 -Hagh ak rrkub ay amazan teddud
tinid asn i waynhubba àmigh a.
*-Messager tiens tes frais
de voyage va dire
à mon aimé que je n’ai plus de regard.
4 –Gigh tin ughanim ur digi
adif
A y ! azwu ur digi may tessergigid.
* -suis tel le roseau sans
moelle
prière ! ô vent arrête tes souffle
!
Les izlan les plus médiatisés à travers
les chants des troupes musicales du moyen Atlas sont ceux
de l’amour en voici 4 pour illustration (traduits
par Tassadit Yacine.A.L voir awal n 23.2001)
1 -Taghagh làafit g imi taghagh
ul
Ur c issexsay a làejb a xs way-drix.
*-La bouche me brûle, me brûle aussi le
coeur
rien ne peut éteindre ce feu extraordinaire que
mon aimé
2 –Nekkin t-tafuyt a mi gix
amezdugh
nekkin g wacal nettat g igenwan.
* -Du soleil je suis le compagnon
Moi sur la terre et lui dans le ciel.
3 –Mr i yettir usmun inw tifednin
ad as bbix awd adar gex ahizun!
*-Que mon ami me demande mes
orteils
je lui couperai tout mon pied
et deviendrai boiteux.
4 –Asid wul inw illa ghur
wayd rix
adday ur i hadr ammi tteddux gg id
*–La lumière de mon cœur
est entre les mains de mon aimé
quand il n’est pas là, je vais comme dans
la nuit
Le plus long izli d’après mes petites recherches
d’amateur est celui de 18 syllabes le vers .En voici
un de ma traduction :
-Awas igan i tmeddakwelt inw tabanka
tasi tighanimin
Isnal t i buàrgub a tterrez tadawt ns is tra leksawi
*Oh! Que j’aimerais voir mon amante porter le
tablier la faux aux mains !
s’échiner le dos aux tertres prix de cette
robe qu’elle demande.
Quels
sont les thèmes abordés dans la poésie
classique et contemporaine ?
La poésie traditionnelle (orale)
est plus descriptive, elle est clairement liées aux
sujets qu’elle aborde. Elle établit des constats
et propose des solutions. Une « tamedyazt »
(le long poème) est fait d’un prologue religieux
d’un sujet ou deux ou trois, en l’occurrence
sa matière puis se termine par un épilogue
toujours d’ordre religieux où l’on invoque
dieu et sa miséricorde. Les sujets qu’elle
aborde sont nombreux et de diverses natures, du politique
à l’amour, des problèmes de la vie quotidienne,
du chômage, des prix élevés des vivres,
de l’immigration, des prophètes, des guerres,
etc. Le poète traditionnel ne s’arrête
pas au quotidien de s’informer sur ce qui se passe
dans son village et dans le monde. Il occupe la fonction
de journaliste d’où le terme « Amedyaz
» pour le désigner et qui veut littéralement
dire « le diffuseur » comme il n’est pas
seulement défenseur des valeurs de la communauté
mais il est aussi un critique qui pose ses doigts acerbes
au cœur des plaies. Le poète traditionnel joue
aussi le rôle du « àalim » (le
savant en arabe), un titre que les fquihs (les curés
musulmans) ont toujours essayé de se l’accaparer
pour leur compte.
La poésie contemporaine (écrite) quant à
elle, aborde des sujets divers liés surtout à
la politique et à la question identitaire .C’est
une poésie combative ouverte sur des questions ontologiques
et abstraites.
La colonisation et les multiples
invasions ont-elles joué un rôle dans
la poésie amazigh ?
Sûrement que les chocs avec l’autre ont remué
la poétique amazigh et créé du nouveau,
ne serait ce qu’aux niveaux thématique et
lexical. Imazighns malheureusement n’ont presque
rien gardé de leur histoire poétique antique.
Ils ont souvent écrit leur poésie dans les
langues dominantes : le grec et surtout le latin (et l’arabe
dès le moyen âge)
Actuellement, nous avons un large répertoire
de poésie de la résistance contre les deux
occupations française et espagnole qui prouve que
la poésie ne peut être qu’au cœur
du monde. Les bataille d’Anoual, de dehr Uberran,
de tazegzawt, de Baddou, de Bougafer, etc. n’ont
pas laissées nos aèdes indifférent
à ce qui se trame autour d’eux.
Voici une grappe de joutes du genre « Tamawayt
» entre Taàellalt poétesse des Ayt
Zdeg et un poète du nom Assou des Ayt Aissa lors
de la bataille de boudnib en avril 1908.
Assou:
Sersat ts i Ussumur!
nna d isgafayn Taàellalt
ad tut awal
g tizza wer twalf!
***
Méritoire est Oussoumour!
d'avoir Taàellalt dans ses rangs
venue enfourcher son cheval
dans des cols étrangers pour elle!
*****
Taàellalt:
Wenna wer itteggan ccmeà
ad iwwt nnur taneszriyt
irz lqqalb
issmer i seksu d uksum
ad ur as itrehhab i Tàellalt!
***
Celui qui de cire
n'illumine pas son salon
n'invite pas les gens au thé
ni couscous ni viande ne cuisine
ne mérite pas que Taàellalt soit son invitée!
*****
Assou:
Da tnezzed a tahérrabit
day tàayet aksum d w atay
ibabb aghruc
ar dtemmàegh Ayt Izdeg
ad agh mdtaddan d urumy!
***
On vend son arme à feu
en thé et viande est conversée
on porte à sa place un bâton
et moi naïf espère que les Ayt Zdeg
en braves affronteraient les roumis!
*****
Taàellalt:
Udayn ad mnalan d udayn
iàrabn s iàrabn
imazighn s wiydt
id Wewwizdeg ad mdtaddan d urumy!
***
Juifs contre juifs
arabes contre arabes
imazighns contre imazighns
et le Zedgui tout seul battra les roumis.!
*****
Assou:
Ay! Ayt izdeg awi teggudim
terram iqbiln ghifun
ttajin aymi tmutturm!
***
Ô! Ayt Zdeg nombreux vous l'êtes
mais battus souvent par les autres
seul le tajine vous assemble!
****
Taàellalt:
Hédac lmiyya n ighrem
ag-gan lefdtahét
Awd yiwn ighiyn
ad ikkr ad iwwt arumy!
***
Onze milles villages
tous ne sont que honte
aucun d'eux n'a pas pu
contrer les roumis et se tenir debout!
*****
Assou:
Seksew Taàellalt
tegma g rrxa
da tessefru y izli
ur tannay berziggu gh urumy!
***
Ô voyez la!
quelle vie d'aisance elle mène!
comment elle interprète bien l’izli!
hélas! ignore encore les percutants des roumis!
*****
Assou:
Ay! Ayt Izdeg !
a yiqemmariyn!
ay ayt y icnidtn!
ar tteqqlegh ad irrz urumy!
***
Ô! les Ayt Zdeg!
que des parieurs vous êtes
Ô propriétaires de poulains!
naïf moi d'attendre de vous la défaite des
roumis!
***
Taàellalt:
Mr awn tgi amm dawa
ad texlum ttulut g urumy!
***
Si ça serait comme "Dawa"
vous massacreraient un tiers des roumis!
*****
Assou:
Llig nsella s is
nedda-d an-nannay taàellalt
ur tgi ayelli da sseflidgh!
***
Quand d'elle j'ai entendu parler tant
je suis venu voir qui est Taàellalt au juste
celle dont on me parlait elle ne l'est pas !
(source : collection personnelle d'Ali Iken - propos
recueillis auprès du poète Habach de la
vallée Ayt Aissa)
Une question me trotte dans la tête,
l’arabisation du Maroc a-t-elle marginalisé
la poésie amazigh ?
Oui l’arabisation forcenée a fait de grands
ravages. La poésie a toujours occupé une
grande place dans les sociétés amazighs
avant l’avènement du protectorat et pendant
son instauration. Les poètes étaient de
grands agitateurs des masses. C’est après
l’indépendance que leur statut social s’est
affaiblit par la montée en puissance du panarabisme
et de ses acolytes ici qui ont fait tout pour gommer du
temps et de l’espace tout ce qui est en rapport
avec l’amazighité du Pays.
Quels sont les plus grands poètes
amazighs selon vous ?
Les plus grands poètes amazighs(phones)
pour moi sont Si Muhend Umhend, Achaq Sakou,Oumehfoud, Lhaj
Belaid, Azaykou,Ayt Menguellet et Matoub Lounes. J’aime
leur poésie parce qu’elle est belle ! J’y
trouve ce que je cherche, le plaisir c'est-à-dire
!
La poésie amazighe ou les autres
formes de littérature (contes,mythes,légendes,proverbes,devinettes)
ont-elles une place dans l’éducation
?
Actuellement il n’y a que la poésie et les
proverbes qui persistent à transmettre des enseignements
au sein des familles et des groupes, le rôle des
autres formes de littérature est presque éteint
avec les moyens modernes de la communication. Mais je
crois qu’avec l’introduction de la langue
et de la culture amazighe à l’école
les choses vont sûrement changer. On espère
que tous les genres littéraires amazighes retrouveront
leur place dans les institutions scolaires et médiatiques.
Pour aller plus loin dans la découverte
de la poésie amazighe :
Des études sur la poésie
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Cécile Guivarch et Ali Iken,
pour Francopolis, septembre 2005.