Tes ailes clouées en l’Hôtel des marchands
A
Charles Baudelaire, mort miséreux le 31 août 1867 sans avoir fait de testament,
dont les derniers vestiges (lettres, livres…) seront dispersés en l’Hôtel Drouot,
ce 1er décembre 2009, sans un geste de l’état pour sauvegarder le souvenir
du poète…
.
Il a les ailes clouées au sol
Du goudron plein les
plumes
Un hoquet odieux lui prête encore un souffle
Mais il agonise en
silence
*
Nul ne viendra à son secours
Son vol s’est achevé
En un
train de misère
Rien ne restait de ses rêves
*
Tant de fois il aurait
voulu mourir
Tant de fois ses ailes en un dernier effort
Le poussaient à
décoller
Toujours plus loin
Toujours plus précis
En ses mots de
délivrance
*
Mais voilà que la tombe s’est refroidie
La pierre
scellée
Sur ses paroles de prophète
Il ne fut qu’une mère pour
recueillir
Pieusement
Les pièces d’un jeu
Dont le fils est sorti
Les
pieds devant
Les ailes brisées
*
Il ne fut qu’une mère
Puis un
ami
Lettres et photographies
Ouvrages et archives
Tout fut pieusement
conservé
Jusqu’au jour où
*
Jusqu’au jour où la mort te
rattrape
Charles
La voici qui scelle encore un peu
La pierre
Cloue
tes ailes au pilori des marchands
De ta misère
Charles
Ils feront
fortune
Sans un état d’âme
*
Que triste est le bruit que fait
Un
poète qu’on tue pour la deuxième fois
Que triste est le pays
D’où nulle
âme ne s’élève
Pour empêcher le crime
.
Xavier
Lainé
Manosque, 1er décembre 2009
***
Le monde va finir. La seule raison, pour laquelle il pourrait durer, c'est qu'il
existe. Que cette raison est faible, comparée à toutes celles qui annoncent le
contraire, particulièrement à celle-ci : Qu'est-ce que le monde a désormais à
faire sous le ciel? — Car, en supposant qu'il continuât à exister
matériellement, serait-ce une existence digne de ce nom et du Dictionnaire
historique? Je ne dis pas que le monde sera réduit aux expédients et au désordre
bouffon des républiques du Sud-Amérique, que peut-être même nous retournerons à
l'état sauvage, et que nous irons, à travers les ruines herbues de notre
civilisation, chercher notre pâture, un fusil à la main. Non; car ces aventures
supposeraient encore une certaine énergie vitale, écho des premiers âges. Nouvel
exemple et nouvelles victimes des inexorables lois morales, nous périrons par où
nous avons cru vivre. La mécanique nous aura tellement américanisés, le progrès
aura si bien atrophié en nous toute la partie spirituelle, que rien, parmi les
rêveries sanguinaires, sacrilèges ou antinaturelles des utopistes, ne pourra
être comparé à ses résultats positifs. Je demande à tout homme qui pense de me
montrer ce qui subsiste de la vie. De la religion, je crois inutile d'en parler
et d'en chercher les restes, puisque se donner la peine de nier Dieu est le seul
scandale, en pareilles matières. La propriété avait disparu virtuellement avec
la suppression du droit d'aînesse; mais le temps viendra où l'humanité, comme un
ogre vengeur, arrachera leur dernier morceau à ceux qui croient avoir hérité
légitimement des révolutions. Encore, là ne serait pas le mal suprême.
L'imagination humaine peut concevoir, sans
trop de peine, des républiques ou autres États communautaires, dignes de quelque
gloire, s'ils sont dirigés par des hommes sacrés, par de certains aristocrates.
Mais ce n'est pas particulièrement par des institutions politiques que se
manifestera la ruine universelle, ou le progrès universel; car peu m'importe le
nom. Ce sera par l'avilissement des cœurs. Ai-je besoin de dire que le peu qui
restera de politique se débattra péniblement dans les étreintes de l'animalité
générale, et que les gouvernants seront forcés, pour se maintenir et pour créer
un fantôme d'ordre, de recourir â des moyens qui feraient frissonner notre
humanité actuelle, pourtant si endurcie? — Alors, le fils fuira la famille, non
pas à dix-huit ans, mais à douze, émancipé par sa précocité gloutonne ; il la
fuira, non pas pour chercher des aventures héroïques, non pas pour délivrer une
beauté prisonnière dans une tour, non pas pour immortaliser un galetas par de
sublimes pensées, mais pour fonder un commerce, pour s'enrichir, et pour faire
concurrence à son infâme papa, fondateur et actionnaire d'un journal qui
répandra les lumières et qui ferait considérer le Siècle d'alors comme un suppôt
de la superstition. — Alors, les errantes, les déclassées, celles qui ont eu
quelques amants et qu'on appelle parfois des Anges, en raison et en remerciement
de l'étourderie qui brille, lumière de hasard, dans leur existence logique comme
le mal, — alors celles-là, dis-je, ne seront plus qu'impitoyable sagesse,
sagesse qui condamnera tout, fors l'argent, tout, même les erreurs des sens!
Alors, ce qui ressemblera à la vertu, que dis-je, tout ce qui ne sera pas
l'ardeur vers Plutus sera réputé un immense ridicule. La justice, si, à cette
époque fortunée, il peut encore exister une justice, fera interdire les citoyens
qui ne sauront pas faire fortune. Ton épouse, ô Bourgeois! ta chaste moitié,
dont la légitimité fait pour toi la poésie, introduisant désormais dans la
légalité une infamie irréprochable, gardienne vigilante et amoureuse de ton
coffre-fort, ne sera plus que l'idéal parfait de la femme entretenue. Ta fille,
avec une nubilité enfantine, rêvera, dans son berceau, qu'elle se vend un
million, et toi-même, ô Bourgeois, — moins poète encore que tu n'es aujourd'hui,
— tu n'y trouveras rien à redire; tu ne regretteras rien. Car il y a des choses,
dans l'homme, qui se fortifient et prospèrent à mesure que d'autres se
délicatisent et s'amoindrissent; et, grâce au progrès de ces temps, il ne te
restera de tes entrailles que des viscères! — Ces temps sont peut-être bien
proches; qui sait même s'ils ne sont pas venus, et si l'épaississement de notre
nature n'est pas le seul obstacle qui nous empêche d'apprécier le milieu dans
lequel nous respirons?
Quant à moi, qui sens quelquefois en moi
le ridicule d'un prophète, je sais que je n'y trouverai jamais la charité d'un
médecin. Perdu dans ce vilain monde, coudoyé par les foules, je suis comme un
homme lassé dont l'oeil ne voit en arrière, dans les années profondes, que
désabusement et amertume, et, devant lui, qu'un orage où rien de neuf n'est
contenu, ni enseignement ni douleur. Le soir où cet homme a volé à la destinée
quelques heures de plaisir, bercé dans sa digestion, oublieux — autant que
possible — du passé, content du présent et résigné à l'avenir, enivré de son
sang-froid et de son dandysme, fier de n'être pas aussi bas que ceux qui
passent, il se dit, en contemplant la fumée de son cigare : «Que m'importe où
vont ces consciences?»
Je crois que j'ai dérivé dans ce que les
gens du métier appellent un hors-d'œuvre. Cependant, je laisserai ces pages, —
parce que je veux dater ma colère.
Charles
Baudelaire in "
Fusées"
Ces enchères proposeront trente lettres
autographes signées par le poète et celles qu'il a reçues de Victor Hugo,
Delacroix, Flaubert, Manet, ou de son éditeur
Poulet-Malassis; des documents administratifs et comptables (l'extrait de
baptême et l'acte de décès de Baudelaire, l'inventaire de ses biens après sa
mort...); des photographies et livres provenant des bibliothèques de Baudelaire,
de sa mère et de Narcisse Ancelle. Également mis en vente, le
dictionnaire utilisé par le poète pour traduire Edgar
Poe.
Liens:
-
L'atelier du poète
,
site de Xavier
Lainé
- "
Fusées
"
de Charles
Baudelaire
-
Gazette Drouot:
Trésors du fonds Aupick-Ancelle